Robert Christian - PHARAON CONTRE MAFIA - texte intégral

In Libro Veritas

PHARAON CONTRE MAFIA

Par Robert Christian

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Table des matières
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Chapitre 29 : Gain et perte

 
    Deux nuages tumultueux de deux côtés du ciel parurent ;
ils s’abordèrent tout à coup ; de part et d’autre fut un grand bruit.
    Le soleil, source de clarté, fut caché sous la nuée noire…
    Sorouch ; 19ème siècle en Iran
    Anthologie de la poésie persane.
     
    Melkrot n'est pas resté inactif. L'internationale du crime est redoutable, quelle que soit l'époque. Les messagers ont couru vers tous les horizons ; des accords ont été conclus. Bien que l'hiver soit une période de trêve, Melkrot a contacté, avec succès, plusieurs peuples de la Mer pour recruter des mercenaires. Alléchés par les promesses, ils ont quitté leurs familles, un mois ou deux plus tôt que d'habitude. L’appât du gain a été plus fort que la crainte des intempéries…
     
    De Beit Shean, Mesdjer surnommé l'oreille avait contacté Melkrot et il lui avait fait savoir qu'il soutenait Gil, alias Sobek-djed le crocodile.
    Tous savent que Gil a largement puisé dans le trésor du roi de Jéricho. Pillage ou solde, peut importe, dans tous les cas, l'or tombera dans les poches des mercenaires.
     
    Melkrot a décidé de prendre la tête d'une troupe venue d'Europe Centrale. Le courage de ces barbares est sans faille, leur armement est à la pointe de la technique. Leurs armes de bronze sont de belle qualité, étincelantes au soleil. Les haches et les glaives ont été patiemment affûtés et attendent d'ouvrir les crânes et de répandre les entrailles.
 
    Melkrot fait belle figure au milieu d'eux. Il a un baudrier en peau d'aurochs, la large ceinture est renforcée par des plaques de bronze décorées de palmettes, de lions et de rosettes. Il joue négligemment avec le poignard de fer que Gil lui a fait parvenir; les froides lueurs de ce nouveau métal contrastent avec la lumière dorée du bronze.
     
    Pirap, son second, préfère se joindre aux Sardes. Ces soldats sont de plain pied dans la nouvelle civilisation du bronze, mais ils préfèrent un équipement différent. Sur la tête, ils ont un casque cylindrique décoré de deux cornes pointant horizontalement vers l'avant. La poitrine est protégée par des tubes verticaux en os ou en bronze. Solidement assemblée, cette cuirasse arrête une flèche ou un coup de glaive. Un manteau couvre leurs épaules, laissant voir, autour du cou, la chaîne portant un bijou. Ces années là, la mode est à une spirale d'or ou d'argent. La ceinture supporte un poignard à la lame très fine, la poignée a la forme d'une croix pour protéger la main. Un autre étui contient le rasoir en bronze; on peut en effet être un mercenaire et aimer être beau. Leur principale arme est un long bâton garni de pointes sur toute la longueur.
     
    Plus loin, un groupe de Minoens est assis. Ils sont très occupés à regarder danser leurs femmes, vêtues d'une longue robe, d'un petit tablier arrondi et d'un corset bien serré mettant leurs seins nus sur un présentoir pour que la danse les fasse onduler aux mêmes rythmes que la tuyauterie de leurs coiffes.
    *
    * *
Balkis arrive tout essoufflé :
    - Ça y est, la caravane d'Abram me suit. Préparez-vous à l'attaque ! Gil va se tenir en tête à côté de Saraï, prêt à l'enlever.
    >> Si vous tuez tout de suite Abram, il n'y aura pas de résistance. À vous le pillage et les esclaves en sus de l'or promis par Gil.
    - Arrête de t'essouffler à parler, le coupe Melkrot en lui jetant un regard tranchant. Décris-moi la composition de la caravane, le nombre d'hommes en état de se battre et leurs armes…
    *
    * *
    Les mercenaires se cachent de chaque côté de la piste. Ils comptent sur l’effet de surprise… Dans la poussière dorée, ils voient venir de l'Est des hommes et des animaux. Le soleil éblouit les guetteurs, ils ne peuvent déterminer les détails, mais en a-t-on besoin après les révélations de l'espion Balkis ?
     
    Quand la caravane s'engage dans le piège, ils reconnaissent des Égyptiens ! C'est le ministre Amenemhat qui rentre chez lui.
    Melkrot fait signe à ses hommes de rester caché, le temps de vérifier si l'on est numériquement supérieur et si le butin en vaut la peine.
    Mais les événements décident pour lui ; les éclaireurs du vizir ont vu les bandits et le ministre est heureux de prendre de l'exercice en s'attaquant à ce qu'il croit être une petite bande de pillards.
 
     
    Les dieux apprécient que le combat se déroule comme le veut la coutume. Pour que les dieux puissent arbitrer un combat, il faut que toutes les troupes soient face à face. De chaque côté, les prêtres invoquent leurs dieux ; puis les hommes s'affrontent. La victoire est donnée à celui dont la Cause est Juste.
    Mais, les bandes de mercenaires attaquent comme des brigands. Ils se cachent, attaquent par petits groupes, ils donnent quelques coups de glaives, d'épieux, envoient quelques flèches et ils se replient en évitant l'affrontement direct.
     
    En bon général, le vizir Amenemhat a vite compris leur tactique de harcèlement. Il fait mettre les ouvriers en carré autour des dalles de pierre et il leur crie de se défendre avec ce qu'ils ont sous la main : outils, bâtons, pierres ... Amenemhat laisse volontairement s'enfuir les ânes pour qu'une partie des pillards se lance à leur poursuite.
     
    - Heureusement que je n'ai pas d'esclave mais de braves fellahs qui veulent revoir leurs familles, pense le vizir en se défendant avec acharnement.
    Le général Égyptien Ameny a l'habitude de chasser avec le vizir et il collabore pleinement à l'action en divisant le reste de son infanterie en petit groupes mobiles pour répondre souplement aux harcèlements.
    Les Égyptiens ne peuvent vaincre ces pillards, ils sont trop nombreux ! Ils ne comprennent pas comment des hommes d'origines si diverses sont là, à les attaquer alors qu’ils ne transportent que des pierres ? Le vizir réfléchit, devra-t-il donner l'ordre de se rendre ? La vie sera sauve, mais ils seront condamnés à l'esclavage !
 
     
    Un nuage de poussière à l'Est attire l'attention du général Ameny qui avertit Amenemhat :
    - On vient de l'Est, si ce sont leurs renforts, nous sommes perdus. Préparons-nous à vendre chèrement notre peau.
    - Tu as raison, si des Bédouins viennent les aider, nous sommes perdus.
     
    C'est Lot qui arrive, au pas calme des moutons. Il est étonné d’apercevoir à l'Ouest un fort nuage de poussière et des bruits de bataille. Il voit des hommes en armes courir après des ânes et les rabattre vers la côte.
    Potolerri le voit pâlir et il lui crie :
    - N'est-ce pas la caravane de votre oncle Abram qui est attaquée ? Permets-moi de lui porter secours !
     
    N'écoutant que son courage et soutenu par le regard admiratif de Messouada, Potolerri regroupe d'un geste la petite armée et se lance vers la bataille.
    Lot arrête sa caravane et il fait s'armer toutes les personnes valides pour résister à une agression, et, si possible, leur prêter main-forte.
     
    Melkrot et Pirap voient venir cette troupe de nomades et de chèvres. Avec un ricanement, ils bâtissent rapidement un plan :
    - Nous avons de la chance, la caravane d'Abram arrive. Quand la victoire nous sera acquise, Pirap, tu prendras tes hommes, tu contourneras leur troupe. Arrache les femmes et les ânes, amène les vers les bateaux. Évite le combat direct.
 
    >> Les Égyptiens doivent s'effondrer rapidement. Nous en finirons ensemble avec cette bande de gueux.
    >> À nous le pillage et la fête.
     
    Potolerri est rapidement sur le lieu des combats. Il est surpris de voir qu'il s'agit d’une bataille entre Égyptiens et d'autres peuples inconnus de lui. Il marque un temps d'arrêt avec sa petite troupe et il se demande s'il doit intervenir.
    Il n'a pas le temps de réfléchir, de grands gaillards se précipitent vers eux en faisant tournoyer leurs haches de bronze.
    Potolerri se range du côté des Égyptiens et il lutte pour sa survie.
     
    Pirap n'obéit pas aux ordres, il dépasse le petit groupe armé et il se lance avec ses Sardes à l'assaut de la caravane où il pénètre tel un coin. Les longs bâtons à pointe tournoient au-dessus des têtes avec des ronflements sinistres. Excités par le combat, les bandits abattent indifféremment les hommes et les femmes, faisant éclater les os et les crânes.
     
    Le soleil est presque à la verticale, le désert brûlant résonne sous les chocs des armes de bois et de bronze.
    Au plus fort de la bataille un autre nuage de poussière vient de l'Est. C'est la troupe d'Abram. Il a pris du retard, en s'occupant de plusieurs brebis qui ont mis bas.
    Gil est en tête de la colonne, très près de Saraï. Il attend l'embuscade pour emmener sa belle en guise de butin.
 
    Les bergers d'Abram ont de bons yeux, et de loin, ils reconnaissent des frères et des cousins. N'écoutant que leur courage, ils prennent leurs armes et ils courent aider ceux de leur clan.
    Gil réfléchit rapidement. Il commence à courir avec eux et simule une chute. Assis par terre il se masse la cheville, en grimaçant de douleur. Compatissante, Saraï fait galoper son âne vers lui, elle en descend et se penche pour le soigner.
    Gil se redresse, il empoigne brutalement Saraï, la jette sur l'âne et il s'éloigne à grands pas vers la côte. À cause du relief, il est obligé de longer le champ de bataille et il passe non loin de la caravane de Lot dégagée par les hommes d'Abram.
    De loin, Messouada aperçoit Saraï, emportée de force. Entraînant quelques personnes, elle se lance à son secours.
     
    De son côté, Potolerri et Amenemhat profitent des renforts pour disperser leurs ennemis et faire la jonction avec les hommes d'Abram.
     
    Malgré la poussière soulevée, l'air du désert reste transparent. Potolerri recherche son aimée des yeux et il la voit courir au secours de Saraï. Laissant ses compagnons de combat, il vole vers Messouada sans même reprendre son souffle. Làs, il en est encore loin et tout en courant, il voit se dérouler le drame.
    Gil se retourne vers ses poursuivants, et il lance un poignard.
    Touchée au ventre, Messouada roule en boule sur le sol. Les autres continuent à courir et ils forcent Gil à décamper en abandonnant Saraï qui se débattait. Bien entraîné, notre tueur distance ses poursuivants fatigués par la bataille.
Il se dirige vers les bateaux de Melkrot. Au passage, il en profite pour pousser devant lui quelques ânes égyptiens pour se faire un peu de butin.
     
    Potolerri arrive près de Messouada, il s'agenouille près du jeune corps aux mains crispées sur le manche du poignard. Une légère mousse rouge perle au coin des lèvres. Saraï lui éponge le front, malgré ses connaissances médicales, elle ne sait pas comment soulager ses souffrances. Elle aimerait pouvoir les prendre, les faire siennes, pour la remercier d'être héroïquement venue à son secours.
    En reconnaissant Potolerri, Messouada a un pauvre petit sourire et un élan vers lui, vite réprimé par la douleur.
    - Appelez vite un docteur et une ambulance, hurle Potolerri.
    Les cris se répercutent sur les rochers surchauffés du désert, renvoyant l'appel vers le ciel.
     
    Là-bas sur le terrain de bataille, le calme est revenu, les femmes pansent les blessés et les soldats achèvent méthodiquement ceux que la médecine de l'époque ne peut sauver. Ailleurs, un médecin ampute sans anesthésie.
     
    Un des soldats regarde Messouada avec pitié... Il tend son coutelas vers Potolerri :
    - Il est très bien affûté, elle ne souffrira pas. Si tu le veux, je peux abréger ses souffrances.
    Hagard, Potolerri repousse brutalement le brave homme.
    - Un médecin, il me faut un médecin, allez me chercher une ambulance, un hélicoptère, n'importe quoi, il faut la sauver.
 
    Un homme de blanc vêtu s'avance vers eux, et se penche sur Messouada :
    - Je suis un prêtre de Rê. Nous avons appris à soigner et à utiliser les plantes. Je sais même enlever la cataracte et faire une trépanation, continue t'il d'un ton rassurant en écartant les mains de la jeune femme et en déchirant doucement le tissu pour examiner la plaie.
    Il se relève et fixe calmement Potolerri :
    - Cette jeune femme est robuste, mais la plaie est profonde. La lame est près du coeur, le sang s'accumule en elle, l'empêchant de respirer. Je vais essayer de la soigner.
    >> Prie tes dieux que je me trompe et qu'ils la sauvent, sinon il te restera à les prier de bien vouloir l'accueillir parmi eux.
    Le jeune médecin ouvre son panier tressé, il étale une étoffe et place dessus ses instruments de chirurgie de bronze et de silex. Il dilue un peu de pavots dans de l'eau et il force la blessée à boire la potion :
    - Jeune femme, dit au revoir à tes amis. Cette potion va éloigner ta souffrance et te faire dormir.
    Il attend calmement que le calmant fasse son effet ; puis, d'un geste précis, il arrache le poignard avant de débrider la blessure.
    Son diagnostique est malheureusement exact, la blessure est profonde. L'hémorragie interne crée un lac rouge où s'écoule une vie.
    À l’aide d'un fin tissu de coton, notre médecin éponge la plaie. Il essaie de suturer et de recoudre. Avant même qu'il ait terminé, un dernier soupir s'exhale des lèvres de Messouada, ses yeux bleus s'entr'ouvrent et se voilent en fixant l'infini avec lequel elle et son enfant font désormais corps.
 
     
    Potolerri s'écroule à genoux sur les pierres tranchantes et brûlantes. Il fixe, figé, celle qui lui a donné quelques jours d'un intense bonheur.