Germaine
Évelyne, la directrice de l'agence de rencontre, tourna longuement la fiche cartonnée dans ses mains avant de redresser la tête et de m'expliquer avec son accent toulousain et chantant : « Vous êtes quelqu'un de gentil. Cette personne est différente de celles que vous avez pu rencontrer. J'hésite... Mais, je pense que vous pouvez avoir des affinités avec elle... Oh, c'est décidé, voici son prénom et son numéro de téléphone. »
Le soir même, au calme, je composais le numéro de, appelons là Germaine car ne tiens pas à ce qu'elle se reconnaisse. Après quelques sonneries, une voix jeune me répondit sur un rythme accéléré : « Bonsoir, ainsi vous m'appelez de la part d'Évelyne... Je ne peux pas rester au téléphone, j'ai du monde à la maison. Pouvez-vous venir me voir demain soir à dix-neuf heures ? Oui, eh bien, c'est facile. Après Plaisance, vous prenez la route de Cugnaux. Vous faites environ deux kilomètres. Vous verrez une pancarte de lieu dit "Coustelrenaud", vous roulez encore cent mètres et vous verrez une ferme, c'est là. Je vous laisse. À demain soir ? »
Je raccrochais, songeur. D'habitude, les femmes attendent un minimum de renseignements sur un homme inconnu avant de vouloir le rencontrer. Après seulement, elles décident si on peut continuer l'entretien chez l'un ou chez l'autre. À nouveau célibataire, aimant l'imprévu, l'Aventure, sans plus me poser de questions, je décidais de passer la nuit avec mon oreiller et de me lancer, le lendemain, vers cette Germaine inconnue.
Après avoir acheté un bouquet chez mon fleuriste, je dépliais la carte et la posais sur mes genoux.
J'ai roulé vers l'Ouest, traversé quelques villages qui semblaient endormis sous le ciel bas et gris.
À la sortie de Plaisance, je pris la route de Cugnaux.
La petite départementale étroite zigzaguait entre les cultures de maïs et de sorgho, de hautes herbes cachaient le talus. Dans un virage, j'évitais de justesse une antique deux chevaux qui prenait toute la route.
Enfin, en suivant les indications, j'arrivais à proximité d'une ferme en briques qui semblait abandonnée. Les bâtiments bas se dressaient au milieu d'une jachère herbeuse. La voiture emprunta un chemin de terre côtoyant de hauts séchoirs à maïs vides, pour enfin s'immobiliser dans la cour centrale au milieu du "U" formé par les bâtiments, loin de tout, à côté de deux autres voitures.
Le moteur coupé, j'ouvris la vitre, à l'écoute du moindre bruit. Le vent d'Autant sifflait désagréablement entre les poutres d'une grange en ruine. Derrière les toits moussus en tuiles romaines les bras décharnés d'un arbre mort griffaient les nuages bas.
Au bout d'un court instant qui semblait durer une éternité, deux voix humaines se firent entendre. Un homme et une femme passaient en bavardant entre les murs de briques. La femme agita la main pour me dire bonjour et me cria : « Dès que ce monsieur est parti, je suis à toi. Juste une minute. »
Se tenant l'un près de l'autre, le couple s'approcha d'une voiture, l'homme ouvrit sa portière, s'assit. Germaine, ce ne pouvait être qu'elle, se pencha pour l'embrasser amicalement. J'en profitais pour faire l'inventaire de cette femme d'apparence négligée : brune, décoiffée, plus de trente-cinq ans, un mètre soixante, une taille encore fine sous ses vêtements de campagnarde, des jambes assez agréables. « Allons, me dis-je déçu de l'avoir aperçue avec un autre, la surprise aurait pu être plus désagréable. »
Son visiteur parti, Germaine vint vers moi, tout sourire, du sourire enjôleur d'une femme qui fut très belle et qui sait l'être encore, même si sa tenue laisse à désirer.
Tout en faisant les premières présentations, elle m'entraîna vers la maison pour échapper au vent d'Autant; le vent qui souffle trois, six ou neuf jours ; le vent qui rend fou.
La porte fermée, mes yeux mirent quelques secondes à s'habituer à l'obscurité. Je me trouvais dans une cuisine sombre, aux murs noirs de fumée et d'années. Au centre de la pièce, la table était encombrée d'un bouquet de fleurs dans un haut vase de terre, ainsi que d'un crucifix et d'un pendule en cristal.
Au fond de la pièce, de lourds rideaux de velours rouge étaient entrouverts, laissant voir le lit défait.
Dans quoi suis-je tombé ? me demandais-je affolé et réalisant dans un éclair que nul ne savait où j'étais parti.
Histoire de reprendre contenance, je lui tendis le bouquet.
Germaine mit les fleurs et de l'eau dans un bock à bière tout en s'excusant, son emménagement n'était pas encore terminé. Elle avait hâte de repeindre la cuisine, d'enlever cet horrible rideau rouge, de se faire une chambre à côté. « Ainsi, ajouta-t-elle, je serais plus à l'aise pour recevoir mes clients et amis. »
Amis, Clients ? Des pensées alarmantes traversaient mon esprit : ces rideaux rouges, ce lit défait, ne serais-je pas dans une maison close ?
À voir mon air stupéfait, elle sourit et m'expliqua : « Je vois qu'Evelyne ne vous a pas mis au courant... J'ai perdu mon emploi et j'ai eu la chance qu'un ami me prête cette maison. Je suis loin de tout, mais les gens viennent me voir, ils repartent heureux et soulagés. Ils sont contents de mes services et grâce au bouche-à-oreille, je vois de plus en plus de monde. J'essaie de les guérir avec mon magnétisme. »
Intérieurement, je poussais un grand soupir de soulagement. Ainsi, c'est une guérisseuse ! Ce qui explique le crucifix et le pendule sur la table.
Je me penchais vers elle et tendit l'oreille. Intéressé par tout ce qui touche au supra normal, je me fis tout ouïe et j'écoutais les confidences de Germaine.
J'appris ainsi que cette femme naquit près de là, non loin de Toulouse, à Pibrac, comme Sainte Germaine. Après une enfance tout à fait normale, à la fin de ses études, elle avait trouvé un travail administratif. Comme tout un chacun, elle a eu une vie sentimentale en parallèle avec sa vie professionnelle. Jusqu'au jour où...
Simultanément, le travail et les amours l'ont quitté. Le loyer de son appartement encore payé pour le mois, elle tenta une course contre la montre pour retrouver du travail. Mais tout se liguait contre elle : son réveil tombait en panne, lui faisant manquer un rendez-vous ; la poignée de la portière lui restait entre les mains ; jusqu'aux ascenseurs qui se mettaient hors fonction quand elle montait dedans ! Pendant des jours et des jours, tout allait de travers.
Lasse de tourner en rond, elle s'était écroulée en larmes, renonçant à se battre. Des amis étaient venus la voir, avaient tenté de lui remonter le moral. L'un d'eux, s'occupant d'occultisme, lui avait dit qu'à son avis, elle devait changer de voie.
Germaine étonnée, resta circonspecte. Changer de voie, aborder des notions inconnues quand on ne s'y est jamais intéressé de sa vie ! Son ami la rassura et il lui donna l'occasion de prouver ses dons. Une des personnes présentes s'était assez gravement brûlée au bras, la douleur restait intense. Incrédule et soumise, Germaine accepta de passer ses doigts sur la brûlure en priant pour que ce malheureux soit soulagé. À sa grande surprise, la souffrance disparut presque immédiatement. Elle avait le don de retirer le feu !
D'un coup, tout sourit à Germaine : sa voiture remarcha, elle trouva cette maison, des personnes venaient se faire soigner...
Assis dans sa cuisine, je sortis de la magie du conte pour regarder la femme qui me parlait. Aussi intéressante qu'elle soit, mes intérêts, en venant, étaient dirigés vers d'autres directions, d'autres désirs. Mais il était dit que ce soir-là, je devais encore être seul.
Plusieurs voitures s'arrêtèrent dans la cour, des amis à elle venaient la voir. Gentiment, elle me donna un rendez-vous pour le lendemain.
Cette fois, je n'avais pas la carte sur les genoux pour retrouver la ferme, la deux chevaux ne tenta pas de me barrer le passage, le paysage me sembla moins sinistre. J'étais décidé à sortir Germaine pour que l'on ne soit pas dérangé. Hélas, les choses ne se passèrent pas comme je l'espérais.
Pendant qu'elle se changeait, elle continua à me raconter sa vie à travers le rideau de velours rouge. Je compris que ses amis étaient une cour permanente qui papillonnait autour d'elle, elle la dame de leurs pensées comme dans les joutes du Moyen-Age pour l'Amour Courtois. Toute à sa foi de guérisseuse, elle ne voulait succomber à aucun pour garder ses pouvoirs et son emprise sur eux. Aimablement, elle me fit comprendre que j'étais digne de faire partie de ce groupe.
Juste avant d'être à nouveau dérangés, elle eut encore le temps de me faire part de ses projets : « J'améliore sans cesse mon magnétisme. Bientôt je pourrais, moi aussi, changer l'eau en vin. »
La personne malade qui vint à ce moment-là pour une urgence me permit de m'éclipser sans avoir à prendre un nouveau rendez-vous.
Un an, deux ans passèrent. Par des amis, j'entendis parler de Germaine qui était devenue un personnage dans la région. L'un d'eux me demanda en s'étranglant de rire : « Tu ne sais vraiment pas ce que Germaine a fait ? »
« Non, je ne sais pas ce que Germaine a pu faire. Aux dernières nouvelles, elle a toujours sa cour d'adorateurs, elle continue à soigner et à prédire l'avenir. Elle a eu quelques succès dans ses guérisons. Je ne pense pas qu'elle ait réussi à transmuer l'eau en vin ? »
« Non, c'est plus gros que cela, continua mon ami hilare, elle a promis à ses fidèles que si elle se faisait arracher les dents, elles repousseraient. Arrives-tu à l'imaginer à son âge sans dents ?! Car bien sûr elles n'ont pas repoussé ! »
Notes :
Germaine est née à Pibrac, non loin de Toulouse, en 1579. Germaine Cousin avait la main droite paralysée. Elle fut durement élevée dans la ferme familiale par la nouvelle femme de son père, remarié. Germaine couchait sur des sarments, sous un escalier, devait accomplir de nombreuses tâches ménagères, gardait les moutons et ne recevait pour nourriture qu'un morceau de pain dur. De temps en temps, elle s'échappait pour assister à la messe. Surnommée "La Bigote", elle mourut à 22 ans dans sa bergerie.
Notes :
Germaine est née à Pibrac, non loin de Toulouse, en 1579. Germaine Cousin avait la main droite paralysée. Elle fut durement élevée dans la ferme familiale par la nouvelle femme de son père, remarié. Germaine couchait sur des sarments, sous un escalier, devait accomplir de nombreuses tâches ménagères, gardait les moutons et ne recevait pour nourriture qu'un morceau de pain dur. De temps en temps, elle s'échappait pour assister à la messe. Surnommée "La Bigote", elle mourut à 22 ans dans sa bergerie.