Chapitre 18 : La route de la mer
Chapitre 18
La route de la mer
La route de la mer
Le coeur est le miroir où Dieu se manifeste
à condition de n'être affecté par rien d'autre.
à condition de n'être affecté par rien d'autre.
Emâmi
Pendant encore quelques jours, la caravane longe la côte Méditerranéenne d'un bleu profond.
Après Tyr, Sidon, Acre, les tentes sont dressées au pied du Mont Carmel.
Avant de quitter le rivage, pour une dernière fois, Gill contemple la Très Verte. Demain, ils vont obliquer vers l'Est et suivre la route des oiseaux migrateurs. Au-dessus de leur tête, des milliers d'oiseaux traversent le ciel désireux de passer l'hiver en Afrique.
Les chasseurs s'en donnent à coeur joie. Ils sont embusqués près des points d'eaux et ils tirent des flèches mortelles vers les grands oiseaux assoiffés. Le soir, les broches tournent au-dessus des feux. Les oies, les grues et les cigognes rôtissent en exhalant un fumet délicieux. Tous les fixent avec appétit sans s'inquiéter de l'origine des volatiles : allemande, polonaise ou russe.
Le campement est entre En Hod et Kerem Marava, sur la plage de sable fin bordée de falaise corallienne. La mer a baissé depuis longtemps, laissant le massif percé de grottes. Des hommes vivaient déjà là il y a 40.000 ans, en bordure de ce qui est devenu La Route de la Mer, voie internationale de communication entre l'Afrique et l'Asie, l'Égypte et Sumer.
Pendant que les tentes de laines et de peaux sont dressées à l'abord du village de Nahal Mearot, Gill prend la main de Saraï et l'entraîne. Ils dépassent les troupeaux et vont vers un groupe isolé de trois entrées sombres dans le massif corallien. Ils font quelques pas dans la grotte de Sukhul et s'arrêtent.
Sans un mot, Gill sort de sa tunique le coupon de pourpre et il en drape Saraï. Surprise, les yeux brillants, elle admire le chatoiement de l'étoffe et elle la caresse doucement, lentement. Elle ne pensait jamais voir une telle merveille de près ! Ce tissu doux et magnifique est à l'opposé des tristes tissus de laine portés par son dévot de mari !
Gill la dévisage profitant de son trouble, puis, il sort le collier en perle de verre. Il écarte les cheveux de la belle, il le dépose avec des gestes tendres autour du cou. Sans insister, il effleure la nuque tendre d'un baiser.
Saraï s'ébahit de se voir offrir de tels trésors ! Spontanément, elle veut donner l'accolade à Gill pour le remercier. La sandale glisse sur le sol irrégulier, elle chute dans ses bras. Celui-ci la retient et l'empêche de tomber. Il la serre contre lui et il en profite pour poser ses lèvres sur les siennes.
Instinctivement, Saraï fait un pas en arrière pour refuser ce contact inhabituel. Elle pousse un cri en sentant le sol céder sous elle.
Gill l'attrape à pleines mains et la remonte vers lui. Le coeur battant, les jambes flageolantes, elle se laisse glisser à terre. Assise, elle regarde le trou béant où elle a failli disparaître ! En ce lieu, reposent des corps en position foetale. Ce ne sont pas des morts récentes, les squelettes sont éparpillés dans la poussière !
La vision de ses ancêtres de l'époque de Cro-Magnon traumatise la jeune femme. Blême, les lèvres blanches, elle pointe le doigt vers les crânes et s'exclame :
- Ainsi deviendrais-je ? Fuyons d'ici, je veux retrouver mes femmes et les entendre chanter !
Elle jaillit en courant de la grotte. Elle fuit sur la plage avant de s'effondrer, accroupie, au coin du feu. Pâle, tremblante, elle essaie de retrouver son souffle et son calme.
Gill, déçu, revient plus lentement vers les tentes et rejoint son âme damnée : Balkis. Il lui demande rageusement :
- As-tu trouvé ce que je t'ai demandé ?
- Aucun problème, rétorque Balkis, avec un sourire froid. Tu as beau traquer la plus belle brebis du troupeau, il faut aussi que les dieux te l'accordent.
- Silence, ce n'est qu'un accident si un plafond de sépulture cède. Dis-moi plutôt où tu as mis le matériel.
- Regarde là, derrière la tente et apprécie mon oeuvre !
À l'écart, Balkis a discrètement déchargé quelques ballots : du poil de chèvre, de l'argile, de la cire, du charbon de bois. Un homme attend, debout, solidement campé sur ses jambes écartées.
- Des femmes grattent pour toi les parois des grottes, affirme l'esclave. Tu auras du salpêtre. Voici Nazli; c'est un forgeron doué. Ne lui demande pas pourquoi il a brusquement quitté sa cité.
- Qui que tu sois, Nazli, tu es le bienvenu ! Ton travail sera amplement récompensé. La mort te tiendra compagnie si tu ne retiens pas ta langue. Dès que nous le pourrons, nous installerons une fonderie. En attendant, broie finement le charbon de bois et le salpêtre. Ne les mélange surtout pas ! Je le ferais plus tard. Balkis, tu ne m'as pas trouvé TOUT ce que je t'ai demandé ? Je ne vois pas le souffre.
- Nous achèterons ce qui manque à Megiddo. Les marchandises ne font que passer dans cette région. Peux-tu maintenant nous expliquer ce que tu prépares ?
- Vous ignorez beaucoup de vos voisins. Loin, très loin d'ici, vivent de petits hommes jaunes aux yeux bridés. Les Chinois fabriquent des fusées avec une poudre noire. Tu as vu comment je sais projeter la douleur et la mort accompagnées d'une grande flamme et du bruit du tonnerre ? Eh bien, cette poudre noire permet cette grande magie. Moi et moi seul sait fabriquer cette poudre en mélangeant le salpêtre, le charbon de bois et le souffre. N'essayer pas de le faire seuls car cette magie est très puissante, elle vous emporterait la tête directement aux enfers !
*
* *
Abram a laissé le campement. Il est monté sur le promontoire majestueux du Mont Carmel. Là haut, assis face à la mer sur le "Cap Saint" qui domine le golfe d'Haïfa, il médite.
Il prend conscience de ce que les gens du pays lui ont raconté : Carmel désigne à la fois une montagne et un dieu, entre Syrie et Judée. Aucune statue ne représente ce dieu, aucun temple ne lui est consacré. Il existe seulement un autel et la célébration du culte de Baal-Adonis (le ZEUS des Grecs).
Seul, loin des Hommes, il sourit. Il est heureux de trouver un endroit où l'on adore le Dieu Unique. Il ferme les yeux, joint les mains. Il communie avec son Dieu.
- Donne-moi la Force de t'être fidèle, de suivre Ta voie. Détruis-moi si je faillis.
La prière terminée, Abram se redresse. Il remplit ses poumons en admirant la beauté de la Création et clôt sa méditation par l'invocation Abreg Ad Hâbra "envoie la foudre jusqu'à la mort". La formule se répercute. L'écho renvoie "Abracadabra".
Détendu, Abram descend boire à la source de Bir el-Mansoura. Il sourit paisiblement à la petite troupe qui l'attend. Ses hommes s'inquiétaient de ne pas le voir revenir.
Abram se penche sur le gazouillis de la fontaine. Il laisse longuement l'eau couler sur ses mains avant de boire et de s'asperger. Elle est si bonne et si fraîche ! Nettement plus délicieuse que l'eau croupie contenue dans les outres en peau de chèvre, tiède de toute la chaleur du soleil !
En repartant, il remarque deux hommes qui l'attendent sur la crête, entre les deux défilés sur la route de Megiddo. Prudemment, il fait signe à sa petite troupe de le rejoindre, et les glaives dans les fourreaux, ils marchent décidés sans chercher à éviter les deux inconnus.
- Salut sur toi, dit Abram. Qu'attendez-vous dans cet endroit désolé, alors que la nuit va bientôt tomber ?
- Et toi que fais-tu, seul, sur cette Montagne Sacré ? Ton escorte était à l'écart, ta tribu restait au bord de la Mer et ta jolie femme sans surveillance ?
- Ma tribu est puissante, vois la force de mes hommes. Ma femme est à l'abri au milieu de ma tribu. Point n'est besoin de la surveiller, elle ne gâchera pas son avenir pour des futilités du présent. Quant à moi, je cherche mon Dieu ! Adonaï est là-haut plus que partout ailleurs et je me suis ressourcé à son contact.
- C'est pour ton Dieu et ta tribu que je t'attendais. Je viens de la part du sage Melchisédech. Il a bien reçu ton message. Il confirme que tu es le bienvenu en Canaan et il te fait dire qu'il t'attend près d'ici au Mont Thabor. Il te fait tenir des nouvelles de ton neveu Lot : il descend librement avec les troupeaux. Les pâturages sont encore bons.
- Merci pour toutes ces bonnes nouvelles. Veux-tu profiter de notre hospitalité avant de nous accompagner vers ton prêtre-roi ?
Les deux messagers acceptent l'invitation après les palabres d'usage et tous rejoignent le campement.
L'animation créée par les messagers dissimule le trouble de Saraï. Abram remarque à peine la pourpre, partiellement recouverte par la robe de laine, et le collier de verre qui mettent en valeur les épaules de sa tourterelle.
*
* *
Les nomades sont surpris en apercevant les fortes murailles qui protègent la ville !
Megiddo est une ville importante qui domine la Route de la Mer. C'est le point de passage obligé pour aller à Tibériade, à Salem, à la Mer Morte, vers Ascalon, Gaza et l'Égypte. Cette cité connaît une grande prospérité grâce à toutes les caravanes qui sillonnent la région.
La place est mieux défendue que les villes de l'Euphrate ! Les bergers restent en arrêt devant les portes en pins, hautes comme deux hommes et bardés d'airain.
Abram est surtout curieux de visiter le temple bâti il y a plus de 1000 ans. À l'abri de murs élevés, dans une longue salle il y a un autel rond en pierre, soigneusement poli. Le patriarche avance religieusement dans la pénombre sacré. Il est troublé par les dires des prêtres : les devins prédisent une destruction prochaine des trois magnifiques temples de cette ville. Abram se dresse devant l'autel, écarte les bras. Il chante sa prière. La voix mâle résonne longuement entre les piliers, monte vers le ciel. Il demande au dieu de son coeur de le conduire vers la Lumière, la plus grande Lumière...
Le pèlerinage effectué, Abram se rend dans les rues commerçantes. Ses sandales glissent sur les pavés ronds. Sous la rue coule l'eau des aqueducs; les canalisations sont soigneusement cachées pour apporter l'eau au centre-ville sans pouvoir être coupées par l'assaillant.
Pendant ce temps, Gill parcourt aussi les Souks. Il se procure du cuivre, de l'étain et du soufre. Il ne lui manque plus que les silex; il sait en trouver, et d'excellente qualité, sur les pentes du Mont Thabor.
Le lendemain, tous restent émerveillés en découvrant la forme arrondie du Mont Thabor et son aura de sainteté. Cette montagne est un pont vers l'inconnu ! D'ici, un Messie peut se fondre avec les Forces Célestes !
Plus terre-à-terre, Gill voit dans cette montagne une inépuisable source de revenue grâce aux silex. De prix de revient très bas, ces pierres servent encore à confectionner des outils d'un tranchant largement supérieur à celui du bronze.
Depuis des millénaires, les carriers extraient et taillent les silex. Ils en chargent les ânes et les répandent dans tout le bassin Méditerranéen. Gill imagine ces ânes revenant chargés des marchandises obtenues en troc; quelquefois inattendues, comme les nageoires de poisson-chat du Nil destinées à faire des pointes de flèches.
Abram voit surtout dans ces silex l'outil tranchant qui ne corrompt pas la viande, coutelas indispensables pour les sacrifices rituels.
Si Abram est un chef de tribu, c'est aussi un prêtre. Depuis que ses ancêtres ont quitté les marches du Caucase, bien des siècles auparavant, les rôles de chef et de Shaman ont été regroupés dans les mains d'un seul homme. C'est un signe de changements d'époque. 4000 ans plus tard, à l'époque de Gill, dans les foyers éclatés, une même personne devra assumer les rôles du père et de la mère dans les familles monoparentales.
À l'origine, un équilibre existait entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Le Chef (ou Roi) protégeait la tribu et assurait l'existence de ses membres. Le Shaman (ou sorcier) rassurait les esprits, inspirait la confiance en l'Avenir et servait de contre-pouvoir.
Abram laisse sa tribu et sa petite armée au village de Dabburiya et il part à la rencontre de Melchisédech, accompagné de Saraï et de quelques fidèles.
Chemin faisant, il réfléchit, une fois de plus, à ce qui va se dire. Melchisédech et Abram sont sur un pied d'égalité, car ils assument les mêmes fonctions. L'un habite la ville de Salem, l'autre est un nomade. Pour les deux, la seule vraie force est fonction des alliances et de la bonne entente avec les voisins.
Abram doit négocier sa libre existence dans le pays de Canaan. En échange il sait devoir offrir autre chose, au pire un tribut en troupeaux ou en marchandises, au mieux une aide militaire réciproque.
Tout en cheminant, ils arrivent sur une plate-forme presque au sommet. La réunion va avoir lieu dans une grotte sommairement aménagée ; un mur de pierre en réduit l'entrée, la porte est un panneau de joncs tressés.
Melchisédech, tout sourire, accueille Abram à bras ouvert. Après l'accolade et les salutations d'usage, il lui offre le pain, le sel et une coupe de vin rouge, puissant, symbole de la vie. Ils s'assoient sur une natte au soleil et contemplent le paysage. Ils prennent des points de repère vers le Sud, vers les territoires qu'Abram convoite.
Puis, ils pénètrent tous les deux dans la grotte et discutent longuement. À la tombée de la nuit, un repas frugal leur est servi. Nul ne sait ce qui s'est dit.
Quand Abram rejoint les siens, il passe sans un mot, le visage fermé, entre les rangés de torches. Son peuple se pose beaucoup de questions. Pourront-ils s'installer, devront-ils se battre ?
Chapitre suivant : Chapitre 19 : Du fer pour l'Enfer !