L'ESPION QUI VENAIT DE L'EFFROI
16) L'ESPION QUI VENAIT DE L'EFFROI
CHAPITRE PREMIER SUR DEUX
Lundi 11 septembre 2005, 14h15
Malsaine, cette impression d'être épié. Un sentiment indéfinissable m'oppressait de plus en plus, me dérangeait, me poursuivait : la grosse mouche malvenue et embourbée dans la chantilly du gâteau de mariage. Mais c'est fini. Je sais d'où ça vient, j'en ai localisé la cause. Et le trouble indéterminé du départ vient de se muer en sensation tout à fait définissable : la peur. Je regrette déjà ma récente inconscience.
Oui, j'ai la trouille. Il y a très peu de monde dans cette rue. Anormalement peu, pour ne pas dire personne. Et ce "je ne sais quoi" qui me tarabustait l'esprit, qui me taraudait l'entendement et avait tendance à me faire suer du manche, me manque cruellement. Je glaglate vilain depuis que j'ai repéré ce gars.
Je déteste les a priori. Eviter de montrer du doigt un éventuel suspect avant d'être certain de soi. Je sais que seules mes angoisses m'incitent à en trouver la source.
Mais maintenant, le doute n'est plus de mise : l'homme, sur le trottoir opposé, un peu en retrait, est celui qui patientait en lisant un journal en face de mon entrée d'immeuble lorsque j'en suis sorti. Son "Canard enchaîné" était, sacrilège, percé d'un trou béant révélant la moitié de son visage. Il aurait voulu se faire remarquer qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Il est ensuite monté dans mon bus, et en est descendu au même arrêt que moi dans le centre ville, il y a un quart d'heure.
Lui et encore lui qui me suit, s'arrête et attend lorsque j'entre dans un magasin, ralentit quand je baisse le rythme de marche, accélère quand … Non, ça je ne sais pas faire, forcer l'allure…
Ah ! Comme j'aimerais ne pas l'avoir vu, remarqué, détecté. Il n'est pas très prudent non plus, faut dire. Même moi, avec un sens de l'observation inexistant, je me suis aperçu de sa filature ! Il pourrait se pousser à un peu plus de discrétion ! Il faut que l'ignore. S'il devine que je l'ai repéré, il va sûrement réagir. Que me veut-il ? Ma vie ? Mes sous ? Ma vertu ? A la réflexion, il ne pourrait m'ôter que la vie, le reste … Mais j'y tiens, quand même !
Restons naturel, faisons celui qui n'a rien vu … Quel mauvais acteur je fais : j'avance la jambe droite et le bras droit simultanément, et inversement. Mon allure n'a vraiment rien de spontanée. C'est déjà pas gagné dans ma démarche. Décontraction... Tiens, j'm'en vais rentrer dans ce bistrot et boire un coup pour donner le change.
Mince, il entre aussi !
- Un coga praton si yoplait, balbutié-je au cafetier.
(…) Je me calme un peu. Le cafetier me sert un Cognac !
- Non, un Coka, s'il vous plait.
- Ah ?! J'avais entendu Cognac !
- Ben non, c'est Coka.
- C'est drôle, hein, comment, des fois, on interprète ?
- Oui, très drôle !
- Bon, ben j'm'en vais boire le Cognac, alors, pour dire de pas perdre la bonne marchandise ? Faut pas gâcher !
- A la bonne votre !
- Merci.
Pendant dix secondes, j'en ai oublié le gus à l'autre bout du comptoir.
Je viens de m'apercevoir que je ne suis pas rentré dans ce café uniquement pour me rassurer de l'environnement public. Mon organisme réclamait aussi le droit de pisser. Je le lui accorde régulièrement. Inutile de tenter de contrecarrer ses instincts naturels, ils reviennent au galop. A moins d'en tenir une sacrée couche. Merci Pampers. (J'ai retiré ces deux dernières phrases incontinent. Tu vois que j'ai mes limites !)
Je me dirige donc vers les portes marquées respectivement 'Privé' et 'T.ilett.s'. J'emprunte celle dont la pancarte recèle des carences en voyelles. On comprend très bien quand même où on va aboutir. Le mec qui va uriner chez le privé en expliquant qu'il n'a pas décrypté le message au-dessus de l'autre porte est de mauvaise foi (…) ou Hongrois : dans cette langue 'tillets' signifie 'Privé'. Amis cafetiers, vous êtes prévenus : méfiez-vous donc des consommateurs hongrois, prostatiques ou pas.
L'endroit relativement propre, avec quatre urinoirs muraux qui vous tendent les bras et dont les bruits de fuites des chasses vous invitent à vous joindre à elles. Je me place. Soulagement.
En toute fin d'allègement, une dextre poilue vient s'abattre bien à plat sur mon épaule et y reste plaquée. Mon cœur cède. Pendant cent millièmes de seconde, je meurs. Mes genoux plient sous mon poids. Mes paupières se ferment à demi. J'ai un voile rouge devant les yeux. Je me vois mort, mais déjà je me récupère, ressuscite. Mes battements de palpitant reprennent.
Mes oreilles trépident de pulsions chaudes et de résonances cardiaques amplifiées.
Ma tête me tourne, mais je tourne la tête. C'est bien 'lui' qui est là. Je crois qu'il parle. Je ne l'entends pas encore. Mes palpitations font encore trop de bruits caverneux dans mes esgourdes. Je suis déconnecté. Mon intellect patine dans la mélasse de ma trouille. Sous peu, je vais re mourir une centaine de millième de seconde. J'aimerais à la fois que mon cerveau se débranche complètement d'effroi et 'm'évanouisse', ou réagir, dégager cette main, faire quelque chose.
Le bruissement cristallin de derniers milliers de billes de verre minuscules dégringolent dans mes conduits auditifs. Elles s'entrechoquent en laissant place libre aux paroles de mon leughenear. Pardon, tourmenteur (faut être dunkerquois pour la comprendre, celle-là).
- (…) pas peur, vous ne craignez rien. Inspecteur GROPIF de la section spéciale.
Je ne dois pas avoir rater grand chose. Ses paroles résonnent sous mon dôme. La capacité de les analyser me revient enfin. Mais je ne suis pas plus rassuré.
- Poirquou j'ausais preur ?
C'est moi qui ai bredouillé cela ? Je crois bien. Je fais face au flic.
- Fermez votre braguette, ça fait désordre, m'enjoint-il.
- C'est ce que j'fais, mais j'y arrive pas : ça coince, reprends-je, incapable de dégager mes yeux, brûlants de fixité, de son regard.
- Faites les choses dans l'ordre, ça ira mieux. Rentrez ce qu'il faut normalement ranger et votre fermeture éclair remontera mieux ensuite, vous verrez, sourit-il.
J'ai vraiment été assommé de trouille, moi. Cette situation ridicule le dénonce bien et me remet total d'aplomb. C'est d'ailleurs là que je ressens la vive souffrance 'pénissiale' consécutive à mon égarement. Elles me font rire quand elles causent de leurs douleurs à l'accouchement, les gonzesses. Elles ne savent pas les maux des hommes. Mais laissons-les pérorer. Tant qu'elles font ça, on sait où elles sont. Je sens que je vais encore me faire des copines parmi ces miss chochottes, moi. Mais j'aime bien. (Là, j'ai supprimé et je lui ai mis ma main dans la gueule. Croyez-moi, Mesdames, il n'est pas près de recommencer. Annette.)
- Retournons au bistrot et installons-nous pour bavarder, m'invite t-il.
Je respire un peu mieux. Si on rejoint les autres consommateurs, c'est sûrement que rien de trop fâcheux ne m'arrivera.
Nous nous asseyons à une table un peu à l'écart.
- Vous buvez quelque chose ? nous interroge le patron avec un air dédaigneux. Il s'imaginerait que je viens de me faire racoler dans ses WC que j'en serais pas étonné. Enfin, c'est moi qui le ressens comme ça. Ça me refile un trac monstre.
- Un schweppes, réclame Gropif.
- Et pou mohi , un coga praton si yoplait, que je bégaye.
Le bistrotier s'éloigne vers son comptoir.
- Voilà, en deux mots ce qui m'amène. Je ne peux pas vous dire exactement pour qui je travaille. Nous vous avons sélectionné sur pas mal de critères. Le principal étant …
s'arrête le policier lorsque le patron s'approche avec un plateau.
- Un schweppes et un Coka.
- J'avais demandé un Cognac ce coup-ci.
- Ha, mince. Décidément. Vous causez pas fort vous, dites donc ! Hein, qu'il cause pas fort, vot copain ? J'vais pas boire du Coka pour dire de pas perdre cette merde, quand même ! Tant pis, pertes et profits. J'vous amène vot cognac, soliloque le patron en retournant d'où il vient.
- Donc, le principal critère est vos connaissances informatiques. Le deuxième concerne votre état d'écrivain. Le troisième, votre prénom : Philippe.
- Comment vous savez ça, vous ?
- J'suis dans le renseignement, mon garçon. Quatrièmement, vous êtes célibataire.
Le patron m'apporte mon verre.
- Alors là, tout faux, je vis avec une dame et j'ai même trois enfants ! Ha, elle est belle la police du renseignement, m'enhardis-je en buvant l'alcool d'un trait, comme je l'ai toujours vu faire au cinoche et par la mère d'Annette.
- Ta femme est partie ce midi en tandem avec son amant, Michel Drucker, celui de la télé, dans les environs de Rouen. Tu la reverras plus de sitôt. C'est loin Rouen. Et ça roule vite, Michel Drucker. Elle a déposé les mômes chez sa maman, 'grand-mère cul-sec'.
- Ha mince, ils sont forts les renseignements de la police.
- Je reprends où j'en étais : tu es donc seul maintenant !
- Je crois pas que je vais le supporter
- Tu crois ça, mais si ça peut te remonter le moral de l'apprendre, elle te trompe depuis un an et demi, et pas qu'avec des mecs de la télé ! Dans le tas, y'avait surtout du téléspectateur.
- Non, j'parlais pas de ça : je vais pas supporter le Cognac.
J'en bois jamais et je sens que j'aurais pas dû commencer aujourd'hui et si goulûment.
- Accroche-toi encore un peu au bastingage, je vais t'annoncer ce qu'on attend de toi.
- Va-z'y ! D'un coup, j'me sens mieux, clean, aérien, cool, comme après trois packs de bière ! Déballe l'affaire, pépère !
- En un mot, t'es déjà bourré, quoi. Garde un peu de lucidité. On veut que tu traques un groupuscule international. Il se cache officiellement sous couvert d'une association à but littéraire. Mais il pourrait très bien être constitué essentiellement de sujets au verbe subversif de la pire espèce, selon nos informations.
- Et vous êtes bien informés, en général : ma future ex femme, Michel Drucker et moi, on est bien placés pour le savoir.
- Toi, tu épies, tu fraternises, tu emberlificotes, tu prends des notes et tu nous racontes tout ça. C'est encore clair ?
- Impecc, mon pote ! Patron, remettez-nous sa petite sœur, réponds-je en montrant mon verre d'un pouce inversé, façon mise à mort.
- On te donne un trimestre pour infiltrer l'asso. On fait un point après un mois. On t'épaulera tout le temps. On tâchera de faire en sorte que tu te fasses remarquer. Dorénavant, oublie que tu es le cocu officiel d'Annette. Tu habites toujours Dunkerque, et tu es célibataire, me précise t-il en me tendant un papier sur lequel le nom d'un site est noté à l'encre noire : poil@gropif.com .
- J'ai mal au cœur !
- C'est comme ça avec l'alcool quand on en abuse.
- Là, j'parlais pour le départ de ma femme. J'comprends pas : elle a jamais était fana de bicyclette, de mon temps.
- J'crois qu'on a touché le gros lot avec ce guguss ! Pour clore la discussion, tu toucheras un mandat mensuel de cinq mille deux cent trente deux €uros et quarante sept cents, déductions vieillesse faites.
- Mais j'ai pas de talent d'écrivain, pour pénétrer ce milieu littéraire, moi!
- Dis-donc, plus tu te bourres la gueule, plus tu deviens lucide, toi. On t'enverra des textes, des commentaires, des aides, t'inquiète pas. Et si tu lis un peu ceux qui écrivent dans cette asso, tu verras que t'es pas le seul à ne pas avoir de prédisposition. Si tu as besoin d'infos, sur le papier que je viens de te filer, tu as l'adresse d'une boite aux lettres Internet. Tu y laisses un message et je réagis presque aussitôt. Sur ce, salut.
- Mon bus passe dans cinq minutes. J'te raccompagne, si tu veux, Longtarin !.
- T'es pas dans un Gaston Lagaffe, ici. Moi, c'est Gropif ! Va te pieuter, mon gars, t'en as bien besoin.
C'est marrant, après cette conversation et quatre Cognacs, je me sens bien comme tout. Je n'éprouve plus aucune crainte. Comme quoi on n'a encore rien trouvé de mieux que le dialogue pour évacuer ses peurs !
Pas de nouvelles de Michel Drucker. De l'autre salope non plus, d'ailleurs. Et je suis plutôt content de penser qu'elle ne sera plus là pour me hurler dans les cages à miel.
CHAPITRE TROISIEME SUR DEUX (*)
(*) Faut m'excuser : je n'avais prévu que deux chapitres au départ.
La nuit fut réparatrice. Je ne sais plus comment je suis rentré chez moi. J'ai dormi dans le canapé et je suis à poil. Aurais-je eu un éclair de lucidité du fond de ma cuite cognaquée ? Consommer des produits alcoolisés sains et haut de gamme recèle de bons côtés : le crâne ne me fait pas mal. Je remets les pieds sur terre. Je réalise que mes nuits deviendront inévitablement beaucoup plus calmes et reposantes sans la nouvelle copine de Michel Drucker : Annette n'est plus là !
Un événement s'est déclenché, il y a dix à quinze secondes. Je n'y ai prêté aucune attention sur le coup, tant il m'est familier d'ordinaire, mais il me chairdepoulise instantanément dans les circonstances actuelles : des bruits de pas feutrés émanent du couloir de l'appartement. Je vais laisser mon cœur sur le carreau, si elle continue dans les angoisses, cette histoire. Je fixe la porte d'accès au salon. Et qui apparaît dans l'encadrement ? Je te donne en Simca mille ? Annette ! Elle me scrute, des pieds à la tête l'air sévère. Je sens qu'elle va m'engueuler. La meilleure défonce, c'est l'attaque, et c'est ce qu'elle va faire. Mais je refuse de subir, ce coup-ci : c'est elle qui s'est barrée avec Michel Drucker, pas moi ! Bon, d'accord, elle est revenue. Mais c'est pas une raison pour me crier dessus ! Je prends donc les devants :
- T'as ramené le tandem ?
C'est tout ce que j'ai trouvé à lui dire. Lamentable. J'ai pas l'habitude de la malmener.
- Qu'est ce qu'il me raconte, le résidu ? Il est encore torché ? T'as vu dans quel état t'es rentré hier soir, mon cochon ? Et quand je dis 'soir', je suis généreuse ! Il était pas huit heures ! Et moi, bonne poire, j'le déshabille, j'le couche et tout et le toutim !
- Il est où, Michel Drucker ? T'as récupéré les mômes chez Mémère 'cul-sec' ?
Là, elle m'a regardé bizarrement. Elle n'a plus rien dit, mais a agi. Les choses se sont enchaînées : appel du médecin, du spécialiste, de l'ambulance, internement. Verdict : Je fais des blocages ou je schizo freine, je sais plus bien. Syndrome du onze septembre, qu'ils disent. Ouf ! Tout cela n'était que le produit de mon imagination éthyliquement inspirée. Quelques petits mois en institut spécialisé et j'aurai l'éclat du neuf.
J'ai retrouvé un pote, à l'hôpital psychiatrique : mon président des alcooliques qui n'est plus un anonyme pour moi, puisqu'il s'appelle Cyrille. Je me demandais aussi pourquoi je ne l'avais plus croisé dans mes histoires depuis la rencontre au carnaval. Ben j'ai la réponse. Il est là depuis quatre mois. On se voit dans sa chambre à l'heure de l'apéro. Il a réussi à produire une petite liqueur honnête, à partir d'emballages de chips aux oignons. Il est fort, le bougre. On est bien.
Alors, je me requinque deux mois, je me refais une santé, un foie pour lequel je me ferai moins de bile, et je te retrouve ensuite pour de nouvelles aventures pas piquées des boites de thons. Figure-toi que l'administration m'a déjà trouvé un stage à effectuer. Je vais bosser, ça va me changer. Et si tu devines où, c'est que t'es balaise : à l'A.N.P.E. Et pas du côté usagers : dans les bureaux ! Ils vont en baver, les sans-emploi !
Je cherche mes bonbons anti mauvaise haleine dans ma poche. Mes doigts effleurent un papier plié. Je le sors, le déplie et le lis. Y est inscrit, au stylo bleu :
Je t'ai annoncé deux mois de repos ? Tu m'en laisseras bien cinq ou six de plus ?
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TOUT PETIT LEXIQUE DES QUELQUES MOTS DUNKERQUOIS CROISES AU LONG DE CE TEXTE.
Outepoupe : fatigué
Veintche : Homme, mari
A noste kêe : au revoir
Leughenaer : tour du menteur
Krampeut' : tourne disques
Vulback : poubelles
Walle walle : ben ben ben