Chapitre 8 :L'invité surprise
Chapitre 8
L'invité surprise
L'invité surprise
Dieu se repose dans la raison.
Dieu se meut dans la passion.
Ainsi, vous ne pouvez séparer
le Juste de l'Injuste,
le Bon du méchant.
le Juste de l'Injuste,
le Bon du méchant.
Le prophète de Kalil Gibran
À contrecoeur, Abram respecte le désir de son père. Il saisit la main de la douce Saraï et ils cheminent dans la douceur du soir vers le Temple où officie leur parent Sedek. Le rougeoiement du soleil couchant étreint leurs coeurs en pensant à leur père Térach. Ils savent que toute vie a un terme mais ils répugnent à être définitivement séparés du chef de famille tellement aimé. Ils aimeraient tant repousser à jamais ces funérailles !
Leur cousin s'enquiert d'abord de la santé du patriarche, puis il écoute patiemment leur requête. Malgré l'heure tardive, il les fait entrer dans l'antichambre, le naos, du Temple lunaire de Charan. Ils sont dominés par une statue d'Apollon1, le dieu vengeur à l'arc d'argent.
Après avoir raconté les derniers événements familiaux, Abram exprime ses soucis face à l'avenir.
- Je ne sais pas ce qui nous attend. Je me sens oppressé par tout ce que je perçois de négatif autour de nous. Les dieux ont-ils décidé de nous éprouver ?
- Frère, accorde calmement Sedek, je te connais bien, toi, Abram ben Térach (Abram fils de Térach). Tu voyages avec tes troupeaux. Tu as en toi la sagesse millénaire des pasteurs. Tu veux revenir à la sagesse ancienne... Tu connais bien d'autres tribus, tu commerces avec des villes lointaines de Canaan : Nebajoth, Kedar, Élam, et même au Nord, de Tubal ou de Thogorma. Tu es allé des sources du Tigre aux sources de l'Euphrate. Qu'as-tu appris des bouches bavardes ou par les signes des dieux qui puisse ainsi t'oppresser ?
- Frère Sedek, je crains de la Nature et des Hommes. Le désert avance, les deltas des fleuves s'ensablent, les voies commerciales s'écartent de nous. L'Hiver fut sec, il n'y a pas eu de neige. J'ai été obligé de vendre une partie du troupeau car l'herbe commençait à manquer. Les Hommes aussi m'inquiètent. Pas en Égypte, car après mille ans de paix, par leurs révolutions, ils ont créé un état d'anarchie qui nous est favorable. Le commerce avec eux a été nettement réduit. Leur faiblesse militaire permet à nos cousins, aux Bédouins, de s'installer sur les riches terres du Delta. Et les patrouilles du Pharaon ne rodent plus en Canaan...
>> Le danger, reprend-il après un instant de réflexion. Le danger vient du mouvement des peuples de l'Est et du Nord. Ici, les Dynastes ne pensent qu'à s'enrichir au lieu de veiller au bien-être de leur cité. Ils écrasent le peuple de travail et d'impôts pour augmenter leur fortune. Les greniers sont vides, les canaux ne sont plus entretenus, la famine nous guette.
>> Frère Sedek, implore Abram. Notre père veut partir vers les dieux en étant certain que Lot et moi réussirons dans le pays de Canaan. Peux-tu nous révéler ce que les dieux nous réservent ?
Le prêtre impose silence...
Il se lève et leur fait signe de le suivre.
Ils pénètrent, intimidés, dans le temple obscur où flotte l'odeur de l'encens. D'un coup d'oeil, Sedek vérifie que tout est en place : la vasque contient l'eau pour purifier l'air, les réservoirs d'eau pour les ablutions sont pleins, les troncs d'arbres rappellent le culte des bosquets, la table d'offrandes à cupules est propre. Les pierres sacrées sont à leur place.
D'une voix grave, avec autorité, le prêtre s'adresse à Saraï :
- Jeune soeur, tu as été la vestale de notre Temple. Tu as appris les rites de divination. Tu sais où se trouvent les points cardinaux et leur symbolisme. Un jour, tu seras la Mère à l'Ouest. Pour nous, ce soir, couvre le Temple et prépare le rite de divination.
En silence, Saraï se lève. Sa physionomie a changé. Ce n'est plus la femme amoureuse, ce n'est pas la bru éplorée; c'est la prêtresse qui va officier, se mettre en harmonie avec son Dieu. Ses traits sont impersonnels, elle n'a plus d'âge. Volontairement, elle devient l'instrument des forces supérieures. Elle est le Canal des dieux vers les hommes...
À petits pas réguliers, elle se déplace vers la porte. Elle vérifie que le lourd battant est bien clos. D'un geste posé, elle tire le rideau pour masquer l'accès. Ensuite, elle se dirige vers l'Est. Elle se déplace à angles droits et s'approche de la Shekinah, l'autel au point focal du Temple, pour y allumer l'encens.
Les lourdes volutes de fumée montent vers le ciel telles des messagères et modifient le niveau vibratoire. Puis, en respectant le rituel, elle fait jaillir la lumière.
Le Temple est couvert, maintenant. Dans le parfum d'encens, tous se sentent prêts à prier.
Abram et Sedek s'assoient autour d'une dalle qui dépasse des autres. Elle est taillée en cuvette d'une coudée de diamètre (0,52 m) et contient un pouce (2,5 cm) d'une eau très pure.
Sedek vide ses poumons, lentement, posément. Il aspire, il expire, il est le souffle.
- Abram, les pensées de l'Esprit Créateur nous traversent et nous avons du mal à les fixer en mots pour les faire partager. Seuls les symboles peuvent exprimer la volonté des dieux et la rendre compréhensible à notre conscience. Regarde paisiblement cette eau pure tel un cristal. Conserve ton regard à la surface de l'eau. Ne cille pas les yeux. Quand tu te sentiras complètement calme, laisse venir les images que les dieux t'enverront. N'essaie pas de les analyser, regarde les se dérouler devant toi. L'avantage de cette eau, c'est que je pourrai voir les mêmes images que toi comme des ombres projetées à la vue de tous sur un mur. Nous pourrons en examiner la signification. Nous associerons les mêmes images aux mêmes mots.
Toujours silencieuse, à pas réguliers, Saraï apporte un lourd encensoir de bronze et le pose près d'eux. Elle verse sur les braises quelques grains d'encens et quelques pincées d'une poudre de laurier, de pavot et de chanvre, propre à développer la clairvoyance.
Dans la lueur tremblotante des lampes à huile, Saraï, la vestale, s'est assise à droite de l'Est. Elle se concentre pour faciliter la voyance de Sedek et d'Abram.
Les deux hommes sont assis devant du cercle d'eau reflétant les faibles lumières. Ils cherchent à connaître l'Avenir de la tribu, du moins ses grandes lignes. Abram aimerait aussi y voir la solution des maux de la Civilisation, comment aider les dieux, Son Dieu, à apporter le Bonheur et la Paix.
Ils ne se doutent pas qu'à quatre mille ans de là, Potolerri dans un éternuement trompetant passe dans un autre feuillet de l'Univers. Il se trouve projeté dans un monde créé par ses fantasmes issus des romans d'horreurs !
L'eau de la vasque semble frémir, une image verte et malsaine commence à se former, telle une brume. L'être de cauchemar inventé par Lovecraft, Yog-Sothoth, est là. L'immonde fait de gélatine puante, de tubulures visqueuses, couvert d'écailles et de pustules urticantes, guette Potolerri.
À la surface de l'eau paraît nettement le pauvre Potolerri, créateur et victime. Il tremble, effrayé de cet univers onirique qui lui semble si réel.
Abram et Sedek, vêtus de longues robes en laine bicolore et rayées, sont étonnés de voir un homme si étrangement vêtu : le buste est pris dans un léger vêtement laissant les avant-bras découverts. Les jambes sont gainées dans des tubes en tissus; les pieds sont pris dans des coques au lieu d'être agréablement à l'air dans des sandales.
Sedek et Abram n'osent pas parler. Ils ont peur ! Peur de ce qu'ils voient, peur d'affronter quelque chose enfreignant leurs croyances. Peur de perdre le contact. Cette image les répugne et les effraie, mais elle est offerte par les dieux ! Cette vision nocturne malsaine, Yog-Sothoth, c'est la matérialisation de tout ce qui est pourri dans l'esprit humain. Ils voient ce qui incarne tout ce qui est contre la volonté du Dieu Bon !
Les deux hommes murmurent une incantation. Ils observent l'image et, dans l'eau, il y a maintenant le reflet d'un rayon de lune qui se faufile par une lucarne. Peut être que la lumière réfléchie de Sin va dévoiler comment détruire ce qui n'est pas digne d'exister sous le soleil ?
Potolerri est toujours là, aux prises avec le monstre. L'homme est tout petit devant l'un des ongles des pattes de l'être irréel et répugnant.
Yog-Sothoth, riche de l'imaginaire de milliers de lecteurs, prend tout son temps. N'a-t-il pas la durée de vie de l'humanité devant lui ? Et pour la première fois, il peut jouir de la frayeur qu'il inspire.
Potolerri, ardent lecteur de livres d'horreurs ne réalise pas qu'il vit simplement un cauchemar.
Dans ce monde imaginaire, Gill, le tueur, a été projeté, lui aussi. N'ayant jamais lu les romans de Lovecraft, il ne peut partager les frayeurs de Potolerri car pour lui ce monstre n'existe pas. Le tueur à gages a des visions différentes. Il cherche encore et toujours sa victime.
Au même moment, ailleurs et à une autre époque, Dominique est lui aussi projeté dans un autre Univers aussi concret que celui où est restée Sandra et celui de Potolerri.
Guidé par sa noble intention d'aider son ami, il se retrouve dans le sanctuaire de RêHi, Sage et Mage de son pays et de son Temps. Un Mage qui maîtrise les facultés de voyance, de voyages par l'esprit et de guérison.
- Que viens-tu faire ici, voyageur au nom du Seigneur2 ? demande-t-il à Dominique.
- Mon ami a disparu et je me suis lancé à son secours.
- Tu es courageux et ton coeur est pur. Conte-moi ta quête ?
Alors, Dominique, avec confiance et espoir, raconte à l'inconnu tout ce qu'il sait...
- Bien, bien, murmure le Sage en voyance, je vois ton ami. Il a une immense frayeur, mais ce n'est qu'un cauchemar. Il est entre deux mondes, dans ce que les tibétains appellent le Bardo3. Tu ne m'as pas dit qu'il est poursuivi par quelqu'un qui veut le faire définitivement entrer dans le Monde de la Mort ?
- Potolerri n'a jamais fait de mal à personne... Qui peut vouloir le tuer ?
- Celui qui veut l'assassiner ne lui en veut pas personnellement. Il accomplit simplement une tâche vile sans se soucier des répercussions de ses actes. Je vais les séparer, et ensuite nous verrons comment les aider.
RêHi se concentre. Il étend les bras et demande le repos pour l'esprit de Potolerri, que les visions redeviennent paisibles. Ensuite, il tente de projeter Gill dans un autre endroit, à une autre époque.
*
* *
Confronté à la vision des inconnus, plein de bonnes intentions, Abram fait une ardente supplique :
- Mon Dieu, Adonaï, YHWH, demande-moi ce que Tu veux, mais sauve ces malheureux.
La prière est entendue et exaucée ! Dieu est Bon !
Gill est brutalement projeté en dehors du monde onirique. Il chute sur le carrelage du Temple, à quelques pas des sémites. Avec la souplesse d’un parachutiste, il se reçoit sur les jambes pliées, puis il se redresse…Il reste debout, observant les deux hommes qui compulsaient l'eau sacrée sous les rayons de lune.
- Merci mon Dieu, pense sincèrement Abram en son coeur en apercevant un des hommes à ses côtés, sans s'inquiéter de savoir où cela va l'entraîner.
Gill est stupéfié ! Il vacille un peu sur ses jambes, serre son revolver dans la main. Il se force à rester immobile. Il analyse la situation d'un coup d'oeil. Le temple est ancien, les deux hommes en robe sont sans armes, une jeune femme, presque une enfant, est à la limite de l'ombre.
L'un des deux hommes en robe se lève lentement, nullement impressionné par le revolver de Gill, cette arme inconnue qui sera inventée dans plus de trois mille ans.
- Bienvenue parmi nous, d'où que tu viennes. Tu es ici à Charan en Chaldée. Le pays est habité par les Hyksos, mais nous, nous venons d'Ur.
- Les Hyksos, réfléchit Gill... Si je me souviens bien de mes leçons d'histoire, ils ont été envahis par les Hittites... Je suis donc au Sud de la Turquie, quatre mille ans en arrière.
Eh bien, messieurs, je préfère être dans le pays de Baal plutôt que d'être dans le pays de Rê. Savez-vous comment je peux revenir à mon époque ?
- En tant que prêtre, dit Sedek, je peux trouver une réponse à tes questions à condition que tu me dévoiles le rituel qui a servi pour quitter ton Monde.
- J'étais à Matarich, près du Caire. Les Grecs l'ont surnommé Héliopolis et si je me souviens bien à votre époque, la ville du dieu Rê s'appelait ON ou IOUNOU.
- En effet, la ville de Rê porte ce nom. Continue, je te prie.
- Je me trouvais dans une salle de ce temple, je m'approchais de quelqu'un, un chat a bondi, l'homme a éternué. Ensuite j'ai erré dans un monde brumeux, j'ai eu la sensation d'être observé et j'ai atterri ici.
Sedek réfléchit longuement et conclu :
- Il faut que tu retournes à Iounou et que les prêtres de Rê t'ouvrent la porte pour revenir chez toi.
- C'est mon invocation qui a sauvé cet homme en l'amenant ici, intervient Abram. C'est à moi de l'accompagner à Iounou et à veiller à ce qu'il puisse retourner chez lui, dussé-je y perdre tous mes biens.
Gill range son arme et approuve.
- Je serais heureux de rentrer chez moi le plus tôt possible. Je sais que la route est longue jusqu'en Égypte. Je te remercie de ton hospitalité. Serait-ce abuser que de vous demander des vêtements pour passer inaperçu et des armes, sinon je me sens tout nu.
Abram sourit à cet être simple qui ne connaît pas les coutumes. Normalement, il aurait dû demander des nouvelles de ses hôtes, de leur famille, des voisins... Ensuite, quand les salamalecs seraient terminés, il pouvait évoquer ses désirs à mots couverts. Tout hôte veille au bien-être de ses invités sans qu'ils aient à demander.
- Volontiers, nous allons te donner tout ce qu'il faut. Après t'être changé, tu partageras notre repas. Tu nous raconteras comment est le pays d'où tu viens. Je suis curieux de savoir pourquoi tu préfères Baal à Rê. Mais, je manque à mes devoirs, permets que je fasse les présentations. Je suis Abram ben Térach, voici mon cousin Sedek ben Sneb, et voici ma sœur Saraï.
- S'il te plaît, Saraï, ma soeur, clos le Temple et rentre à la maison.
Saraï, à l'appel de son nom, se lève et s'approche d'eux, nullement étonnée d'entendre son mari la nommer : Soeur. C'est une coutume habituelle, et de plus, dans un Temple, tout le monde est frère et soeur.
Sa jeune et svelte silhouette ondule avec les flammes des lampes à huile qui font éclater mille soleils dans ses yeux. Gill ne voit plus que la beauté de ce visage et de ce corps que le long drapé dévoile autant qu'il cache.
Pudique, elle ne regarde pas l'étranger. Les yeux baissés, toute à sa fonction de prêtresse et de vestale, elle clos le Temple. Elle éteint les trois flammes de la Shekinah, écarte le rideau et sort du Temple. Sa place n'est pas auprès des hommes. Elle retourne au chevet de son père Térach.
Plus tard, dans les appartements des officiants du temple, rafraîchis et vêtus de robes propres, Sedek, Abram et Gill s'asseyent en tailleur autour d'un repas simple : quelques oignons, une bouillie d'orge parfumée à l'anis accompagnée d'herbes, et du pain lourd et noir.
Sedek et Abram, en hôtes attentionnés, relatent brièvement l'histoire de leur tribu. Gill s'étonne :
- J'ai entendu l'histoire d'un Abraham qui venait d'Ur, sa descendance a occupé le pays que vous appeler Canaan et une partie du reste du Monde. Son peuple adore un dieu unique : Yahvé, qu'il ne faut pas nommer, ses sectateurs l'appellent Jehova ou Adonaï.
Sedek réfléchit et intervient.
- Je connais la plupart des légendes, certaines sont issues du fond unique de l'Humanité, avant la tour de Babel. D'autres ont été inventées ensuite. Celle d'Abraham m'est entièrement inconnue.
- Moi de même, acquiesce Abram peu désireux de confier les révélations de son père. Plusieurs détails de ce que tu dis me troublent, nous en discuterons plus tard si tu le permets... Dis-moi, maintenant que tu as partagé le pain et le sel avec nous... Peux-tu nous révéler pourquoi tu préfères Baal à Rê ?
- C'est simple, dit Gill en se détendant. Baal est un dieu qui correspond mieux à mon mode de vie. Je suis ce que vous appelleriez un mercenaire. Celui qui me paye peut exiger ce qu'il veut de moi : tuer ou être tué. À moi d'être assez intelligent pour ne pas me faire prendre et pour garder la vie sauve avec un peu d'or en plus. Quant à Rê, c'est le Créateur, pour les Égyptiens.
>> Il représente le monothéisme, surtout sous Akhenaton avec tout ce que cela représente : justice, respect de l'autre, élévation spirituelle... Si j'étais Égyptien, je préférerais Seth à Osiris.
>> J'aime bien l'image de Baal qui promet le meilleur aux plus puissants et le sacrifice des improductifs, continue Gill à mi-voix.
- J'ai rencontré des Égyptiens, mais je ne connais pas bien les différences entre Baal, Rê, Osiris et Seth.
- Écoutez, intervient Sedek. Une version sémitique que m'ont racontée les prêtres de Baal : Baal régnait sur la terre, assisté de sa soeur et épouse Anat. Maître de l'orage, il assurait la nourriture aux hommes grâce à la pluie. Baal, au cours d'un festin, est défait et tué par le serpent MOT (la mort) qui avale le Dieu. Mais avant de mourir, celui-ci s'est uni à Anat, qui conçut un fils. Anat pleure et se met en quête du corps de son époux avec l'aide de Shapash, divinité solaire; elle réussit à faire rendre gorge à Mot. Celui-ci s'empare à nouveau du corps de Baal, le découpe en morceaux et disperse sa chair sur les champs. Alors El (prince des dieux) a un songe prémonitoire : il voit les cieux dégoutter d'huile, les ruisseaux couler comme du miel. Il ordonne alors à Anat et Shapash d'aller à la recherche de Baal. Les deux déesses reconstituent et portent le dieu mort sur les hauteurs de Tsaphon, où il reprendra l'exercice de son règne glorieux.
Gill est goguenard :
- C'est la légende d'Osiris !
Sedek se vexe.
- Je connais mes classiques, écoutez la légende d'Osiris telle qu'elle est écrite dans le texte des Pyramides :
- Osiris, fils de Geb et de Nout, était roi de la terre, un bon roi qui enseigna aux hommes l'agriculture, la viticulture et les arts. Il était fort jalousé par son frère Seth qui conspira contre lui. Seth "lia" Osiris, le "tua" et jeta son cadavre dans le Nil. Alors Isis, sa soeur-épouse, et Nephtys son autre sœur (femme de Seth) se lamentent, les dieux sont dans l'affliction. Isis et Nephtys se mettent en quête de la dépouille d'Osiris. Celui-ci est alors sauvé de la putréfaction par sa mère Nout, qui lie à nouveau ses os, replace son coeur dans son corps et lui remet sa tête; puis Rê l'anime, assurant ainsi définitivement sa vie nouvelle. Du dieu ressuscité Isis conçoit Horus, qu'elle élève secrètement dans les marais de Chemnis, afin que l'enfant échappe à la vindicte de son oncle Seth. Parvenu à l'âge d'homme, et désireux de venger son père, Horus provoque Seth en combat singulier : Seth arrache l'œil d'Horus et celui-ci l'émascule (ainsi la trahison et la méchanceté demeureront stériles). Horus reprend son œil et le donne à son père qui recouvre ainsi la vue. L'assemblée des dieux donne raison à Horus, qui monte sur le trône d'Osiris, celui-ci devant désormais assurer la royauté dans l'au-delà souterrain.
- Beaux contes, dit Gill. Mais plus tard les prêtres modifieront la légende. Osiris sera lui aussi coupé en morceau et son sexe sera mangé par les poissons !
Sedek reprend le fil de la conversation.
- Cette digression sur nos dieux est intéressante. Si j'ai bien compris, tu disais que dans votre monde, Rê est associé au Bien et que Baal symbolise le Mal.
- Bien résumé, s'esclaffe Gill. Dans mon époque, le Bien est associé à un dieu unique. Le Mal est représenté par Satan. Ce diable donne largement or et pouvoir à ceux qui le servent, ou, soyons précis, aux égoïstes qui exploitent les faibles.
- Le mal, c'est les ténèbres de l'esprit incapable de discerner le bien. Nous avons un dieu pour chaque puissance de la Nature, mais nous n'en avons aucun pour le mal. Qui est ce Satan ?
- Satan n'existe pas vraiment. Si Dieu inclut tout, comment son opposé pourrait-il exister ? Le mal est ce qui nous contrarie, ce que nous ne comprenons pas, ou le résultat de nos erreurs. C'est ce qui nous fait mal. Le diable est une invention politique. Quand une culture en envahissait une autre, elle voulait voir imposer sa religion, faire disparaître les particularités du vaincu. Chaque dieu déchu est devenu le diable de la religion nouvelle.
>> Quant au mal, continue le tueur à gages philosophe, le Mal est dans le coeur de chaque Homme égoïste qui recherche plaisirs, facilité ou pouvoir. Plus tard ce rôle sera dévolu à Baal en le nommant Beelzébuth, puis Belzébuth.
- Le Dieu Unique est pour l'Harmonie. Vos prêtres sont donc contre le Mal ?
- En principe, car quelquefois les prêtres sont aussi pourris que les truands et ils permettent des abus de Pouvoir : les tueries, les vols, l'exploitation. Ainsi ils pensent étendre le pouvoir de leur religion et surtout augmenter leurs richesses et leur bien-être.
>> C'est ainsi que l'Homme a inventé les croisades pour permettent de conquérir, de tuer et de piller au saint nom de Dieu. Vous-mêmes, prêtres de Sin, vous profitez de votre ascendant pour obtenir une belle maison, la meilleure nourriture, de jolies danseuses et de l'or en échange de vos services.
Sedek acquiesce, un peu honteux de s'être laissé aller à profiter des avantages de sa fonction.
- Il est vrai que nous avons une vie plus proche de celle des notables et des marchands que de celle des paysans, des artisans et des bergers. Mais, nous avons de nombreuses exceptions. Il existe de saints hommes, ils vivent en ermites ou en mystiques. Je partage d'ailleurs leurs pensées et périodiquement je vais séjourner avec eux pour retrouver mes Racines, redéfinir mes Buts.
- Qu'appelles-tu un mystique ? demande Abram, très intéressé.
- Un mystique ? C'est un homme simple et juste qui vit parmi les siens, honoré et exécutant quotidiennement sa tâche. Un homme qui recherche le Bien et évite le Mal. Un homme qui remercie son Créateur. Cet homme est un mystique. J'ajoute que peu importe la religion, ce qui compte c'est de se mettre en harmonie avec l'Univers et de chercher le Bonheur dans une bonne entente commune.
Gill se lève et recule choqué.
- Arrêtez ! Eh, les mecs, je discute avec des dingues ou quoi ? Je me croyais avec des sectateurs de Baal, recherchant les plaisirs et sacrifiant des enfants et leurs ennemis à leur dieu. Vous me semblez des Sages intéressés par le Bien.
- Oui, répond Sedek. Et pour vous le démontrer, nous allons vous vous traiter en invité, en homme. Nous vous laissons la liberté et nous vous confierons à une caravane. Elle vous amènera - sans bourse délier - à Héliopolis pour revenir à votre époque. Je ne vous ferai aucun sermon, vous êtes notre hôte, donc sacré pour nous. Nous vous serions obligé de respecter notre manière de vivre et nos pensées.
- Bien dit, répond Gill, fièrement campé, prêt à partir. J'ai hâte de regagner mon époque et de terminer le travail en cours. Si vous avez quelqu'un à faire tuer en route, je vous rembourserai ma dette en vous en débarrassant.
- Merci, répond Abram, c'est trop d'amabilités. C'est à moi de veiller à ce que la caravane arrive à bon port. Les seules morts que je peux prévoir seront celles d'éventuels pillards, et c'est vrai qu'un homme en armes de plus sera très utile... Dès que la caravane sera prête, nous partirons. Cela ne saurait tarder. En attendant, vous logerez chez nous.
- Serait-il indiscret de vous demander quelle est votre mission en cours ? s'inquiète Sedek...
- Si le transfert d'époque s'était effectué un instant plus tard, mon travail aurait été fini.
- Si j'ai bien compris, votre victime est encore vivante. Y a-t-il un moyen de la racheter ?
- Non, je veux faire honnêtement mon travail, et, comme disait Gilgamesh : "Quand les dieux créèrent l'humanité, ils placèrent la mort pour l'humanité; la vie, ils la retinrent entre leurs mains". Bonsoir, Messieurs.
Gill sort de l'enceinte du temple. Il promène un regard curieux sur les maisons aux toits plats, aux rues étroites, souvent obscurcies par des claies pour se protéger de la lumière crue du soleil. Sous la lune, tout est silencieux. Un enfant pleure au loin, un hurlement de loup arrive des collines bleutées. Tous reposent.
Il avance de quelques pas, rejette les épaules, aspire profondément l'air vierge de toute pollution industrielle. Il remarque l'absence des odeurs d'essence, de caoutchouc, de métal. Il profite de l'air doux de la nuit et reste le nez en l'air à admirer la Voie Lactée dans un ciel absolument pur.
Seuls dans le Temple, Abram et Sedek se disent fraternellement le bonsoir. À mots couverts, ils s'extasient qu'un tueur à gages puisse avoir de réelles qualités. Dans une prière intense, ils prient leurs dieux pour que les qualités de Gill, la franchise et honnêteté, puissent le guider pour suivre la Voie et pour qu'il redevienne un Juste.
Il est temps de se séparer. Abram salue Sedek et sort. Il s'avance dans la nuit et rejoint Gill. Tous les deux gardent le silence sous la lumière de la pleine lune. Aucun mot ne peut être plus beau que cette nuit.
Quelques rues plus loin, Abram sort de sa rêverie.
- Gill, je te prie de venir dormir à la maison. Tu es mon hôte le temps de préparer le voyage pour l'Égypte. Nous serons à Héliopolis en quelques semaines en marchant bien. Tu sais, nous serons plus lents qu'une caravane de commerçants car les chèvres, les moutons et surtout les vaches ont besoin de plus de temps pour paître.
>> Si tu veux arriver plus vite en Égypte, je peux te trouver une autre caravane. Je te déconseille d'embarquer à Byblos pour y aller en bateau, les tempêtes sont trop mauvaises en cette saison, aucun marin ne te prendra avant le printemps.
Ayant encore dans les yeux l'image de Saraï, Gill répond que le temps n'est pas un facteur trop important.
- Très bien, répond Abram. Tu es donc notre Hôte. Ravis-moi en me contant plus de choses sur cet Abraham.
- Avec plaisir, je me rappelle justement qu'après la mort de son père, l'Éternel dit à Abraham : "Vas-t'en de ton pays, de ta patrie et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction. Je bénirais ceux qui te béniront, et je maudirais ceux qui te maudiront; et toutes les familles de la terre seront bénies avec toi".
>> Et, ajoute Gill après quelques secondes de silence. Abraham a changé le Monde.
- Gill, peut-on vraiment changer le monde ? Je pense que ce sont les événements qui nous changent. Le caractère reste, mais notre personnalité évolue en fonction des expériences que nous vivons.
Gill s'arrête, se redresse et défie les étoiles, les jambes écartées, les poings serrés.
- De mon temps, l'Homme arrive à modifier la Nature. Moi, le Monde ne me changera pas; c'est moi qui changerais le Monde.
- On ne peut pas changer le Monde, on peut seulement vivre en harmonie avec lui, philosophe Abram.
================NOTES==============
================NOTES==============
1 À cette époque Apollon n'était pas encore un dieu solaire.
2 Domine = seigneur, en latin.
3 Bardo : monde intermédiaire qui n'est pas la Vie et pas encore la Mort. Dans le bouddhisme tibétain, état suivant la mort durant lequel les prières sont susceptibles d'orienter la nouvelle naissance
Chapitre suivant : Chapitre 9 : Mélange des temps