Chapitre 28 : Une gazelle
Traverser la vie silencieusement et doucement est le rêve le plus cher de la Chèvre. Extrêmement sensible, elle recherche toujours un petit nid douillet, à l’abri des regards indiscrets, où personne ne lui ramènera le bruit et la fureur du monde. Elle a besoin de se sentir protégée et rejette toute forme de violence. Elle ne fait de mal à personne et souhaite que l’on fasse de même avec elle. Elle avance paisiblement dans la vie, à son rythme, et suit ses objectifs, sans cesse en relation avec son intuition.
Natacha Raphaël
B.A BA de l’astrologie chinoise.
À l'Est de Gaza, la Route de la Mer rejoint la Route de l'Encens en provenance de l'Arabie.
Des petits bateaux cabotent le long de la péninsule Arabique et de la Mer Rouge pour remonter les marchandises jusqu'au Sinaï.
À la mauvaise saison, les bateaux restent dans les ports et de longues caravanes d'ânes remontent les marchandises le long de la côte.
Les caravanes d'Abram et de Lot traversent cette route et pénètrent dans le Sinaï, montagnes sacrés de leur dieu lune Sin.
Potolerri rêve à la ville mythique de Pétra, riche et active, à quelques journées de marche de là. Avec un soupir, il tourne le dos à la capitale nabatéenne et il s'avance résolument vers l'Égypte, la douce main de Messouada dans la sienne.
Les deux caravanes se sont rapprochées. Des courriers passent de plus en plus facilement de l'une à l'autre, ils échangent les nouvelles, indiquant les haltes et les terrains pâturés. Dans cette zone désertique, il faut tenir compte du manque d'herbages et de points d'eau.
L'Égypte est beaucoup plus proche qu'ils ne le pensent. Le Premier Ministre, le vizir, est sur leur route !
Le Pharaon Nebtaouirê Mentouhotep[1] désire quelques belles pierres pour son tombeau. Peu lui importe que les crues du Nil soient insuffisantes et que la faim serre le ventre de ses fellahs. Peu lui importe que les Bédouins pillards envahissent le Delta et que les Lybiens dévastent ses champs…
Ce qui compte pour Pharaon, c'est que son vizir aille en personne dans le Sinaï et lui rapporte les plus belles pierres des carrières des déserts de l'Ouest.
Peut-être que le Pharaon veut en profiter pour éloigner d'Égypte un brillant vizir, trop brillant et qui lui fait peur pour sa place ? Ou, tout simplement, Pharaon donne une énorme importance à son tombeau ?
Mais les dieux sont avec le vizir Amenemhat. Pendant que les carriers parcourent la montagne à la recherche d'un beau filon de pierre, une gazelle paraît devant eux. Le bel animal gracile s'arrête et regarde les hommes.
Surpris par la belle apparition, presque à portée de main, les carriers se sont immobilisés… Puis ils s'avancent doucement pour attraper le bel animal. Lentement, la gazelle se détourne d'eux et marche sur la crête, sans se retourner, jusqu'à une grande dalle au sommet de la montagne sacrée.
Paisiblement, la gazelle monte sur la pierre et met bas.
Les soldats du roi l'encerclent et, sans pitié pour le faon et sa mère, ils coupent le cou de la gazelle.
Le meurtre effectué, les mains barbouillées de sang, les carriers s’aperçoivent alors qu’ils sont sur une pierre unique ! Les carriers s'extasient sur la beauté de la dalle et ils constatent qu'elle est idéale pour faire le couvercle du sarcophage de Nebtaouirê.
Une idée traverse leur esprit, et ils la crient à tous les échos :
- La gazelle est la messagère du dieu, maître du désert. Il a fait don de cette pierre à Pharaon, Vie, Santé, Force, pour qu'il vive à jamais !
Les prêtres montent alors sur la dalle rouge de sang et ils célèbrent un holocauste pour remercier les dieux. Les prières de remerciements sont dites, la gazelle est dépecée, grillée et partagée. Après le festin, tous se mettent au travail, en paix.
La pierre est magnifique. Elle fait huit coudées de long, sur quatre de large et deux d'épaisseur. Point n'est besoin de longs et pénibles travaux pour l'extraire. Un peu de taille suffit à parfaire sa forme.
Il faut maintenant descendre la dalle, malheureusement, le site est encombré de blocs de pierre. La coutume est d'extraire les pierres et de les faire glisser ou rouler sur la pente. Souvent les blocs ne résistent pas aux chocs et éclatent.
Le chef des travaux, Meri, a une idée géniale. Il établit un chemin sur le flanc de la pente et il y fait glisser le bloc. Une ingénieuse invention, après un millénaire de grands travaux, pour descendre la dalle en toute sécurité.
Tout heureux, le vizir demande qu'un monument soit élevé aux dieux de la montagne : Bekhen, et au plus auguste d'eux : Min.
En parcourant le fond de la vallée, un deuxième miracle a lieu, une citerne profonde, large de dix coudées, remplie d'eau à ras bord, les attend. Les prêtres s'extasient sur ce second miracle et font dresser une stèle commémorative.
Amenemhat fait graver une dédicace sur la stèle au dieu Min pour rappeler qu'il est venu en cette montagne primitive, première placée dans le Soleil levant, afin d'apporter un bloc pour le tombeau du Roi du Nord et du Sud : Nebtaouirê, pour qu'il vive comme Râ, éternellement.
Le vizir attend que l'on termine le texte. Il veut être certain que tous sachent, que lui, Amenemhat, prince héréditaire, gouverneur de la cité, grand juge, grand chef des travaux, est venu ici, dans les déserts de son père Min pour tenir compagnie aux carriers.
Il attend que les derniers mots soient à jamais gravés pour que l'on sache qu'il est favori du roi, de haut rang, ayant place d'honneur au palais, que les grands le saluent jusqu'à terre, et que devant lui tout le monde se prosterne jusqu'à terre.
La grandeur de l'Égypte et de ses voies commerciales doit profiter de cette oasis. Amenemhat convoque ses officiers :
- La présence d'eau permet de créer une oasis, sur cette route vers la Mer Rouge.
>> Je veux que les troupes soient sur le pied de guerre. Vous allez partir vers la côte et razzier des esclaves et des troupeaux.
>> Vous construirez un port. Je désire que vous l'appeliez Ouadi-Gasous. De là partiront désormais les expéditions vers le pays de Pount.
Vingt-deux jours après son arrivée, après avoir sacrifié des boeufs et brûlé de la résine de térébinthe, Amenemhat crache le sable collé à ses lèvres, il secoue ses sandales, puis, il monte dans sa chaise à porteur et crie :
<<Direction l'Égypte, en avant pour Memphis, la ville aux murs blancs, puis pour la capitale Thèbes.
Entouré de sa garde d'honneur, suivi des carriers et des porteurs d'eau traînant les dernières pierres extraites, il rejoint la route des caravanes.
Le vizir va, lui aussi, croiser son Destin.
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[1] L'histoire du vizir allant dans le désert extraire des pierres est historiquement vraie, ainsi que l'Histoire de la gazelle, de la dalle, de l'ingénieux Meri et de la citerne.
Cette histoire est relatée dans plusieurs ouvrages cités en annexe, avec des différences. Vous pouvez consulter l'ouvrage de J. Couyat et P. Montet "Les inscriptions hiéroglyphiques et hiératiques du Oûadi Hammâmât"
Le texte comporte, après l'apparition de la gazelle : (cf. Documents insolites en Égypte ancienne.) : << Il se mit à pleuvoir. Les formes de ce dieu furent vues. Sa puissance fut octroyée aux hommes. Le désert fut transformé en un torrent. L'eau arriva sur la surface rude de la Roche. Un puits fut découvert au milieu de la vallée.>>
Chapitre suivant : Chapitre 29 : Gain et perte