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PULL ENVIE : L'ESSAYAGE

Par DEMOTIER

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Table des matières
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3h54, QUEL TITRE PRECIS !

Samedi, 03h54mn.
Réveil en sursaut, le battant qui cogne comme un fou, les idées pas en place. Tout se bouscule. Abrutissement. Ah oui, il fait nuit; je suis couché; des brumes d'un rêve improbable déjà oublié; le timbre de canard enroué de l'interphone; coup d'œil au radio-réveil : quatre heures moins cinq; s'habiller pour aller se renseigner sur l'identité du réveilleur de pauvre monde. Toutes ces fulgurances en pas une seconde qui flashent ma tête embrouillée.
S'enchaîne l'inévitable moment de la cogitation et de supputations : ce sont les flics qui viennent annoncer une mauvaise nouvelle ! Les pompiers qui font évacuer les locaux pour une intervention ! Ou alors un boute-en-train qui se fait une hilarante partie de sonnettes dans la nuit ! Encore une seconde de passée. J'enfile mon futal précipitamment. Je ne sais pas si les enfants ont été réveillés, mais faut pas traîner pour se rapprocher de l'interphone en cas de récidive du canard rauque.
Mais rien. Plus rien. Le silence a repris ses quartiers. Enfin, relativement. Seuls les bruits familiers, tolérés par l'organisme, admis par l'oreille et qui laisseraient un calme trop grand nous envahir s'ils venaient à disparaître, règnent dans les pièces, tels :
    - le ronron du réfrigérateur Arthur Martin, dont la marque me verse des €uros chaque fois que je la cite. (Ce n'est pas pour rien que je l'ai déjà mentionnée, dans l'épisode où je racontais les péripéties de l'achat du frigo, souviens-toi ! Mais je fais remarquer parallèlement que je n'en abuse pas pour carrer du Arthur Martin à tous mes coins de pages.)
 
    - le vrombissement feutré des moteurs de voitures, de temps en temps, sur le boulevard. (Je n'ai pas cité de marque de bagnoles. Aucune d'entre elles n'a répondu favorablement à mes sollicitations et il n'existe pas encore de bagnoles Arthur Martin à ma connaissance.)
Voilà les seuls bruits qui courent dans mon appartement. Aucun potin, aucune médisance.
J'ai eu affaire ici à un sombre crétin, assurément, qui s'est fait plaisir en appuyant sur le timbre. Pauvre tâche. Y'a vraiment des gens qui ne vivent que pour enquiquiner le monde, c'est pas possible autrement. Va t'en retrouver le sommeil, après cela, toi ! Comment veux-tu être en forme au boulot après des nuits comme celle-là ? Heureusement que je suis de nouveau chômeur ! J'espère au moins que le blagueur a pris la peine d'appuyer sur toutes les sonnettes de l'immeuble. Y'a pas de raison qu'il n'y ait que moi qui se sois fait importuner ! Je sais pas ce qui me retient de descendre appuyer sur tous les boutons d'appel pour en être sûr...
Et puis merde : j'y vais !
 
***
 
Dimanche, 04h02.
 
C'est pas vrai ! C'est reparti ! Ça a re sonné ! On m'en veut ! On me cherche ! Mince, aucune fenêtre de l'appart ne donne sur mon entrée d'immeuble ! Le temps que je me loque et le rigolo sera déjà à des kilomètres ! On me persécute pour quoi, au juste ? On me tarabuste, on me harcèle, on me tourmente ? Moi qui n'ai pas d'ami, j'aurais des ennemis ? Ou au moins un ? Intéressant !
Ma femme s'est réveillée, elle aussi. J'allume ma lampe de chevet. On va en avoir des choses à se dire, pour une fois ! Cet énergumène qui irruptionne dans nos sommeils, ça va nous faire la journée, facile, à chercher qui il peut être, comment s'organiser pour le débusquer, ce qu'on lui fera en représailles. On aura même tout intérêt de prendre garde à ne pas avoir l'esprit trop accaparé par l'affaire, car on risquerait d'en oublier facilement de regarder Michel Drucker dans l'après-midi si on n'y prête pas attention. Quelle aventure !
- Demain, je mets le réveil à quatre plombes moins le quart et je lui tombe dessus, à cet emmerdeur. Ça va lui faire drôle. Je m'en vais te l'éclater joyeusement, le gaillard, je peux déjà te l'annoncer !
- Calme-toi, chérie, laisse-moi faire ! C'est chiant, mais c'est pas si grave, ça ne mérite pas une punition disproportionnée non plus. Tout au plus une bonne trouille, et puis voilà, non ?
- J'te préviens, on fait comme tu veux, mais tu verras qu'avec tes méthodes de couille molle, on va continuer à se faire emmerder. Avec moi, ce serait radical. T'es bien placé pour le savoir, non ?
Puis elle sourit machiavéliquement.
- Laisse-moi faire quand même, ma grande !
- C'est bien que ça m'emballe pas des masses de me lever à des pas d'heures, mais je sens que tu vas merder comme un grand, comme d'hab. Là-dessus, tu ne m'as jamais déçue. Allez, éteins la lumière, qu'on se rendorme ! m'intime t-elle.
Se rendormir ? Plus que l'excitation de l'incident et la recherche de son futur traitement, c'est le 'sourire' qu'elle m'a décoché qui s'est tatoué sur ma rétine et qui me hante ! Je suis sûr qu'il m'empêchera de me ré ensommeiller.
Peut-être même à tout jamais.
Je n'avais pas prévu que cette histoire tournerait au récit horrifique. La plume vous échappe, quelquefois !
 
***
 
Dimanche, 09h27.
 
- Eh, gamin tu dors ?"
- Hein ? Quoi ? Oui ? Non ! (Je n'aime pas quand elle m'appelle 'gamin' !) Bien dormi, mon amour ?
- Kes'ça peut'fout ? Demain matin, réveil de bonne heure et de bonne humeur à trois heures !
- Pourquoi trois heures ? Si je t'avais laissée faire, tu aurais programmé le réveil à quatre heures moins le quart, et pour moi, poum, trois quarts d'heure avant ?
- Moi, c'est moi, et toi, c'est moi aussi ! Alors ce sera trois heures et pis c'est tout ! Tu t'embusques où tu veux, t'attends l'autre abruti, tu lui tombes dessus, tu fais ce qu'il faut et basta ! Je te demande pas si c'est ok, parce que C'EST OK !
- Bien sûr mamour ! J'tâcherai de pas te réveiller !
- Pour ta petite santé, vaudrait mieux pas, en effet, gamin !
 
***
 
Lundi, 03h00.
 
Mince, déjà ? J'ai eu du mal à m'endormir, je me suis englué dans un sirop de sommeil pâteux, et juste au moment ou je me reposais un peu profondément, cette saleté de sonnerie qui me déchire les oreilles ! Enfin, j'ai épargné l'essentiel : j'ai réagi vite et Annette ne s'est pas réveillée. Je l'ai échappé belle. Habillage. Pas de toilette, pas de café. J'ai froid. Quelle énorme envie j'ai de descendre dans le froid du petit-petit-petit matin pour me les geler et me mortifier un maximum.
Enfin ! Let's go ! Annette a parlé !
La cage d'escalier. La porte d'entrée principale. Elle débouche sur un 'couloir' passant qui protège de notre ordinaire crachin nordiste. Par contre, cette voûte génère un courant d'air pas piqué des canetons. Un froid de canard, quoi. Transi qu'il est, le Philippe. Trouver un coin à l'abri des intempéries et des yeux. Pas une mince affaire ! D'un coup, je m'interpelle intérieurement.
- Dis, gamin, deux choses : premièrement, pourquoi te grilles-tu des subsides en ne mentionnant pas plus souvent ton sponsor ? Deuxièmement, qu'est ce qui t'oblige à patienter à l'extérieur ? Ne serais-tu pas bien mieux dans l'entrée de l'immeuble, près des boites aux lettres, par exemple, lumières éteintes ?
Même si j'admets que mes remarques sont bonnes, j'ai horreur quand je m'interpelle en me qualifiant de 'gamin'. Coup de passe électronique pour commander l'ouverture automatique de la porte principale. Je réintègre l'entrée et m'acagnarde dans un coin. Les lampes s'éteignent. L'attente commence. J'ai froid. Annette dort.
 
***
 
Lundi, 03h31.
 
La lumière de l'entrée s'allume. J'ai froid. Bruits de pas. Par la porte entrouverte donnant sur la cage d'escalier, je vois passer un de mes voisins qui travaille chez Brandt et qui descend au sous-sol où nos voitures sont garées. Ce con n'est même pas capable de bosser chez le constructeur d'électroménager qui pourrait me faire gagner un peu de sous. La minuterie déclenche ma plongée dans l'obscurité.
Je me répète, mais je n'ai toujours pas plus chaud que ça. Annette dort.
 
***
 
Lundi, 03h47.
 
Il ne se passe rien encore, mais on se rapproche de l'heure fatidique, non ?
 
***
 
Lundi, 03h59.
 
Je vois s'inscrire à l'instant 04:00 sur ma montre. Il m'a semblé qu'elle a mis au moins dix minutes pour passer de 03:59 à ce chiffre rond. J'ai froid. Mais le dénouement approche.
 
***
 
Lundi, 04h45.
 
J'en peux plus. De toute évidence, notre tourmenteur a cessé ses élucubrations. Toute cette attente pour rien ! Bon, je patiente encore un quart d'heure. Ensuite, je monterai affronter l'Annette. J'vais encore me faire appeler Arthur. Pas Martin. Pourvu qu'elle dorme encore !
 
***
 
Lundi, 07h30.
 
Son radio réveil zonzonne. Comme à son habitude, et pour bien me faire sentir qu'elle apprécierait grandement que ce soit moi qui me lève spontanément pour secouer le gamin, elle me file un coup de latte dans la guibole gauche. Rien de méchant. Simplement, elle s'assure que j'ai bien capté le message. Je me lève. J'ai le front d'une épaisseur de cinq centimètres au moins. Il me pèse. Et il appuie de tout son poids sur mes paupières qui ont du mal à rester ouvertes. Je m'en vais m'occuper de mon garçon. Une fatigue chronique me frigorifie à nouveau.
Mais je m'en moque : l'incident avec notre persécuteur est clos.
 
***
 
Mardi, 03h55.
 
Mais c'est pas possible ! C'est fait pour me rendre fou ! Ça vient de re sonner à l'interphone ! C'est dingue, ça !
- Et c'est reparti ! Je l'savais ! J'te l'avais dit ! J'te l'avais pas dit, peut-être ?
- Mais j'ai fait ce qu'il fallait, hier matin ! J'ai fait ! J'suis allé me cailler les os dans le froid. Y'a eu personne, j'peux pas te dire autre chose !
- T'es vraiment qu'une…
- Je sais, te casse pas : une couille molle
- T'as vu qu'on devient de plus en plus complice ? Tu devines même mes pensées. On fait un beau petit couple, non ? Demain, tu remets le couvert à trois plombes.
Dieu merci, ce coup-ci elle n'a pas souri. Quoique j'en sais rien. J'imagine, j'extrapole, je suppute : l'expérience aidant, je n'ai pas éclairé la chambre. Dans le doute, mon imagination fait le reste : le fantôme de son rictus me réinvestit la pensarde. Mon reste de nuit sera long.
 
***
 
Mercredi, 06h43.
 
Ouillouillouille ! J'ai bien entendu l'alarme du réveil, mais j'ai replongé aussi sec dans le sirop sitôt après l'avoir désamorcé. J'vais ma faire engueuler ! J'suis vraiment qu'un testicule flasque ! Annette va se réveiller d'ici une petite heure. J'ai peur.
 
***
 
Mercredi 11h50.
 
Je reviens du tennis où je suis allé récupérer le gamin. Je prends en passant mon courrier, comme d'habitude. Rien de bien intéressant, si ce n'est cette promo pour des machines Arthur Martin. La porte de l'ascenseur s'ouvre. C'est la vieille dame du dessus qui en sort. Elle est gentille, cette femme. Chaque jour, elle glisse son journal de la veille dans notre boite aux lettres. Elle parle vite. Et elle mâche ses mots. Faut s'accrocher pour comprendre ce qu'elle raconte. Mais elle est gentille quand même. Pour des commodités de lecture, je traduis immédiatement ses propos mi-zozotant, mi-surexcités, mi-dunkerquois, dans un français à peu près correct. Parce que si je te les retranscrivais tels quel, ça donnerait à peu près cela :
- J'chus j'chus j'chus  toute  toute oute outepoupe, en en en c'moment ! J'dooor' pu après quatr heu ! Savez pas c'qui m'arriv à c't'heur' ?
Tu admets que c'est pas simple à lire ? Moi; j'le vis tous les jours. Mais j'adore. Je reprends donc.
- J'suis toute fatiguée, en ce moment. Je ne dors plus après quatre heures ! Vous savez ce qui m'arrive maintenant ? (ça va mieux, écrit comme ça, hein ?)
- Ben quoi donc ?
- En ce moment, ma marchande de journaux est en vacances. C'est sa remplaçante qui dépose ma 'voix du Nord' tous les matins. Elle a pas de passe pour ouvrir, la pauvre, alors elle sonne chez moi pour que je lui ouvre ! C'est gai, j'vous jure !
- Tiens, moi c'est pareil ! Y'a quelqu'un qui sonne chez moi de bonne heure depuis quatre-cinq jours !
- Elle est gentille, mais pas très douée.
Elle ne se souvient jamais du numéro de mon appartement. Moi, c'est le 21, mais elle se trompe systématiquement et appuie d'abord sur le bouton 12.
- C'est chez moi qu'elle sonne, cette conne !
- Mon pauvre Monsieur ! C'est pas très rigolo, hein ?
- Pourquoi ça n'a pas sonné, lundi ?
- L'lundi, c'est le jour de la 'voix des sports', mais j'la prends pas : vous savez, moi et le sport, hein !
- J'm'en vais devoir expliquer ça à Annette, ce soir, quand elle rentrera.
- Mon pauvre monsieur ! Mais vous inquiétez pas : dans moins de trois semaines, ma marchande habituelle sera de retour. Allez ! A noste kêe.
 
***
 
Mercredi, 11h53.
 
Epuisé et démoralisé, couille molle va se coucher. Seule consolation : Arthur Martin lui versera 265 euros sur son compte, rien que pour cet épisode.
 
***
 
PS : Cette histoire n'a pas été vécue. Il n'y a qu'une chose de vraie là-dedans, et je te la joue sous forme de questionnaire à choix multiple qui fera appel à ta perspicacité (attention, il y a un piège) :
1°) Soit Arthur Martin me doit vraiment des sous
2°) Soit Annette est certainement une charmante personne.
 
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