Robert Christian - PHARAON CONTRE MAFIA - texte intégral

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PHARAON CONTRE MAFIA

Par Robert Christian

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Table des matières
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Chapitre 12 : Désirs

Chapitre 12
Désirs
    
     L'odeur des brebis arrive avec le vent d'avance qui les rattrape. Le troupeau sur sabots de pluie court le chemin de la pente. Bruit d'averse. Il pleut des gouttes et des gouttes de laine. Les épines tricotent aux buissons.
     ...
     Des traces de pierre furent tas de pierraille et ces habitations des hameaux; dissipés, les nuages de calcaire vont dans la terre se reconstruire.
     MANZ'IE : Souvenirs de la maison de femme.
    
     À l'approche des premiers froids, les troupeaux descendent des Monts du Liban pour hiverner dans les plaines au bord de la mer. Abram et sa caravane se joignent à eux pour descendre le lit sinueux de l'Oronte. La température baisse, les nuits deviennent de plus en plus fraîches.
     Le paysage est grandiose. De chaque côté de la large vallée, les massifs calcaires sont constellés de vastes forêts de cèdre et de pins. Les arbres feuillus se font remarquer par une robe rousse ou rouge. Les sommets les plus hauts se couvrent déjà de neige; leur blancheur semble se refléter dans les falaises calcaires et l'eau glacée où bondissent les truites.
     La caravane avance à la lente vitesse des animaux de bâts. Gill ne tient pas en place, son instinct de chasseur se réveille, le pousse à aller tuer des créatures innocentes. Le gibier permettra d'économiser les provisions.
Pendant que la colonne s'étire sur le chemin, il part avec quelques hommes de la caravane pour traquer les cervidés craintifs sous les arbres centenaires.
     Avant que le soleil ensanglante le ciel, ils redescendent, chargés de masses sans vie. Ils savent que la venaison sera accueillie avec des cris de joie, la savoureuse viande fraîche est la bienvenue au bivouac du soir. Les morceaux de viande rouge grésilleront au bout des branches de noisetier sur des feux odorants pendant que les chasseurs conteront leurs exploits sous les yeux admirateurs des enfants.
    
     La route est aisée. Les pistes fréquentées s'entrecroisent dans les prairies sauvages, évitant les rochers et les trous d'eau. L'automne est pluvieux, mais le soleil a tôt fait de sécher le sol trempé par les averses espacées. Les nuits sont presque agréables, au sec dans les nombreuses grottes de ces massifs calcaires ou dans les solides abris des bergers construits en pierres sèches, couvertes de branchages.
    
     Gill apprécie ces vacances imprévues dans un site exceptionnel ! L'époque est prospère et paisible, les montagnards sont heureux et insouciants. Ils se précipitent pour faire la fête avec les nombreuses caravanes qui passent. Ils font un peu de troc avant d'échanger des histoires et des chansons le soir au coin du feu. Souvent le son plaintif d'une flûte s'élève dans la nuit avec les escarbilles des feux de camp. Un tambourin raisonne gravement et la harpe distribue des notes d'argent.
 
     À chaque rencontre, il faut ré-expliquer qui l'on est, où l'on va. La migration d'Abram les étonne un peu, mais de le savoir suffit à éteindre leur curiosité. Avec une lueur d'envie dans les yeux, les gens simples racontent combien les terres de Canaan sont riches et peu peuplées. Quelques-uns s'emballent à l'idée de changer de vie et demandent à se joindre à la caravane !
    
     Quelques bergers parlent de la prochaine étape importante au sud de la vallée de la Beeka : le Temple de Baal-Shamash à Baalbek. Les pauvres hères vêtus de peaux de chèvres content la magnificence de la ville, le temple gigantesque et la sagesse des prêtres vêtus de lin et de laine blanche. Au moins une fois, eux ou un de leurs parents y sont allés pour recueillir un bon conseil ou demander un jugement. Là-bas, content-ils, les yeux chavirés par l'ivresse de leurs découvertes, là-bas les hommes prient sous les colonnades de pierres. Là-bas, les dieux sont toujours présents, ils offrent mille dons aux pèlerins, ils guérissent toutes les maladies...
    
     Abram les écoute attentivement. Il désire connaître toutes les facettes des religions nées d'un noyau commun. Il veut comprendre pourquoi elles sont devenues si complexes et avec tant d'intermédiaires à invoquer.
     Un vieil ermite décharné lui conseille d'envoyer un messager à Baalbek pour demander une entrevue aux prêtres. Sans doute, il pourra justifier de ses bonnes intentions et se faire initier.
 
    
     Gill ne partage pas cette quête initiatique. Quand il ne chasse pas, il chemine aux côtés de Saraï.
    Poète, il profite d'un bref tête-à-tête pour entonner d'une voix troublante1 :
     Je m'étais endormi et je rêvais. Je rêvais qu'une caravane exténuée traversait un désert, où je les guidais.
     Et qu'un fabuleux mirage surgissait devant nous, et que ce mirage était toi-même avec les lacs de tes yeux et les vergers de ton corps.
     Et que tu t'élançais vers moi, et que mes compagnons, désespérés, se couchaient pour mourir.
     Je viens de prononcer ton nom, afin de recommencer ce rêve... Hélas, on ne voit jamais deux fois le même mirage
     Saraï pouffe pour cacher son trouble. Coquine, les yeux brillants, elle promet :
     - Ce soir au coin du feu, je te remercierai de ton poème en dansant pour toi.
     Puis, soudainement indifférente, elle se dirige vers son esclave Debila pour discuter entre femmes avec de petits rires.
     Gill se tourne alors vers Balkis, un jeune homme serviable qui est toujours en tête de la caravane.
     - Es-tu de la famille d'Abram ? Je te vois veiller à ce que tout se passe bien ?
     - Oh non, je ne suis qu'un esclave... Ma famille a eu de gros problèmes, il a fallu emprunter pour ne pas mourir de faim. Nous avons tout tenté pour ne pas arriver à cette extrémité. La coutume est de prêter à 50 % mais l'usurier demandait 100 % d'intérêt. Nous avons été obligés d'accepter parce qu'il nous fallait du froment.
Mon père était malade, il n'a pas guéri. Il ne pouvait plus travailler pour rembourser, ne serait-ce que les intérêts... Je suis l'aîné, j'ai pensé à mes petits frères et soeurs. Alors je suis parti de la maison et je me suis vendu comme esclave. J'ai choisi Abram car ce n'est pas un maître cruel. Ma subsistance est maintenant assurée, les miens mangent à leur faim... Quelquefois on me donne l'une ou l'autre chose, je la convertis en petit bijou. J'espère ainsi pouvoir me racheter et acquérir mon propre troupeau.
     - N'as-tu pas envie d'être plus riche encore, avec un commerce, par exemple, ou de trafiquer des marchandises d'un pays à l'autre ?
     Balkis se rapproche de Gill pour que la conversation ne tombe pas dans des oreilles indiscrètes.
     - Si, si, c'est mon rêve secret, je n'en parle à personne ! Comment, étranger, peux-tu savoir si vite ce que je désire ?
     - Tu m'es sympathique. Moi aussi je veux devenir rapidement riche. Je n'ai rien encore à moi, mais je suis habile. Je sais vendre n'importe quoi. Je sais tuer pour de l'or.
     Balkis réprime un rire satisfait. Il fait désormais confiance à l'être étrange et malfaisant capable de chasser des journées entières et d'étourdir les femmes le soir au coin du bivouac avec des poèmes.
     - Apparemment, en plus de l'or, tu convoites la belle Saraï. Je l'ai entendue te promettre de danser pour toi.
     - Oui, il me faut toujours ce qu'il y a de mieux, acquiesce Gill. Veux-tu que nous fassions cause commune ? Si j'ai besoin d'une aide, je fais appel à toi et après on partage ?
 
     - Volontiers, approuve Balkis. Les occasions seront plus propices quand nous arriverons à la Très Verte. Là bas tout est possible.
     - La Très Verte ?
     - Oui, c'est le nom égyptien pour la Méditerranée.
     Silencieusement, Gill serre vigoureusement la main de Balkis. Ils scellent le pacte.
    
     Le soir tombe sur la plaine de la Beeka. Le soleil couchant illumine les cèdres centenaires et fait flamboyer les crêtes calcaires.
     Le troupeau entravé paît autour des feux de camp. Encore une fois, l'on profite des enclos de pierres sèches ou d'épineux pour les parquer.
     Dans les chaudrons de bronze, des lentilles cuisent, parfumées au thym sauvage cueilli dans les rocailles. La chasse a été excellente. Les brochettes grésillent, excitant l'appétit dû à une longue journée de marche.
     Après le repas, les nomades se frottent les dents avec les tiges de thym et de la cendre en guise de dentifrice. La toilette faite, ils se rassemblent autour des feux pour chanter, danser, écouter des contes et des légendes. À la limite de la faible clarté des bûchers, quelques bergers montent la garde. On ne sait jamais, souvent les loups et les brigands restent dans l'ombre, ils attendent l'instant propice pour surgir, enlever une bête et se fondre dans l'obscurité.
     Malgré la fraîcheur du soir, Saraï s'est vêtue d'une tunique de lin presque transparente. Elle arrive, sa démarche est une danse, elle agite son petit tambourin aux grelots de cuivre au même rythme que ses hanches. Elle esquisse quelques pas lascifs auprès des hautes flammes.
 
     Le silence se fait, tous les regards convergent vers la silhouette élancée. Un berger saisit sa flûte et entonne un air guilleret, accompagné par un instrument à cordes. Deux mains rythment sur un tambour la danse des flammes, la lumière de la lune, la beauté de la femme. Le son rampe et vibre, discret comme le coeur d'une mère, vivant comme le bruit des vagues, vif comme la cascade d'un ruisseau.
     Bondissant comme les flammes activées par l'air frais du soir, Saraï se tord au rythme de la musique.
     Puis, la mélodie se calme, se fait plus caressante. Saraï ondule de plus en plus lentement. Les souffles sont retenus, le foyer n'est plus alimenté. Le temps est suspendu... La danse se termine au dernier rougeoiement des braises dans un dernier souffle de flûte, dans un dernier crescendo de tambour, dans un dernier mouvement de la tunique transparente...
    
     Gill se lève et se dirige calmement vers sa tente, proche de celle d'Abram. Il se glisse dans l'ombre pour surprendre la femme de son hôte.
     - Bonsoir Saraï, ta danse est une merveilleuse réponse à mon poème.
     - Je ne te voyais plus, j'ai cru que tu étais parti, que nos coutumes ne t'intéressaient pas.
     - Que si, mais je voulais te voir seule pour te remercier d'un autre poème.
     - Avec plaisir, s'exclame Saraï en claquant des mains. Dis-moi encore un poème. Et elle s'assied en tailleur sur l'herbe pour mieux l'écouter.
 
     Gill s'assied en face d'elle, presque à la toucher. Dans l'air calme de la nuit, il entend sa respiration, il voit une légère brume s'échapper de ses lèvres entr'ouvertes, il sent la douce odeur de ses lèvres et du thym.
    D'une voix troublée, il entonne2 :
     Elle s'était érigé, les mains à la nuque. Quand j'évoque sa beauté, le coeur me remonte à la gorge.
     Elle avait dansé quelques-unes des danses de sa tribu : la danse du Soleil; qui est une danse vertigineuse; la danse de la Lune qui est une danse mesurée; et la danse de la Mort qui est une danse immobile. Mais elle n'avait pas dansé la danse de l'Amour.
     Le Soleil avec son cortège de joies; la Lune avec son cortège de douleurs, avaient dansé devant nous.
     L'Amour attendait que nous eussions juché de roses le tapis de sa célébrante.
     Deux enfants étaient venus la dépouiller de ses voiles, et elle avait renvoyé les musiciens.
     D'abord, elle dansa de ses yeux et de ses paupières ailées de cils; dans la corbeille des paumes, sa tête pesait comme un monde.
     Enfin un ravissement illumina son visage. Elle fit trois pas, le dos arqué, les mains ouvertes, dans une résolution passionnée.
     Puis tout à coup, elle se redressa en nous dédiant ses mains qui avaient emprisonné le parfum des roses.
     Aux dernières paroles, Saraï souffle vers Gill dans ses mains. Elle se redresse vivement et se dirige vers sa tente. Elle lance en riant par-dessus son épaule :
 
     - Très joli poème, c'est vrai que je n'ai pas fait la danse de l'Amour.
     En deux pas, Gill la rattrape, la ceinture et tente de l'embrasser. Furieuse, Saraï martèle sa poitrine de ses poings et l'invective :
     - Qui es-tu pour te permettre de me manquer de respect ? Je suis fille, petite fille et femme de roi-pasteur. Je suis vestale du Dieu Sin. D'être notre hôte ne te permet pas de porter les mains sur moi !
    Sans la relâcher, Gill roucoule d'une voix de basse3 :
     Je ne veux que te meurtrir de caresses. Je ne veux qu'écouter la mer dans tes mains unies, puis mettre tes mains sur mes yeux, comme de la nuit. Je ne veux que me griser de nostalgie en soutenant ton regard. Je ne veux que caresser sur ton corps des souvenirs et des regrets.
     Mais j'ai baisé tes lèvres et leur suc m'a enivré. J'ai caressé ton corps et ma main tremblait. J'ai soutenu ton regard et j'ai baissé les yeux.
     À ces mots Saraï effleure la joue de Gill et se glisse hors de ses bras.
     - Qu'as-tu fait pour mériter de me posséder ? Ignores-tu que l'Amour est un combat ? Je suis à Abram, et il ne se battra pas avec son hôte.
     Sans attendre la réponse, elle court vers sa tente et laisse Gill seul et déçu... Une ombre s'approche, Balkis a suivi la scène.
     - Tu as encore le temps, elle est jeune. Elle s'imagine avoir l'éternité devant elle. D'ici à l'Égypte, tu as mille occasions d'être seul avec elle. Nous allons traverser de grandes villes, tu auras l'occasion de gagner de l'or. Joues-tu ?
 
     - Oui, et à beaucoup de jeux. Mais je ne connais pas les vôtres.
     - Nous jouons beaucoup aux osselets. Si tu es agile, Gill, tu peux parier beaucoup. Nous allons nous entraîner et nous aurons toute une journée pour tester tes capacités dans les tripots de Baalbek.
     *
     * *
     Abram a hâte d'arriver à Baalbek. En hôte attentionné, il explique à Gill la nécessité d'une étape plus longue.
     - Après plusieurs jours de marche, quelques jours de repos sont les bienvenues pour tous. Bêtes et hommes doivent se reposer, réparer les fatigues. Nous pourrons entretenir le matériel, il y a toujours des bâts à réparer, des tentes à recoudre, des outils à forger. Cette étape est indispensable, ainsi que dans chaque ville importante, pour vendre les bêtes du troupeau qui ont du mal à suivre. Ainsi, j'évite une perte et cela fait un petit pécule à réinvestir au bout de notre route.
    
     Pendant que les troupeaux paissent paisiblement aux pieds des Monts du Liban; Abram, Saraï, Gill, Balkis et quelques autres traversent les jardins et les vergers qui entourent la ville.
     Au loin, les montagnes fauves accentuent la majesté de ce site admirable.
    
     Il y a mille occasions de se perdre dans le dédale des chemins serpentants entre de hauts murs. Heureusement la ziggourat à étages est visible de loin et leur permet de se diriger vers le centre de la cité.
 
     - Regarde ! Là se dressent les temples de Hadad, seigneur des forces naturelles et d'Atargates, déesse de la fertilité. Là se dresse le grand temple de Baal-Shamash, incarnation du soleil, maître suprême du Monde.
     - Oui, répond Gill l'érudit. Le culte de l'Unique symbolisé par le soleil a fait que les Grecs ont aussi surnommé Baalbek : Héliopolis.
     - Maintenant, dit Abram. Vous avez quartier libre. Rejoignez le campement avant la nuit, ou faites-vous reconnaître par les sentinelles. J'ai donné l'ordre d'être vigilant et de ne laisser approcher personne des troupeaux et des tentes.
     Abram prend Saraï par la main. Ils avancent vers l'entrée obscure d'un Temple. Entre les fûts des colonnes, un prêtre les attend, de blanc vêtu. L'homme âgé sourit et s'enquiert du motif de leur visite :
    - Bonjour, je suis Milcah. Je suis chargé de vous interroger afin de connaître vos motivations à venir en ce lieu, à ce moment... Je vous reçois, ici, à l'extérieur du Temple proprement dit car l'accès est réservé aux initiés, comme dans toutes les religions et les Mystères4. Par contre, nous acceptons les hommes et les femmes, leurs droits et leurs devoirs sont les mêmes.
     Après un long entretien, Milcah leur demande s'ils veulent vivre la première initiation ?
     - Avec plaisir, répondent Abram et Saraï, après avoir échangé un rapide coup d'œil.
     - Pourrons-nous aussi être mariés suivant vos rites qui sont maintenant les nôtres ?
 
     - Ce serait avec une grande joie, sourit Milcah. Mais nous préférons laisser ce plaisir à nos frères d'Héliopolis d'Égypte. Si vous en avez toujours envie, cela sera fait après avoir complété votre formation.
     Satisfait de la réponse, il leur fait signe de le suivre. Il les conduit dans le labyrinthe des couloirs et il s'efface pour les laisser entrer dans une cellule blanchie à la chaux. Une lucarne haut perchée éclaire deux bancs, le seul mobilier.
     - Vous allez attendre ici. Nous allons vous faire pénétrer dans le Temple pour votre première initiation.
     Abram et Saraï s'asseyent sur le banc, les jambes légèrement écartées, les mains à plat sur les genoux et ils respirent lentement et profondément. Ils se concentrent sur le souffle pour maîtriser leur excitation, leur bonheur d'être admis à partager les secrets divins.
     Par la fenêtre de la cellule, un rayon de soleil tombe à leurs pieds, heureux présage. Lentement le temps s'écoule, le rayon de soleil grimpe sur un mur, il semble maintenant leur conseiller de décamper.
     Les pasteurs ont l'habitude de rester immobile près de leurs troupeaux, ou à l'affût pendant la chasse. Mais ici, cette attente semble vaine. Les a-t-on oubliés ?
     Quand le désespoir commence à ronger leur coeur, un son de harpe se fait entendre. Des pas résonnent dans les longs couloirs. La porte de la cellule s'ouvre brutalement, claquant sur le mur !
     Deux moines aux crânes rasés, aux mines patibulaires, ricanent en jouant avec leur gourdin, l'air menaçant.
 
     - C'est vous les bergers qui veulent voler les secrets de notre religion et piller notre temple ?
     Saraï et Abram se font tout petits, puis ils se lèvent dignement.
     - Nous désirons connaître le Dieu créateur de toutes choses, pénétrant tout et dispensateur de la vie et de tous les biens.
     Les deux brutes les narguent en frappant l'intérieur de leurs paumes avec le gourdin. Abram et Saraï restent immobiles, prêts à saisir toute opportunité de fuite... Les brutes les dévisagent. Ils semblent apprécier leur courage, ils se rangent de chaque côté de la porte. Leurs gestes s'immobilisent. Ils font un large sourire édenté en leur faisant signe de passer.
     Dans le couloir, deux hommes et deux femmes vêtus de blancs les attendaient. Sans mot dire, ils encadrent les initiables et les emmènent près d'une porte massive dont le bois de cèdre odorant est renforcé par des clous de bronze.
     Un autre homme en blanc les regarde arriver. Sans un mot, il frappe sur un gong. Le son se répercute, fait vibrer l'antique bâtiment...
     Une voix grave et profonde passe au travers de l'épaisse porte.
     - Gardien extérieur, pourquoi frappes-tu sur le gong ?
     - Gardien intérieur, j'ai là deux postulants qui demandent à être initiés à nos Mystères.
     - Sont-ils prêts à sacrifier leur vie à la Vérité, à se brûler les yeux à la Lumière du Soleil ?
     - Ils sont prêts à franchir la première porte sur le chemin de l'Illumination !
 
     Sans un bruit, l'épaisse porte tourne sur ses gonds et révèle l'obscurité. Abram et Saraï sont dirigés pour franchir cette porte et se faire engloutir dans cette pièce sombre. La porte se referme sur eux. Ils se retrouvent seuls dans le noir, les mains pendent à leurs côtés. Aucun bruit ne parvient de l'extérieur, aucune lumière ne pénètre dans cette pièce, c'est une vraie tombe. Le silence gluant les étouffe, les battements de leurs coeurs assourdissent leurs oreilles...
     De nouveau le temps passe... L'angoisse revient. Saraï et Abram ont conscience l'un de l'autre par la respiration. Leur souffle est court, vont-ils s'affoler ?
    
     Une voix grave et profonde se fait à nouveau entendre, venant de nulle part. Chaque phrase est suivie d'un silence presque inquiétant.
     - Je suis le Gardien du Seuil. Vous êtes dans l'obscurité de votre ignorance de la Vie, comme l'enfant dans le sein de sa mère... Le Sentier qui est devant vous est plein de périls ; vous pouvez y perdre la raison et même la vie... Si vous renoncez, poussez la porte derrière vous et sortez. Nul ne vous en tiendra rigueur.
     Silence…
     - La prochaine porte est en acacia, ajoute la voix. Ce bois est presque imputrescible, mais il a de solides épines. La voie qu'il désigne est pleine d'immortalité ou de douleurs.
     Le Silence se fait à nouveau, le temps s'écoule, pesant dans l'obscurité...
 
     La voix retentit une troisième fois.
     - Vous êtes toujours là ? L'accès au temple vous est ouvert.
     Un gong retentit. Devant eux un rai de lumière révèle une porte. Le gardien intérieur, tout de noir vêtu, leur fait signe de le suivre et il les guide au centre du Temple devant un autel triangulaire où de l'encens brûle entre trois bougies. La fumée monte en spirale vers le ciel...
     Le gardien avance de trois pas et dit :
     - Les postulants qui attendaient au-dehors ont été admis.
     - Merci gardien. Nous avons besoin de plus de Lumière, va chercher notre Maître...

===============NOTES====================
1    "Jardin des Caresses" de Franz Toussaint.
2    Du " Jardin des Caresses" déjà cité.
3     Idem
4    Voir glossaire.

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