In Libro Veritas

PULL ENVIE : L'ESSAYAGE

Par DEMOTIER

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Table des matières
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AMIS CALMANTS

Aaah ! Mes débuts étincelants avec Annette ! Après trois ou quatre semaines d'approches furtives et quasi anonymes au sein d'un troupeau de copains, et profitant d'un relatif tête-à-tête, j'ai osé lui parler. Une main avait suffit à saisir mon courage, tant ce dernier était peu abondant.
- Tiens, on s'f'rait pas une toile, ce soir ?
- Nan ! J'ai aucun don pour la peinture et j'sors avec Ticube.
- S'faire une toile, ça veut pas dire peindre une ….
- Me prenez pas pour une nouille cuite ! Je sais ce que ça veut dire ! J'voulais juste un peu appuyer le trait, des fois que vous auriez pas complètement senti tout le bien que je pense de votre invitation à la noix et de celles qui pourraient venir. Je dois préciser ma pensée ?
- Ah ouais ! répliquais-je du tac au tac, avec le sourire complice de celui qui accepte l'humour acerbe des autres en toute circonstance, même s'il vient d'être broyé de l'intérieur dedans par une iroshimatisation de ses sentiments naissants. Pour demain soir, t'es d'accord, alors ?
- Ah ben non plus, j'ai une toile à peindre avec Hector.
- Bon, ben on verra plus tard, je vous remercie, bégayais-je, en bénissant la venue vers nous d'un petit groupe de potes dans lequel je m'empressais de me ré-anonymiser.
Face à mon manque de réaction et de répartie, je me sentais con comme la lune. Aussi m'éclipsais-je dès que possible, seul. Il était dix-huit heures quinze. Huit bornes à pied. A vingt heures trente, je me suicidais aux UPSA effervescents : c'était le seul médicament dont je disposais dans ma fantomatique boite à pharmacie. Vingt heures quarante cinq, j'en réchappais définitivement.
Vingt et une heure, je faisais une crise d'aérophagie. Si un jour j'écris la triste histoire de ma vie, y'a peu de chance que je décroche le grand prix de l'élégance. Ni aucun autre, d'ailleurs. Le lendemain, je regrettais mon geste : j'avais mal au crâne et plus un seul médicament sous la main pour tenter de me soulager en m'upsatisant.
 
***
 
Comment il se fait que je sois revenu à la charge ? Ça doit découler d'un con court de circonstance, sûrement. Oui, c'est cela : c'est elle qui m'a re contacté, par téléphone. Elle m'a pressé de lui re-proposer une invitation au cinéma. Je ne voulais pas. Elle ne m'a pas laissé le choix. C'est à partir de cet appel que j'ai commencé à lui obéir, sans que cela cesse une seule seconde depuis. Je me rappelle qu'on est allé voir "LA GUERRE DES ROSES", un excellent film, au demeurant.
Et nous voici aujourd'hui, bien ensembles, inséparables, indissociables même, soudés, assortis, dans la plus totale plénitude, amourachés, épris, enthousiastes, passionnés…
Je me rends bien compte de ce que ces deux dernières lignes peuvent revêtir, pour mon lecteur, de paradoxes, d'invraisemblances, d'inconcevabilités, alors j'explique : j'aime Annette et Annette s'aime. C'est comme ça : elle l'a décidé.
Mais quelquefois, elle me fait un petit peu peur.
 
***
 
Nous avons encore quelques copains. Oh ! Des relations très épistolaires, enfin je pense, si ce mot veut dire rares, espacées, exceptionnelles, accidentelles, invoulues. Je ne suis pas sûr qu'un seul vocable ait autant de sens précis.
Mais comme j'arrive plus à mettre la main sur mon dico, on va dire comme ça, hein ?
Nous n'avons plus les mêmes fréquentations qu'avant. Quand les gens commencent à bien nous connaître, on préfère ne plus les côtoyer. On a les fiertés qu'on se donne. En moyenne, on arrive à faire illusion et à donner le change pendant quinze jours.
Ce soir, nous sommes chez de récents camarades d'enfance et la météo nous permet de prendre l'apéro dehors : il ne pleut presque pas. Le maître des lieux emmène les garçons à la cave pour leur montrer ses maquettes. Il fait dans le modélisme aérien. Annette est restée avec les femmes. Perso, j'aurais pas trop su dans quel groupe la diriger.
Elle a déjà bien goûté au Soho-jusd'orangé. Donc, elle cause. Et plus elle boit, mieux elle cause. On a ça en commun. Moi, plus je picole, mieux j'l'écoute. Ça ne s'explique pas. On se complète, en fin de compte. Bon, bien sûr, il arrive un moment où elle patine un peu des labiales, mais elle a de la marge. Pour arriver à un tel niveau de performances et de maîtrise, seul l'entraînement intensif et journalier paye. Cherche pas ailleurs, y'a pas de miracles. Elle commence :
- Tu peux pas savoir comme c'est agréable, le dimanche matin, quand je me réveille et que Philippe n'est plus dans le pieu. Déjà, rien qu'en le constatant, j'apprécie l'instant. Je me mets les bras et les jambes en X et je m'étale en m'étirant voluptueusement sur toute la surface du matelas. Cerise sur le bateau, j'entends des bruits de lavage de vaisselle au bout de l'appart. Celui qui me sert encore un peu de mari est en train de l'effectuer dans la cuisine.
T'entends comme elle s'exprime ? On ne la reconnaît pour ainsi dire pas ! Et attends, elle n'en est qu'à l'échauffement, là ! Une copine rétorque :
- Tu vois qu'il n'est pas si mauvais. Si on t'écoute, t'es mariée à un bœuf ahuri qui ne sait rien faire de ses quatre sabots !
- Ouais, mais tu vas voir : pendant qu'il nettoie, je ne dois pas bouger et patienter la fin du remue-ménage. Si je débarque trop tôt pour prendre mon petit-déjeuner, il arrête tout, là où il en est, et s'en va au foot le plus rapidement possible. Officiellement, il aurait horreur d'être observé dans l'exécution de ces taches ménagères. Comme si c'était avilissant ! Alors, je prends mon mal en patience et je reste couchée, cinq à dix minutes, voire plus, qu'il ait le temps de finir. Mais je ne sais pas comment il fait son compte pour provoquer autant de tapage ! Shiva ne doit pas faire beaucoup plus de bruits que lui quand elle lave sa vaisselle à tours de bras !
- C'est malgré tout le pied, pour toi, non ?
- Faut pas pousser non plus ! Tu te doutes bien qu'il y a un revers à la médaille : sur vingt éléments lavés, quatre ou cinq sont encore sales et seront à repasser sous le robinet d'eau chaude. Ce que je ferai dès qu'il aura le dos tourné, pour ne pas le froisser. Car c'est qu'il est versatile, en plus, ce con ! Mais enfin … C'est mieux que rien, hein ?
- Donc, pour résumé, et vu tout ce que tu nous as déjà raconté sur lui, la vaisselle non plus, c'est pas son fort.
- T'as bien cadré le gaillard. Tiens, ne pars pas les mains vides, rends-toi utile : va me refaire les niveaux de Soho !
 
***
 
Pendant ce temps, après avoir reluqué les bonzaïs d'avions, notre hôte nous a rabattus vers un tonneau de pinard pour un petit ravitaillement en plein vol. Un de nos potes nous rejoint : il est allé fumer une clope sur la terrasse. Il démarre :
- Philippe, tu sais qu'Annette cause de toi, là-haut ? Elle parle d'une histoire de vaisselle du dimanche, j'ai pas tout capté, j'ai pas suivi le début ....
- Ah ! Elle décrit mes manœuvres d'avant match ! Je t'explique : quand j'ai match, j'ai le sommeil léger. J'ai horreur du foot ! C'est la seule excuse que j'ai trouvée pour me barrer. Je me réveille de bonne heure. Alors, je me lève. C'est là que je rencontre deux problèmes : passer les longues minutes qui me séparent de mon départ et, le plus important, tenter de faire en sorte qu'Annette ne se lève pas. Au fil du temps, j'ai mis au point une combine qui, malgré tout, m'arrange : je fais la vaisselle. Crois-moi que je fais en sorte que cela s'entende. Je sais qu'Annette me laissera tranquille jusqu'à ce que j'aie fini.
- Mais y'a bien des matins où t'as rien à nettoyer, non ? Tu fais quoi, alors, pour compenser ?
- Quand je n'ai pas grand chose à laver, aux grands mots les grandes emmerdes : je sors des armoires des trucs propres et je les passe dans l'eau savonneuse .
- Ce qui est marrant avec vous deux, c'est que vous êtes tout le temps en train de vous charrier ! Mais au fond, vous vous aimez bien, on le sent !
- Ouais, ben tu dois être enrhumé ! Rêve pas ! C'est pas que de la façade : je ferais n'importe quoi pour la tenir éloignée de moi chaque fois que cela m'est possible.
Nous ne nous supportons plus beaucoup. Surtout moi.
- J'étais assez loin des filles, quand je fumais, mais j'ai entendu ta femme expliquer qu'elle restait longtemps couchée. J'ai pas compris pourquoi …
- Dans les premières années, il est arrivé qu'elle débarque avant la fin du nettoyage. Je plantais tout et je me cassais en prétextant que je ne supportais pas qu'on me reluque quand je vaissellise. Crois-moi, elle n'a pas été longue à comprendre que son intérêt était de patienter au pieu ! Mais les gars, si l'un de vous veut adopter ma méthode, j'ai un dernier conseil important. Qu’est-ce que je dis, important : essentiel ! : surtout, ayez le réflexe de déposer des traces sur un verre, des tâches sur une tasse, des cochonneries sur un couvert ou dans je ne sais quelle assiette.
- J'vois pas c'que ça t'amène ?
- Malheureux ! Mais c'est un excellent moyen pour que ta bonne femme ne t'oblige pas à participer plus souvent aux travaux domestiques tout en lui donnant l'impression que tu es quelqu'un de bonne volonté !
- Ah ! Pas bête !
- Vu que t'as l'air intéressé, la prochaine fois, je t'apprendrai à te forcer à déchiffrer le magazine télé ou le "Canard enchaîné" aux toilettes pour gagner du temps sur les autres corvées qui pourraient t'être distribuées. Pas mauvais, ce petit gorgeon. Tiens, remets-moi son petit frère !
- Quel déconneur, ce Philippe ! Quel pince sans rire !
- Ne me remercie pas ! Il est bon de pouvoir faire partager son expérience à de jeunes pousses tendres quand on est un vieux chêne.
- Ou un vieux gland ?
- (…) Tiens ! Annette ! Ça fait longtemps que t'écoutes ?
- Assez longtemps pour t'annoncer des bonnes nouvelles : dès qu'on rentrera, une petite scène de ménage gratinée te sera spécialement dédiée ! Et après celle-
là, crois-moi, tu auras beaucoup moins de vaisselle à astiquer le dimanche matin.
 
Quand je te disais qu'elle causait bien après l'apéro !
 
***

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