Chapitre 13 : Les truands
Chapitre 13
Truands
Truands
Quiconque a pris conscience de ses motivations vraies et s'est ouvert ainsi à une voie vers l'inconscient exerce, même sans en avoir la moindre intention, un effet sur son entourage.
L'approfondissement et l'élargissement de la conscience créent cette efficacité.
Carl Gustav JUNG " Présent et avenir".
Dehors, l'obscurité succède au flamboyant couché de soleil sur les neiges lointaines.
Dans un tripot de Baalbek, Gill et Balkis jouent aux osselets et au jeu de Tjau (semblable au Senet égyptien). Extrêmement doué pour les jeux d'adresse, Gill comprend vite comment déplacer les jetons sur la planche de parcours incrustée d'os ou d'ivoire, et comment marquer des points sur les cases couvertes d'une fleur en mosaïque. De plus en plus à l'aise, il lance d'une main désinvolte les dés pyramidaux et les baguettes gravées. Avec la chance du débutant, il marque continuellement des points.
Plus tard dans la nuit, une petite somme alourdit sa poche. Gill, désireux de terminer cette folle nuit par un coup d'éclat, entreprend de plumer l'assistance au bonneteau.
Beau gosse à la parole facile, il rassemble les joueurs et les curieux autour de lui. Puis, il lance sur la table une belle pierre verte qu'il vient de gagner. Alors que les regards s'allument, emplis de convoitise, il couvre la pierre d'un gobelet d'étain.
Il saisit deux autres gobelets identiques et, en une danse manuelle, il les fait aller et venir, tournoyer, sur la planche brute, sale, tachée de vin et de graisse.
- Qui devine où est la pierre ? Pariez et indiquez dans quel gobelet se trouve la pierre. Vous pouvez doubler votre mise ! Allez, vous avez une chance sur trois si vous jouez au hasard et toutes vos chances si vous êtes attentifs !
Des doigts avides se tendent, ils désignent tous le même gobelet !
Quand Gill le soulève, un cri de déception et de colère tord les bouches. À nouveau, ils réclament une autre chance ! Vigilants, ils suivent des yeux les moindres mouvements des mains, cherche à déceler la moindre marque sur un gobelet pour le différencier... Dans l'ombre, d'autres mains se crispent sur le manche des poignards. Malheur à l'étranger s'il triche ! Les yeux brillent, allumés par la convoitise, le vin et la bière; ils clignent de rage, déçus des succès de l'étranger.
Balkis reste muet de stupeur, tant de dextérité l'effraye. Peureux, il ressent la jalousie, la rancoeur et la violence contenue des êtres frustres qu'ils sont en train de dépouiller !
Bien éméchés, juste avant l'aube, Balkis et Gill se hâtent vers le campement. Dans les replis de leurs manteaux, ils cachent une petite fortune en bronze, bijoux et pierres semi-précieuses. Un croissant de lune éclaire chichement le chemin. Les ombres sont menaçantes... Balkis tremble. Il sait qu'ils transportent de quoi tenter plus malhonnêtes qu'eux, que leurs vies ne valent vraiment pas cher. Il se rappelle les physionomies mauvaises des perdants quand ils sont partis; la plupart d'entre eux les haïssaient pour leur avoir dérobé si facilement leurs petites fortunes !
Dans la clarté pâle de la lune, Balkis dévisage souvent Gill. Il ne comprend pas comment cet homme à la peau blanche peut rester si froid, si sûr de lui. Sans cesse aux aguets, Gill garde une main crispée sur son arme à feu. Celui qui l'agressera le payera de sa vie !
Pour se rassurer, Balkis parle à voix haute, comme un enfant peureux :
- Connais-tu l'histoire de Myrrha, fille de Theias, roi de Syrie ? Elle avait commis l'inceste avec son père. Elle fut immédiatement punie par les dieux et transformée en arbre. Elle restait immobile, plantée dans le sol rocailleux, brûlée par le soleil. Le remord et le chagrin lui tirèrent des larmes, de blanches et odorantes larmes. Les larmes de Myrrha s'écoulèrent hors de l'arbre. Ces larmes sont devenues la précieuse myrrhe. Dix mois après, l'écorce se souleva, et Adonis vint au jour. Aphrodite fut touchée par la beauté de l'enfant. Elle descendit sur terre, elle recueillit le nouveau-né et le confia à Perséphone afin qu'elle l'élève. Celle-ci à son tour s'éprit de l'enfant.
>> Les deux mères se disputaient la joie de garder l'enfant, continue le conteur en lançant des regards inquiets autour de lui, en sursautant au moindre souffle de vent dans les buissons. Elles se querellèrent. Leurs cris parvinrent jusqu'à l'Olympe, dérangeant le roi des dieux. Zeus rugit de colère. Il leur ordonna de cesser leurs criailleries et de s'expliquer. Quand les femmes eurent parlé, il arbitra le conflit : "Adonis devra passer un tiers de l'année avec Aphrodite, un tiers avec Perséphone et un tiers où il le désirera. "
>> Ainsi, passera-t-il deux tiers de l'année avec Aphrodite, gémit le peureux...
Gill grogne !
- Qu'as-tu à me raconter une légende en ne prenant même pas les noms des dieux de ton pays ! Nous avons des choses plus intéressantes à faire. Te souviens-tu du gros rouquin avec une balafre près de l'oeil ?
- Oui, il a une vraie gueule de truand, je n'aimerais pas avoir affaire à lui.
- Et bien tu auras affaire à lui ! C'est Pirap, un des lieutenants de Melkrot, une espèce de trafiquant, un ruffian de la pire espèce qui vient de l'autre côté de la Grande Verte. Il a accosté sur notre côte pour vendre son butin pillé en Égée. Pirap préfère Baalbek pour écouler des marchandises car c'est plus rentable d'affréter des caravanes depuis l'intérieur du pays. Nous avons bavardé ensemble, il est ouvert à toute collaboration. Il repart vers la côte et m'a donné rendez-vous à Tyr, sur le port, à la taverne du Rocher Rouge. Il me fera faire connaissance avec Melkrot.
- Tu as vraiment envie de faire causette avec eux ? Ces hommes sont vraiment dangereux, aucune vie n'a de valeur à leurs yeux. Mêmes les dieux se détournent d'eux !
- Ne suis-je pas aussi dangereux qu'eux ? Aussi habile qu'un dieu ? Arrête tes jérémiades et fais-moi confiance ! Grâce à eux nous serons rapidement riches et puissants. J'ai des projets : Fortune et Amour. Mais je t'en parlerais plus tard.
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