Robert Christian - PHARAON CONTRE MAFIA - texte intégral

In Libro Veritas

PHARAON CONTRE MAFIA

Par Robert Christian

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Chapitre 16 : Entre affreux

Chapitre 16
Entre affreux
    
    Dans sa toile, l'araignée guette patiemment la mouche, mais, le caméléon projette une langue gluante...
    
     La première caravane est arrivée à Tyr. Abram préfère installer le campement au calme, à une bonne distance du caravansérail, à proximité des meilleurs pâturages. Avec la force de l'habitude, les tentes sont rapidement montées, les feux sont allumés...
     Pendant que les femmes et les enfants préparent la soupe du soir, les bergers conduisent une partie des chèvres et des moutons au marché. Les bêtes s'éloignent en bêlant misérablement, elles savent qu'elles ne courront plus jamais au flanc des collines.
     Les autres broutent paisiblement, sans se soucier du sort de leurs congénères. Elles profitent de ce repos pour récupérer les forces perdues; elles paissent, têtes baissées, choisissant les plus beaux brins d'herbes.
     Toujours soumis au travail, les ânes chargés des marchandises se dirigent directement vers les entrepôts du caravansérail sans passer par un des plus grands marchés de la région. En bon négociant, Abram préfère les déposer là. Il a déjà convenu d'un bon prix et d'autres caravaniers les prendront en charge pour les livrer ailleurs.
     Gill s'intéresse peu à ces considérations mercantiles. Il brûle d'envie d'aller en ville et de s'occuper de ses propres affaires. Il demande à Abram la permission de faire un tour en ville avec Balkis.
Le patriarche, tout à la gestion de ses affaires, accepte volontiers.
     Après avoir caché leur trésor dans leurs ceintures, Gill et Balkis marchent d'un pas décidé vers Tyr, la magnifique cité phénicienne. En passant les portes de la ville, Gill renifle le parfum de richesse mêlé à celui des hommes mal lavés et des égouts. Peu lui importe la promiscuité de ces individus à moitié sauvages ou enfermés dans les ruelles étroites, ce qu'il veut, c'est profiter de la situation.
     Pour jauger les possibilités de magouilles, ils visitent d'abord le souk. Ici, dans les rues étroites du marché, ils découvrent des marchandises en provenance de tout le Monde connu. Les parfums, les odeurs et les couleurs les enchantent. Le brouhaha de la foule et les sonorités des musiques les enivrent après les interminables journées passées dans les steppes désolées.
     Gill se laisse tenter par un coupon de tissu teint à la pourpre extraite des coquillages de la côte. Pendant une demi-heure, il négocie le prix de ce tissu royal pied à pied. Paisiblement, le négociant au gros nez en crochet se plaint de ne pas pouvoir nourrir sa femme et ses enfants, il se plaint de la rareté des acheteurs, il se plaint de tout, mais il consent à descendre un peu le prix. Alors, Gill reprend la discussion, aussi tenace qu'un bouledogue. Il ne lâche sa proie que quand le prix a chuté de moitié !
     Quelques boutiques plus loin, il fait une autre emplette extrêmement coûteuse, il acquiert une autre invention du génie phénicien : un splendide collier en billes de verre. Il rêve d'offrir ces cadeaux somptueux à Saraï. Il l'imagine virevoltant pour lui, sa fine silhouette drapée de pourpre avec le riche collier de verroterie dansant sur son affolante poitrine encore juvénile.
 
    
     Désireux de profiter des plaisirs offerts, les deux hommes s'arrêtent à l'ombre d'une échoppe. Avec appétit, ils déjeunent d'odorantes brochettes de mouton parfumées au romarin. Les mouches virevoltent entre les morceaux de viandes rouges pendus à l'étal, mais ils n'en ont cure ! Cela ne leur coupe pas l'appétit. Les masses sanguinolentes leur font plutôt penser à demander le chemin du port. Ils ont mieux à faire !
     Quelques minutes plus tard, ils débouchent des ruelles étroites, sombres, sur les quais ensoleillés, encombrés de barges empestant le poisson et le goudron. Les voiliers et les galères sont au repos car le port se prépare au sommeil hivernal. Craignant les tempêtes et les dieux, les pêcheurs et les cabotiers ne songent pas à s'éloigner des côtes ; les tempêtes méditerranéennes sont réputées pour leur férocité ! Désoeuvrés, ils traînent sur le port protégé par la lagune. Tous rêvent de lointains voyages. Au printemps, les bateaux repartiront chercher de l'étain au pays Étrusque et au pays de Galle, loin derrière les Colonnes d'Hercule. D'autres iront au delta du Nil et remonteront le fleuve sacré, poussés par le vent du nord; d'autres encore iront dans des contrées lointaines et tenues secrètes chercher de l'or, des singes et de l'ivoire...
    
     Au bout de la plage, il y a un rocher rougeâtre où les prêtres égorgent des moutons pour attirer la protection des dieux sur les bateaux, leurs cargaisons, et pourquoi pas, sur les marins.
 
     Pirap leur a indiqué qu'ils trouveront près de là, la taverne fréquentée par Melkrot le pilleur et trafiquant.
    
     À cette heure, le bouge est plutôt calme. Des marins somnolent sur un banc.
     Gill s'assoit et veut commander du vin, mais Balkis l'interrompt :
     - Prends du vinaigre, il faut que nous ayons les idées claires.
     - Du vinaigre ?
     - Oui, on mélange de l'eau avec du vin ou du moût. Quelques-uns y ajoutent du miel, et une seconde fermentation donne une boisson rafraîchissante à peine pétillante. Elle monte moins à la tête que le vin, même coupé d'eau. Tu verras, ici personne ne boit du vin pur, c'est trop dangereux avec ce soleil, on le coupe toujours avec de l'eau. Crois-moi, bois ce vinaigre, cela coupe la soif et tu sauveras ta tête...
     *
     * *
     Melkrot ne fait une entrée retentissante qu'à l'approche de la nuit. Il investit les lieux comme une tornade au moment où le cabaretier s'apprête à placer des volets de bois dans ses fenêtres pour empêcher la fraîcheur du soir d'entrer.
     Accoudé, Gill se félicite que Balkis ait tempéré sa soif car l'individu semble terrible ! Paisiblement, il le fixe et le jauge. Le pirate est trapu, brûlé de soleil, couvert de poils et de crasse. De nombreuses cicatrices couturent la figure et le torse. Des tatouages cruels et obscènes couvrent les joues et les épaules, partiellement voilés par une épaisse natte large. Derrière lui sinue un être malingre et contrefait répondant aux glapissements émis avec respect par son maître : Moktar !.
Ce dernier est vêtu d'une tunique couleur de muraille, ses cheveux semblent arrachés par poignée ou rasés. Un tatouage rampe sur la poitrine tel un serpent se levant pour lui souffler de mauvais conseils à l'oreille. Il est visiblement malfaisant et funeste...
     Gill prend une longue inspiration. Il se lève, fait quelques pas et fait face à Melkrot, les poings sur les hanches. D'un ton arrogant, il lance :
     - Ainsi, tu es Melkrot ! Je viens de la part de Pirap. J'ai une affaire à négocier avec toi.
     Melkrot fixe ce gringalet, plus grand que lui et visiblement moins costaud. Il éclate de rire.
     - Ce n'est pas cet avorton qui va me déranger. Toi, qui es épais comme une anguille, tu veux négocier ?
     Sans un bruit, Moktar, l'âme damnée de Melkrot jaillit de l'obscurité où il se cachait. Désireux de protéger son maître, il se jette sur Gill pour lui plonger un glaive de bronze dans le ventre.
     En un éclair, Gill dégaine et fait feu. La détonation fait éclater les tympans. La balle traverse l'épaule de Moktar qui lâche son glaive. Incrédule, il pose ses doigts sur son épaule et il les retire, gluants de sang... Son esprit refuse de comprendre.
     Tous ont sursauté à la détonation. Ils restent immobiles, interloqués. Quel est le dieu qui répand une odeur si étrange avec tant de lueurs et le bruit de la foudre ?
     Melkrot se fige, stupéfait. Il regarde d'un autre oeil cet étranger capable de commander au tonnerre et à l'éclair.
 
     Profitant de l'effet de surprise, Gill prend les événements en main. Il ordonne que la plaie de Moktar soit lavée à l'eau bouillie, qu'on retire la balle et qu'on le panse. Puis, ignorant le blessé, il demande que le meilleur vin lui soit servi et que l'on régale toute l'assistance.
     Saisissant un pichet du meilleur cru de Byblos, il entraîne Melkrot vers une table et, sans perdre, un instant, il entame une conférence. Fine mouche, il sait que les truands de tous pays s'entendent toujours pour s'enrichir au détriment des plus faibles. Et comme d'habitude l'or et les armes seront payés par du sang et des larmes. Mais il n'en a cure.
     Le plan de Gill est simple, mais il est impossible sans or. Il sourit en réalisant que les quelques grammes de plomb tirés dans Moktar lui donnent assez de poids pour envisager une opération de grande envergure.
     - Écoute Melkrot. J'ai besoin que tu recrutes une petite armée. Ne fatigue pas les hommes à marcher, les bateaux restent à rien faire, embarque et cabote le long de la côte pour suivre la caravane d'Abram. Quand je te ferai signe, tu attaqueras.
     - C'est réalisable, mais qu'ai-je à y gagner ?
     - Tous les trésors de la tribu. Ils veulent s'installer en Canaan, alors ils ont apporté toutes leurs richesses avec eux. Tu pourras tous les vendre au marché aux esclaves, les hommes, les femmes et les enfants, ainsi que le bétail ! Pour ma part, je ne désire que la belle Saraï. Je veux prendre possession de celle qui m'ôte le sommeil.
 
     - Mouais... J'ai besoin de plusieurs jours pour recruter des hommes, ils sont partis passer l'hiver avec leurs femmes et préparer une nouvelle génération de pirates... Il faut aussi armer les bateaux, acheter des provisions... Tout cela va me coûter fort cher. En échange de mes efforts, je veux des armes qui lancent l'éclair et le tonnerre !
     - Le délai que tu demandes va permettre à la caravane de s'éloigner. Mais, tant pis ! Cela me donnera aussi le temps de fabriquer quelques mousquets et des munitions. Attends mon signal et notre fortune est faite.
    
     Alors que Gill lève son gobelet, Balkis se coule près de lui et souffle à son oreille :
     - Tu laisses tout à ce bandit, tu m'as promis la richesse ? Et, ne gardes-tu rien pour toi ? Il faudra habiller et nourrir ta conquête. Il faudra de nombreuses servantes. Peut-être comptes-tu retourner avec elle dans ton pays ? Ou, je ne sais pas, la prostituer ?
     - Elle sera pour moi seul ! rugit-il sourdement en repoussant l'importun. Mon pays est trop loin, il est dans quatre mille ans ! La belle Saraï serait perdue dans un univers de béton et de monstres mécaniques et puants. Non, ici c'est mieux ! Si j'ai promis toutes ces richesses à Melkrot, c'est pour me l'attacher. Il faut de l'or et du sang à ce genre d'homme, d'ailleurs, mérite-t-il le nom d'homme ?
     >> Ne craint rien pour nous deux, ronronne-t-il ensuite pour rassurer l'esclave, nous allons devenir les rois de ce pays. Tu ne le sais pas, mais grâce à mes études d'ingénieur, j'ai plus de connaissances que les grands prêtres et les sorciers de toute la contrée et leurs dieux ! Je sais commander à l'éclair et à la foudre, je sais abattre les murailles d'une ville, je sais construire des machines qui vont plus vite qu'un homme ou qu'un âne.
Dans mon temps, il y a mieux que les chevaux et les chameaux ! Mes machines vont plus vite que ces bêtes lancées au galop. Nous pourrions aussi voler comme les oiseaux, aller sous l'eau et capturer les navires...
     La langue déliée par le vin épais, Gill rêve à la conquête d'un empire. Il songe au jour de son couronnement avec l'impératrice Saraï, amoureusement à ses côtés. Il veut déposer des cadeaux somptueux sur le berceau du prince, leur fils à tous les deux... La tête dans les étoiles de l'ivresse, il songe...
    
     Vautré avec ses compagnons de débauche, l'affreux Melkrot fait aussi des rêves de conquérant. Il accepte de prêter ses forces à celui dont il perçoit le génie de destructeur car les capacités de Gill lui ouvrent les portes d'un monde de profit. Mais, plus violents, le pirate et son éminence grise songent à un univers de rapine et de sang répandu, de larmes et d'or.
    
    
     Ce n'est qu'au petit matin que Gill retourne au campement, satisfait de ses tractations malgré la gueule de bois. Balkis le suit servilement, portant le tissu de pourpre et le magnifique collier de verroterie enveloppés dans une toile écrue. Tout en marchant, l'esclave se creuse la tête, estimant le délai nécessaire pour devenir ministre ou gouverneur de cette belle et riche région.
     Gill, le futur roi, évalue les réformes nécessaires pour plier le pays à sa botte : créer une police secrète, et une poste pour être immédiatement informé de tout ce qui se passe. Mais d'abord, il veut recruter et former quelques espions pour faire la navette entre la caravane et la côte.
La priorité est de garder le contact entre la caravane et les pirates ! L'attaque aura lieu dès que les troupes de Melkrot seront suffisantes pour encercler la proie...

Chapitre suivant : Chapitre 17 : Euphorie