Chapitre 1 : Séduction
Chapitre 1
Séduction
Toujours, il s'invite.
Ses mains restent vides.
Ses mains restent vides.
Le soleil automnal se lève sur Montauban. Il éclabousse le Tarn et le pont gothique en briques roses. Les tourterelles roucoulent pour saluer l'astre du jour.
Des livres de Stephen King et de Lovecraft gisent sur le sol de la chambre, l'un d'entre eux reste ouvert sur un conte d'horreur. Le lecteur dort encore d'un sommeil agité.
<<Il est. Il vit. Il geint.
Sans force, il est à moitié momifié. Il a besoin des forces de ses créateurs. Il est le Mal, il a besoin de l'énergie néfaste dégagée par la jalousie, la haine, la méchanceté...
Il a surtout besoin que les hommes croient en lui.
Il souffre. Il se sent abandonné.
Depuis 4000 ans, des paroles de Paix et d'Amour le paralysent. Elles sont plus fortes que la bêtise humaine.
Alors, il réagit. Il veut extirper le Bien à sa racine. Il veut revenir en arrière, tout recommencer à l'époque des cultes dépravés, des sacrifices humains.>>
Le radio-réveil joue une musique endiablée ! C'est un grand jour ! C'est les vacances !
Arraché de son sommeil, Potolerri saute brutalement sur ses pieds. Il rejette d'un seul mouvement ses draps et son cauchemar.
Il se précipite dans la salle de bains pour s'éclaircir les idées grâce à une bonne douche. D'un oeil rapide et connaisseur, il admire, au passage, le reflet avantageux émit par le miroir : un homme encore jeune, aux tempes à peine grisonnantes, aux pectoraux développés, au port fier, au sourire enjôleur, aux yeux noisette, aux cheveux châtains et bouclés.
Il est heureux, il chante sous la douche brûlante :
- Encore une belle journée qui commence. Nous sommes vendredi. Vite, vite, toilette, déjeuner... Je prends l'avion avec Monique. Nous allons aux Baléares pour le week-end !
Rasé de près, après-rasage à la lavande, une touche de déodorant parfumé au vétiver, Potolerri est prêt. Il ferme la porte de l'appartement et tambourine chez sa voisine de palier.
- Bonjour Maman, le petit-déjeuner est-il prêt ? Je suis pressé ! Je te rappelle que je pars en week-end avec Monique.
- Bien sûr mon fils, lui répond l'auteur de ses jours. Profite bien de ta dernière conquête et fais-lui quand même une bise de ma part.
La brave femme sourit, comme a dû sourire Blandine dans la fosse aux lions :
- Surtout, ne t'inquiète pas pour moi, je trouverais bien quelque chose à faire pour m'occuper pendant que tu t'amuseras.
Apaisé, Potolerri revient chez lui, de l'autre côté du palier.
Détendu, souriant, il décroche le téléphone et appelle sa Dulcinée. À peine plus âgée que lui, elle fait encore illusion. Elle accepte de lui tenir compagnie pour les sorties nocturnes ou les jours de repos. À défaut de mieux, elle assiste à ses passe-temps favoris.
- Bonjour, ma Ninique, comment vas-tu à la veille de si belles journées ?
Une voie glaciale lui refroidit cette douce matinée d'automne.
- Ne m'appelle pas TA NINIQUE ! Et puis ce ne sera pas de beaux jours avec toi, lance-t-elle en s'énervant. J'en ai assez de te servir de faire valoir !
Elle prend une courte inspiration et enchaîne :
- Tu es un Pierrot, un vilain moineau qui picore et s'envole. Et puis j'en ai marre de m'occuper de tes gosses pendant que tu t'amuses. J'en parlais à ton EX en lui ramenant TES gosses qu'elle t'a généreusement abandonnés. C'est vrai que tu sais prendre de grandes décisions, comme changer de ministres, faire la guerre à Hussein ou financer les Restos du cœur, mais tu es incapable de décider où mettre les gosses à l'école, comment les habiller, que faire à manger à part tes gnocchis !
Et elle finit dans un dernier souffle :
- TU ES UNE SALADE.
- Chérie, tous les midis, tu en manges des salades pour essayer de rester belle, jeune et mince.
- Ah oui, ricane Monique. Oui, j'en mange ! Je suis encore belle et je ne veux plus de salade comme toi dans mon lit. Je ne veux plus te voir, ni t'entendre, ne m'appelle plus au travail...
- Attends, nous avons les billets d'avion, l'hôtel est réservé. J'ai même payé d'avance pour nous deux !
- Tu ne comprends vraiment rien ! J'en ai marre que tu me fasses systématiquement payer ma part pour des sorties que TU choisis.
- Mais je les ai déjà payés et si je décommande maintenant je perds 95 % de mon argent !
- Potolerri, dit-elle en appuyant sur les mots. Tu es vraiment un... un mesquin radin égoïste ! Je ne veux plus ni te voir, ni t'entendre.
Elle raccroche brutalement.
Le "clic" du téléphone résonne longtemps dans la belle tête bouclée et vide.
Il reste debout, l'écouteur à la main, incapable de réagir...
Les minutes s'écoulent... Enfin, une lueur émerge lentement dans son oeil.
- Je vais en parler à Dominique. Ah non, Dominique est parti en vacances en Égypte avec sa compagne. Que vais-je faire ? Je n'ai pas envie d'en parler à Maman...
Il se laisse tomber sur une chaise et rumine... En hochant la tête, il monologue le résultat de ses cogitations.
- Finalement, je suis bien bête de ne pas profiter de ce week-end, même si c'est en célibataire. Je trouverai peut-être une compagnie pour la nuit sur place. Et, qui sait, je n'aurais pas acheté des préservatifs pour rien ?
Une couple d'heures plus tard à l'aéroport de Toulouse Blagnac, Potolerri s'avance avec une petite valise et un peu de lecture. Il est largement en avance pour ne pas manquer l'enregistrement et l'embarquement. Il prend tout son temps pour s'installer sur une banquette, juste en face des escalators - à la bonne place pour lorgner les jambes des hôtesses - et il ouvre une revue pour passer le temps et se donner une contenance. Prudemment, il a posé la pochette contenant ses papiers d'identité et les billets d'avion sur ses genoux, sous la revue,
Distraitement, il parcourt un article où le professeur de l'école de parapsychologie toulousaine explique au grand public que l'effet des champignons hallucinogènes dépend des conditions d'ingestion ou plus exactement de l’état d'esprit dans lesquelles on se situe pendant l'ingestion. Par exemple, les sorciers sibériens et les chamans dirigent l'esprit des adolescents à initier vers un schéma spirituel avant de leur faire ingérer de l'amanite tue-mouche. Ainsi, sous l'effet de la drogue, ils auront les visions prévues par le sorcier.
- Quel charabia ! Je préfère cette phrase de Lovecraft dans "Night Océan" : <<Car il paraissait bel et bien m'indiquer des royaumes chimériques et sûrs où, si j'en connaissais le chemin, je pourrais errer, rempli de cette curieuse exultation. De telles choses viennent de nous-mêmes, car jamais la Nature n'a cédé un instant ses secrets, et c'est seulement dans l'interprétation des images ainsi suggérées que l'on peut trouver l'extase ou l'ennui, en fonction d'un état d'esprit délibérément provoqué.>>
- Dominique m'a expliqué cela plus simplement, se dit-il. Si je pense à un ver de terre, la drogue me donnera des sensations de ramper dans un tunnel ; si je pense à un oiseau, j'aurais la sensation de planer. Histoire de planer, je vais patienter et oublier Monique en lisant un roman d'horreur de Lovecraft, j'en frémis d'avance. J'aime les histoires de Cthulhu et surtout de Yog-Sothoth ; cette viscosité primitive moussant à jamais au-delà des angles les plus bas du continuum espace-temps !
Avant d'ouvrir son livre, Potolerri croise les jambes. Son regard glisse et... horreur ! il s'aperçoit que le lacet de la chaussure droite est défait. Cruel destin qui se noue au travers du lacet des belles chaussures italiennes payées par SA Monique.
Il pose son pied à plat. Troublé par la rupture toute fraîche, il refait machinalement le nœud, le regard perdu au loin. Distrait, il ne se rend pas compte qu'il croise les brins avec les lacets du pied gauche de la personne assise à sa droite.
L'opération effectuée, il se redresse, se cale au fond du fauteuil et rêvasse, loin de l'aéroport.
- Les passagers pour Palma sont priés de se présenter à l'embarquement, susurre une voix suave.
En entendant l'appel, il bondit sur ses pieds.
Las, le noeud de lacet est bien fait ! Déséquilibré, Potolerri plonge comme un rugbyman dans les valises. Le pied reste bloqué en arrière ! Il traîne derrière lui une jambe ne lui appartenant pas.
Une femme se précipite. Elle aide Potolerri à se relever, et, il reste là, noyé dans les paillettes d'or d'yeux d'un vert lumineux.
Il entend une voix féminine loin, loin, plus bas que les yeux. Son regard descend vers deux lèvres délicatement ourlées, glisse sur le modelé du menton et saisit l'ovale du visage encadré de boucles d'un roux doré.
Derrière eux, rageur, ne pouvant défaire le noeud, le propriétaire du pied entravé tire un couteau à cran d'arrêt de sa poche. D'un geste nerveux, il éjecte la lame, et il tranche les lacets au ras de la chaussure de Potolerri avant de disparaître dans la foule.
La musique de la voix féminine retentit à nouveau dans tout son être, dans un merveilleux murmure.
- Viens avec moi, je m'appelle Sandra.
Ce disant, elle subtilise la pochette de Potolerri et la glisse discrètement dans son sac. Puis elle glisse sa main sous l'avant-bras de Potolerri et empoigne sa valise de l'autre main.
Le séducteur est tout abasourdi. Il suit machinalement sa nouvelle idole vers une banquette isolée où elle s'assoit à côté de lui. Il ne bouge plus, tout au plaisir de côtoyer une femme si capiteuse.
La musique résonne à nouveau.
- Bonjour, je m'appelle Sandra et nous allons dans la même direction, quelle que soit ta destination.
Reprenant ses esprits, notre play-boy se fait charmeur. Avec son sourire numéro UN, il sort une carte de visite qu'il tend à son ange roux. Il se présente pendant que celle-ci envoie discrètement la carte rejoindre la pochette.
- Bonjour, je m'appelle Potolerri. Prononcez POTO comme un piquet et LERRI : "l'air rit" ou "le vent se marre".
Maintenant tout n'est qu'ensoleillement, la vie est belle ! Il n'a plus qu'à convaincre sa nouvelle conquête à partager son week-end. D'ailleurs n'a-t-il pas un deuxième billet dans sa poche ?
Submergé de désir, subjugué, il ne se pose aucune question. Il savoure l'instant présent. Peu lui importe de savoir si elle est libre ou non, si elle est ici pour motif professionnel ou privé. Cela lui paraît tout à fait normal qu'une femme merveilleuse soit si gentille avec lui !
Chapitre suivant : Chapitre 2 : septième ciel