Chapitre 19 : Du fer pour l’Enfer !
Chapitre 19
Du fer pour l’Enfer !
Du fer pour l’Enfer !
Aucun citoyen ne pourra porter de nom ni de prénom autres que ceux exprimés dans son acte de naissance.
Loi du 6 fructidor an II.
Beit Shean. Grâce à l'accueil amical de la population, le moral remonte haut et fort parmi les membres de la caravane.
L'endroit est aussi chaleureux que la population grâce au climat tropical de la vallée du Jourdain. Au milieu des collines desséchées, la ville est une véritable oasis entourée d'eau. La rivière Harod coule paisiblement toute l'année. Sans se hâter, elle descend doucement vers l'Est et le Jourdain.
La ville de Beit Shean contrôle la route commerciale, et un comptoir égyptien y est toujours actif.
Toute la population est venue au-devant des émigrants. Ils agitent des palmes en signe de bienvenue. Même les soldats sont sortis de la ville pour leur faire une garde d'honneur.
Les notables reçoivent Abram avec tous les honneurs dus à un grand chef. La tribu d'Abram fraternise avec les habitants de la ville, et ce soir, tous ensemble fêteront ce jour heureux.
L'escale sera de courte durée. Abram reprendra la route, traversera le Jourdain et ira à la rencontre de son cousin Eliezer de Damas.
Gil en profite pour écumer les tavernes avec Balkis. Nazli, son forgeron, n'a pas le droit de faire la fête, il doit profiter des heures de jour pour préparer la forge et fondre des pièces de cuivre et de bronze.
Beit Shean est parcouru par les commerçants Mésopotamiens, Phéniciens, Égyptiens, Nabatéens. Gil espère trouver des alliés parmi les aventuriers et les associer à ses projets.
En traversant les souks, Gil reste en arrêt devant une pierre mise en valeur sur une draperie bleu-nuit. Un aérolithe, en fer presque pur, mêlé de chrome ou de nickel.
- Qu'est-ce cela ? Demande-t-il au commerçant.
- C'est une pierre qui est tombée du ciel. Ce présent des dieux n'a pas de prix. C'est pourquoi je veux bien te la donner, car les dieux donnent gratuitement leurs bienfaits. En tant qu'intermédiaire, je te demanderai une vingtaine de chèvres ou de moutons, et aussi de quoi réparer la maison de mon pauvre cousin Dbaran. La pierre a traversé son toit, détruit son mobilier. Encore heureux qu'il n'y ait pas eu de blessé !
- Encore heureux, car tu aurais dû demander de quoi venir en aide à cette pauvre famille gratifiée de ce cadeau divin ! Je ne peux t'offrir que cet anneau d'or.
- Les dieux t'aiment, étranger. Ajoutes-y ton manteau et celui de ton compagnon et je te fais cadeau de la céleste pierre... si tu y ajoutes dix chèvres.
Gil fait la grimace. Il ne peut poursuivre le marchandage car il a dépensé les gains fait aux jeux pour acheter des matières premières.
- Je suis aussi un envoyé des dieux, comme cette pierre, assure-t-il. Pour te le prouver, je peux t'enseigner des jeux inconnus.
Adroitement, il amène le commerçant à parier. Une heure plus tard, il repart les poches lourdes de quelques petits objets de prix et l'aérolithe tellement désiré.
Goguenard, un Égyptien l'observait. La partie finie, il se faufile derrière eux pour les suivre. Discrètement, il attrape le bras de Gil.
- Qui es-tu pour vouloir une pierre qui n'intéresse que les prêtres superstitieux ou des alchimistes ? Tu n'es ni l'un ni l'autre ! Tu as plutôt l'air d'un aventurier qui vient de loin, de vraiment loin. Puis-je t'offrir à boire en échange du récit de tes aventures ?
- Mes aventures valent plus qu'une boisson ! Appelle-moi Gil, voici mon compagnon Balkis en qui j'ai mis ma confiance.
- Je suis Mesdjer, "l'oreille" en Égyptien. Je sais tout ce qui se passe. J'ai déjà appris que tu voyages avec Abram, que tu désires l'ineffable Saraï et que tu as un contrat avec Melkrot. Je ne sais guère plus, ajoute Mesdjer, avec un geste d'impuissance. Je serais heureux d'avoir plus d'informations sur un homme capable de faire alliance avec le plus grand détrousseur que je connaisse. Permets que je te présente de valeureux amis.
Gil, mis en confiance, explique qu'il est capable de fabriquer des armes inconnues et que ce morceau de pierre venu du ciel peut fournir des lames capables de trancher une épée en bronze.
L'incrédulité de ses auditeurs ne l'étonne pas.
- Les cananéens ont coutume de sacrifier un homme, ou faute de mieux un animal, pour demander aux dieux leur alliance. Désignez-moi l'un ou l'autre et je vous prouverai mes dires.
- Je devrais t'appeler djed (parole) car tu as la parole facile pour te comparer à un dieu.
- Qui veux-tu voir mourir ? s'énerve Gil.
- As-tu le coeur sensible d'un enfant ou es-tu bêlant comme un agneau ? Si tu en es capable fais le !
Gil dégaine, vise calmement la servante en lui adressant un beau sourire. La demoiselle se pâme d'être remarquée par un si bel homme. La détonation éclate, une fleur écarlate s'épanouit sur la tunique de l'avenante serveuse. L'adolescente chute, un dernier sourire figé sur les lèvres.
- Tu as dit vrai ! Désormais tu t'appelles : sobek-djed, le bavard au calme et à la force de crocodile, le dévoreur de soleil. Ta démonstration me rassure. Je t'avance assez d'or pour acheter le silence du tavernier et faire disparaître le corps. Dès que tu m'auras fourni une lame de fer, notre contrat sera définitif et mes amis seront tes amis. Tu pourras exécuter tes projets les plus fous - à condition, bien sûr qu'ils nous rapportent !
Fou de plaisir, Gil se précipite vers le campement. Il interrompt les travaux de Nazli pour lui montrer la pierre venue du ciel. Le forgeron fait la moue devant cette pierre rougeâtre.
- Que veux-tu que je fasse de ce caillou. Même s'il vient des étoiles, il ne vaut pas une pépite de cuivre !
- Tu tiens en main un métal puissant. Active ! Allume la forge. Je vais te montrer comment forger ce nouveau métal...
Au petit matin, Gil a en sa possession trois belles lames en fer. Il se précipite à l'auberge pour retrouver ses complices. Il s'attable avec eux lorsqu'une jeune fille se précipite pour prendre sa commande.
- Qu'est-ce, s'exclame Gil en dévisageant la jeune fille aux yeux rouges d'avoir pleuré. Il baisse la voix : Mais c'est celle que j'ai tuée hier !
- Que non, ce n'est que sa soeur cadette. Elle a les yeux rouges car elle a pleuré toute la nuit. Elle ne pouvait pas dormir car son père avait trop bu. Ce brave homme s'est enivré avec le prix du sang de sa fille. Rien à tirer de ces gens-là ! Montre-moi plutôt ce que tu caches sous ton manteau ?
Fatigué et fier, Gil présente un poignard étincelant à Mesdjer et il lui demande de tendre son glaive. Sceptique, Mesdjer se met en garde et tient fermement son arme de bronze. Gil fait siffler l'air et d'un coup sec tranche le glaive avec le poignard. La lame brisée résonne plusieurs fois en rebondissant sur le sol. Mesdjer reste immobile, la garde du glaive entre les mains.
L'Égyptien prend la lame de fer, à peine émoussée. Il la regarde, la tourne et la retourne entre ses mains, incrédule. Il est surpris qu'une arme souple comme du cuivre puisse être aussi tranchante que le silex et plus résistante.
Revenu de sa surprise, il éclate de rire; Il promet de faire parvenir à Gil tous les aérolithes qu'il pourra se procurer.
*
* *
Il n'est plus temps de dormir ; la caravane s'ébranle pour aller brouter l'herbe à l'Est du Jourdain avec les troupeaux d'Eliezer.
Gil vérifie si la tente et les marchandises sont bien arrimées sur les bâts des petits ânes gris. Il est maussade, il se demande si cela vaut vraiment la peine de poursuivre cette équipe de bergers à travers tout le pays. Il se demande s'il va continuer à suivre les troupeaux d'un pâturage à l'autre.
À cet instant, Saraï arrive vers lui. Gil ne se pose plus de questions, il vient de trouver la réponse dans le matinal sourire de la belle femme.
En bavardant, la balade fut rapide. Les tribus d'Abram et d'Eliezer se rencontrent bientôt.
La rencontre des deux tribus est un évènement ! La fête s'organise. Quelques moutons sont sacrifiés pour un grand repas. Tard dans la nuit hommes et femmes chantent et dansent autour des feux.
Après la fête, dans la lueur rougeoyante des feux de camps, Abram explique sa quête. Il raconte son rêve de créer en Canaan une meilleure façon de vivre, d'abandonner les multiples dieux pour un seul Dieu.
Les hommes du désert et les artisans s'enthousiasment aux paroles inspirées. Ils décident de se joindre à lui pour cette belle aventure : créer un peuple en communion avec Dieu !
C'est plus fort et plus puissant de plusieurs familles, qu'Abram prend la direction de l'Ouest. Ils vont retraverser le Jourdain au niveau de l'oued Farah.
Dans un paysage des plus magnifiques, à l'abri de ses remparts, la ville de Tel El-Farah s'étale entre les sources Ein Duleib et Ein-Faria.1
Cette ville fut prospère au néolithique, à l'âge du cuivre et au début de l'âge du bronze. Mais aujourd'hui, les remparts et les tours ont plus de 1000 ans. Les murailles en briques crues doublées de pierre, ne défendent plus personne. Les belles demeures sont vides depuis 600 ans. C'est une ville morte où rodent les nomades les plus courageux.
Au centre de la ville, un lieu reste à l'abri des pasteurs et de leurs troupeaux. Dans un ancien temple en ruine, au milieu des briques et des pierres, un souffle froid sort d'un trou béant. Un long tunnel obscur ouvre son oeil mort dans cette ruine. Dans les murs épais, à l'autre bout du tunnel, il y a un sanctuaire souterrain. En ce lieu, sur des tables de pierre aux formes incongrues, des porcelets étaient sacrifiés aux puissances infernales.2
- Ici vivaient mes lointains cousins, explique Nazli. Ma tribu fréquentait un temple où les mêmes tables de pierres servaient aux sacrifices. Le site de cette ville est agréable. Le Temple est celui de mon culte, du culte que pratiquaient mes ancêtres. Je m'en sens plus proche que du Dieu immatériel d'Abram, ou que des cananéens qui sacrifient des hommes et des enfants.
Permets, frère Gil, que je m'installe ici avec ma famille.
- Avec plaisir, dès que tu auras forgé mes armes.
- Je ne veux plus te suivre ! Ici, je peux installer rapidement une bonne forge. J'ai trouvé des locaux qui conviennent parfaitement. Sans perdre du temps à se déplacer avec ces nomades, ma forge te fera en peu de jour tout ce que tu désires. Et, à l'avenir, tu n'auras qu'à m'envoyer un messager et il retournera vers toi avec ce que tu auras demandé. Ne me demande pas de te suivre, fabriquons de suite ce qui te préoccupe.
- Tu raisonnes bien, lance Gil avec un grand rire. Balkis, tu vas rejoindre Abram et le prévenir que je rattraperais la caravane à Jéricho. Tu m'enverras des messagers pour m'indiquer où vous rejoindre. Maintenant, Nazli, mettons-nous sérieusement au travail.
La famille et les amis de Nazli sont de bons artisans ; il y a même un potier qui a appris la nouvelle technique de tournage mise au point dans les îles ioniennes.
Les fondeurs de bronze ont appris les techniques chypriotes qui permettent de remplacer l'arsenic par l'étain. Maintenant l'airain est un métal dur, symbole d'incorruptibilité, d'immortalité et d'inflexible justice, il va malheureusement servir à tuer.
La fonte du bronze est simple. L'objet à couler est réalisé en cire. Ce peut être un exemplaire unique modelé ou un article de série reproduit par moulage. On construit un moule autour de l'objet en cire en appliquant un mélange d'argiles et de poils de chèvre.
Après séchage, le moule est chauffé pour faire fondre la cire et la remplacer par le bronze en fusion. Si la pièce à couler est importante, le moule est enterré dans le sol pour ne pas éclater.
C'est ainsi que les pièces de bronze nécessaires à fabriquer des pistolets sont coulées.
Les pièces refroidies sont soigneusement ébarbées et montées sur des crosses en noyer ou en acacia. Les percuteurs de bronze sont équipés des silex.
Les pistolets sont prêts à envoyer leur charge de plomb ou de pierre.
Gil peut repartir à la conquête de Saraï sans s'inquiéter. Les artisans peuvent lui fabriquer d'autres pistolets ; mais ils sont incapables de s'en servir car il part avec le stock de poudre, et il est le seul à en connaître la composition.
Gil convoque Nazli.
- Je suis content de ton travail. Comme prévu ton oeuvre te sera payée à la vente de ces armes. Tu mérites une récompense pour ton zèle. Je t'offre ce couteau en fer pour immoler les porcelets à tes dieux infernaux. N'oublie pas de prier pour moi !
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1 Abraham a pénétré en Chaldée à cet endroit du Jourdain. La ville de Tel-El-Farah a été inhabitée pendant six cents ans et réoccupée à cette époque.
2 Ce temple souterrain où l'on égorge des porcelets est décrit dans : Guide archéologique de la terre sainte
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