Chapitre 15 : Charmante rencontre
Chapitre 15
Charmante rencontre
Charmante rencontre
C'est elle que j'ai chérie et recherchée dès ma jeunesse; je me suis efforcé de l'avoir pour épouse et je suis devenu l'amant de sa beauté.
Livre de la sagesse : 8.2
Pendant que la caravane d'Abram longe les jardins phéniciens en direction de Tyr, Potolerri se prépare au voyage. Grâce aux soins dévoués de sa belle infirmière, sa cheville est bien remise. De longues marches dans la vallée l'ont un peu endurcie. Il ne retardera pas la deuxième caravane.
Lot, le neveu d'Abram, n'est pas resté inactif. Il a âprement négocié les dernières affaires familiales en vue du grand voyage. Avec un peu de regret, et énormément de confiance, il laisse la direction des ateliers à Laban le contremaître. Maintenant, ce nomade a hâte de découvrir des nouveaux horizons. Malgré l'approche de l'hiver, la caravane va longer le massif libanais, traverser la Judée. La neige et les pluies rendront la route difficile, mais au printemps, tous seront à pied d'oeuvre dans leur nouveau pays !
Blessé par les rires, Potolerri en a assez de voir les foules se détourner sur son passage, assez de subir les quolibets des enfants ! Au début de son séjour, il a refusé de s'habiller avec une grande robe de laine brute, il a préféré conserver son élégant pantalon, offert, au dernier Noël, par sa Maman et Monique...
Que de souvenirs ! L'inconsciente cruauté des moqueurs lui a démontré que les vêtements occidentaux n'ont rien de commun avec les robes bariolées, de plus, ses cheveux sont courts comme ceux d'un esclave ! Il n'a pas de barbe, est-ce un homme ? Même sa patiente infirmière, à l'abri des colonnades du temple, se moquait gentiment de lui.
Potolerri a donc décidé de se conformer à la mode locale. En attendant que la longueur de sa barbe et de ses cheveux soit un gage de virilité et de sagesse, il se familiarise avec ses nouveaux vêtements. Il se gratte en permanence car les chauds vêtements de laine irritent sa peau tendre habituée au nylon ! Tant pis, il faut savoir souffrir pour être beau ainsi que pour passer inaperçu.
La tête ceint d'un misnephet, un turban, il a enfilé le sadin, la chemise. Sa pudeur est protégée par le mikhnassaïm, le caleçon. Le tout est recouvert d'une tunique et d'un manteau larges, ainsi, il pourra dormir dedans, à l'abri du froid et même de la pluie. Les vêtements de laine sentent le suif de mouton, c'est un avantage car ainsi il pourra transpirer sans incommoder les voisins. À ses pieds, il a de ravissantes sandales en cuir épais nouées aux mollets par des lanières. Ce n'est bon que pour la ville ou la plaine ; en montagne, ses pieds délicats de citadins seront protégés par de hautes bottes de cuir.
La veille du grand départ, Lot s'adresse à Potolerri à la fin du repas tout en essuyant ses doigts gras sur sa tunique.
- Frère Potolerri, tu le sais, demain nous partons. Le voyage sera long et difficile. Ta cheville est bien remise, ta santé est à nouveau excellente. Tes joues ne sont plus glabres et blanches, la barbe et le soleil te rendront vite semblable à nous. Tu as déjà une bonne aisance dans tes nouveaux habits...
- Merci, oh mon hôte. J'ai aussi hâte que vous d'aller vers le Sud, l'Égypte, et de rentrer chez moi. Vous êtes tous très gentils avec moi, mais ma mère me manque, et je ne veux pas perdre mon travail. Peut-être aussi, vais-je revoir Sandra, reconquérir ma Ninique si elle apprécie mon nouveau look ?
- Je voulais justement te parler du voyage. J'ai décidé de te donner une compagne.
- Une compagne. C'est beaucoup d'honneurs. Mais... je ne sais pas si je pourrais l'aimer !
- Ne t'inquiètes pas, elle a un fort caractère, mais elle aime les enfants et elle a le pied sûr, c'est tout ce qu'on lui demande.
- Le pied sûr ?
- Oui, elle est grande, tes pieds ne toucheront pas terre. Surtout, fais attention, elle est très gourmande. Il ne faut pas la laisser quitter le chemin pour manger, elle pourrait te faire rouler dans un fossé.
- Manger dans le fossé ? Pieds ne touchent pas ?
- Ah oui, surtout, surtout parle lui gentiment. Bourik adore qu'on lui parle gentiment. Un langage grossier la met de mauvaise humeur; les injures déclenchent des ruades; les coups de bâtons lui font ancrer les sabots dans le sol.
- Des ruades, des sabots. Mais... qui est Bourik ?
- Je te l'ai dit, c'est ta compagne. Normalement, il faut cinq semaines de marche, mais il faut compter beaucoup plus car les troupeaux doivent manger et se reposer. Sans compter les intempéries, cela doublera la durée du voyage. Bourik portera tes bagages. Tu monteras sur son dos quand tu seras fatigué. Elle te tiendra chaud la nuit si l'on ne monte pas la tente.
- Mais enfin ! Qui est Bourik !?
- Ne comprends-tu pas que c'est ton ânesse ! Elle te sera d'un grand secours dans la montagne.
*
* *
Prévenu des égards à manifester à son ânesse, Potolerri va saluer Bourik.
Plein de bonnes attentions, il lui offre une racine et dépose un baiser sur son front. L'ânesse est surprise ! Follement heureuse, elle le manifeste dans un braiment tonitruant.
Potolerri, effrayé par le rugissement du HI-HAN, trébuche maladroitement en arrière et il chute dans un tas de ballots et de couvertures. Déséquilibrés, ceux-ci s'effondrent sur lui, et il disparaît, englouti aussi vite que dans des sables mouvants !
Bourik, n'apercevant plus son maître, se tait et elle se met en quête de lui, remuant les longues oreilles, retroussant les larges lèvres. Voyant bouger quelque chose dans les ballots, elle s'avance curieuse... Potolerri émerge alors entre les ballots et les couvertures, décoiffé, l'air hagard, nez à nez avec sa nouvelle compagne.
En reconnaissant son nouveau maître, Bourik redevient folle de joie ! Elle le manifeste en lui nettoyant la figure à grands coups de langue râpeuse.
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* *
À l'aurore du grand départ, Potolerri donne l'accolade à frère Sedek. Puis, il embrasse religieusement son infirmière et, la larme à l'oeil, il quitte l'abri du Temple pour courir vers l'inconnu. Sa compagne à poil dur l'accueille avec bonhomie car elle sent à quel point ce grand garçon renâcle à partir, à quitter sa nouvelle famille. Mais, elle est là, elle, et elle se jure bien que sans cesse elle veillera sur ce grand gosse déconcertant.
Le voyage se passe sans encombre pour tous; sauf bien sur, pour Potolerri. Dès les premières heures de marche, le citadin rouspète à voix basse car il a mal aux pieds s'il marche et il a mal aux fesses s'il reste assis sur l'ânesse.
Quelques jours plus tard, dans les roches fissurées, torturées et creusées de grottes calcaires, il se penche sur la source de l'Oronte. On lui raconte que cette résurgence jaillit toute l'année avec un fort débit. Le site est sauvage, sans rambarde pour retenir des touristes inconscients...
Malencontreusement, Potolerri glisse, chute dans l'eau glaciale. Étourdi par le choc, il tournoie, entraîné par le courant !
Bourik n'écoute que son amour ! Elle bondit, elle court le long de la berge. Elle ouvre la route en alternant des braiments étourdissants ou plaintifs.
Un peu plus en aval, un wadif (un barrage) crée un tourbillon. Entraîné par le tournoiement, le gaffeur inconscient se rapproche de la berge. Bourik se précipite ! Elle ancre les quatre fers dans la berge et elle happe le corps de son maître à pleines dents. Elle reste d'abord immobile, étonnée d'avoir réussi cet exploit... Puis, elle recule, traînant l'homme encore dans les pommes et elle le hale au sec sur les cailloux de la rive.
Des serviteurs accourent. Ils déshabillent vivement le presque noyé de tous ses vêtements trempés et glacés. Ils le frottent vigoureusement pour réactiver la circulation puis ils le font asseoir devant un bon feu. En claquent des dents, Potolerri tend les mains et les pieds vers les flammes.
Pendant ce temps, les femmes explorent les rochers alentour pour cueillir de l'arnica. En revenant vers lui, riant de le voir nu et ridicule, elles froissent les feuilles et les fleurs jaunes. À l'aide de larges bandes, elles les étalent en compresses sur les marques que les dents de l'ânesse ont imprimées sur la chair tendre à travers les vêtements.
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Sans s'attarder, la caravane de Lot descend rapidement vers le Sud, à travers les paysages volcaniques du Golan, loin de la Très Verte.
Le citadin profite des étapes pour observer tous les métiers que ces nomades exercent. Les bourreliers-selliers réparent les harnais, fabriquent des sandales. Les femmes profitent de la veillée pour filer la laine, le coton, le lin ou le chanvre. Le textile le plus utilisé est la laine des moutons; il sert à fabriquer les vêtements et les tentes. La laine plus douce du ventre des brebis est soigneusement filée à part; les tissus moins rêches serviront à langer les bébés ou à protéger les parties intimes.
Potolerri est subjugué par les forgerons ! Les meilleurs sont ceux de la tribu des Kemites. Dès que la caravane s'arrête, ils montent une forge et allument le feu. Les bûches de bois dur font un tas de braises rougeoyantes. Les apprentis soufflent dans de longues cannes creuses pour accélérer la combustion (le soufflet n'était pas encore répandu à cette époque).
Protégés par un tablier de cuir, les hommes roussis par les flammèches travaillent le cuivre, le bronze, l'or, l'argent (le fer n'est pas encore connu1). Ils réparent ou fabriquent des outils, des armes, des bijoux. Ces forgerons originaires du Caucase, cousins intemporels des Scythes, travaillent dans des conditions difficiles. Grâce à leur habileté, avec des outils rudimentaires, ils fabriquent de vraies oeuvres d'art, des objets usuels pratiques et beaux.
Un soir, Potolerri s'attarde à contempler un forgeron qui martèle un morceau de cuivre pour le durcir.
Les étincelles fusent dans la nuit à chaque coup de marteau.
Le chant des métaux se répercute entre les falaises montagneuses, à peine estompé par le bruissement des torrents.
Rêveur, Potolerri lève la tête. Et alors, il aperçoit dans le rougeoiement du feu, une vision inespérée ! À travers les fumées, il croit apercevoir une adorable jeune personne qui lui sourit ?
Notre éternel amoureux se redresse, écarquille les mirettes, il n'en croit pas ses yeux ! Il pensait connaître tous les membres de la caravane, mais il n'avait pas encore vu cette beauté ! Rassuré sur la réalité de l'apparition, il fait le tour de l'espace éclairé et il s'approche de ce sourire captivant.
Sans bouger, la demoiselle le regarde venir...
Sans mot dire, leurs corps se retrouvent l'un contre l'autre dans l'obscurité.
Toujours sans parole, les yeux dans les yeux, les mains et les visages se joignent...
Mais, là, à côté, dans l'ombre, luisent deux yeux jaloux. Quelqu'un s'approche discrètement sur quatre pieds cornés !
La silhouette massive fait une brusque volte-face et Bourik, jalouse, lance une ruade, pas trop forte. Potolerri est atteint au fondement. En hurlant de surprise, il fait une pirouette et il se retrouve assis sur le sol aux pieds de la demoiselle qui rie aux éclats !
Pendant que la gentille Messouada est écroulée de rire, Potolerri en profite pour la dévisager, pour s'imprégner de sa beauté. Car elle est vraiment belle, cette femme est encore presque une enfant, resplendissante d'émotion et de santé. Ses joues échauffées par leur rencontre et la surprise mettent en valeur le hâle doré et les cheveux blonds nattés et roulés en une couronne d'or. Cette demoiselle qui a beaucoup joué au soleil a de grands yeux bleus qui brillent de joie.
Messouada est prise de fou rire ! Elle se suspend au cou de Bourik qui braie gaiement, elle aussi ! Elles s'amusent comme de bonnes amies.
Enfin, la demoiselle se calme et d'un air confus, elle prend pitié du pauvre, pauvre, Potolerri qui reste assis dans l'herbe, l'air penaud avec le regard affamé d'un chien qui attend un os !
Messouada attrape le licol de Bourik et prend la main de Potolerri. Elle les entraîne vers la fontaine voisine.
En ce lieu humide, dans l'obscurité, elle se penche sur le clair ruisseau. Potolerri reste prudemment quelques pas en arrière, il n'a pas envie de rechuter dans l'eau glacée. Affolée par les odeurs succulentes, Bourik tend le museau, retrousse les larges babines...
Agenouillée, Messouada cueille des herbes, elle en fabrique un beau gros bouquet. Quand elle se redresse, elle tend fièrement la magnifique botte de cresson sauvage qu'elle a cueilli.
Bourik en salive d'envie, elle tend encore plus ses grosses lèvres, ronflant de plaisir.
- Doucement, mon ânesse, la calme Messouada, doucement. Tu ne vas pas tout manger ! Il y en a pour tout le monde. Je sais que cela renforce tes gencives, mais nous aussi on aime ça. Tu vas voir, cette herbe est riche des qualités de l'eau et de la terre, elle a conservé l'ardeur du soleil. Mange Potolerri, tu verras combien elle est stimulante et même aphrodisiaque.
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1 En Azerbaïdjan, des archéologues ont découvert des armes datant de cinq mille ans fabriquées en fer météorique. Le Monde Inconnu, N°79, janvier 1987.
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