In Libro Veritas

PULL ENVIE : L'ESSAYAGE

Par DEMOTIER

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Table des matières
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LES CHAUSSETTES D'ANNETTE

LES CHAUSSETTES D'ANNETTE (VERSION I)
 
Je me suis fait plein de copains en tôle…
Non, je commence mal, là. En l'écrivant comme cela, mes amis correcteurs se seront déjà précipités pour proposer une virgule entre 'copains' et 'en tôle', car on pourrait croire que je fabriquais des camarades en fer. Tôle ou taule, d'ailleurs, les deux orthographes étant acceptées, même si c'est le genre de détails auxquels on porte peu d'importance quand on les utilise en prison.
Faux-départ. Rien que par respect pour mes vérificateurs, je recommence. Excusez le dérangement, les deux amis contrôleurs.
 
 
11 bis) LES CHAUSSETTES D'ANNETTE (VERSION II)
 
Mes trois mois d'internement pénitentiaire arrivent à leur terme. J'ai été libéré au bout de quatre-vingt-neuf jours pour bonne conduite : je pilotais l'imposant chariot qui me permettait d'amener les paniers de vêtements, serviettes, torchons et draps sales à la lingerie et d'y récupérer les propres. J'aimais bien les retours : j'étais dans de beaux draps.
Contrairement à certains bruits qui ont pu courir, et dont tu as peut-être eu vent, je ne me suis fait aucun copain en tôle, excepté un pote à moi (dont je ne connais pas le nom, vu que c'est le Président des alcooliques ANONYMES) qui a gagné un séjour de quelques semaines pour avoir battu un record d'imbibition homologué depuis dans le livre 'GUINESS' (nom prédestiné) des ricards. Sans vouloir dire de bêtises, je crois que pour la toute première fois, on ne parlait plus en grammes mais en kilos d'alcool par litre de sang.
Il est ressorti depuis quelque temps déjà, pas encore complètement dessaoulé, mais bon… il n'est plus là ! Alors ça ne me brise pas vraiment le cœur de quitter cet établissement. Je suis presque content de pouvoir rentrer à la maison, même si je ne m'y suis jamais fait de pote non plus. Mais là, c'est encore autre chose …
Je n'ai pas vu Annette et sa mère depuis trois mois. Elles devaient être trop occupées pour me rendre visite. Et moi, de mon côté, j'étais un peu bloqué aussi. Ça a vraiment été un trimestre très agréable, mais tout a une fin. Je me suis préparé, mentalement, à les revoir. J'ai bien été tenté de faire une connerie pour prolonger mon séjour de quelques mois, mais, dans ma cellule, la bouffe n'est pas beaucoup mieux qu'à la maison, mon colocataire râle beaucoup lui aussi et ne me laisse pas le maniement de la zappette non plus, alors à quoi bon prolonger …
Libéré en cette fin d'après-midi, je découvre mon frère devant la porte. Il arbore encore le bonnet de laine qui lui a servi à la tentative d'agression sur son voisin du dessous, mais ce coup-ci, il ne l'a pas rabattu devant ses yeux. Je me demande bien pourquoi il est venu me chercher : il n'a pas de permis et s'il en avait possédé un, les flics le lui auraient déjà retiré depuis longtemps tant il conduit mal et ne prend pas de gants avec le code de la route. Il est certainement venu à pied. Où est l'intérêt ?
- Salut, mon Mimiche.
- Bon .. bon … bonjour, Phi .. Philippe.
- T'aurais pas dû te déplacer.
- No … no … non, j'ai … j'ai pas fi ... fini mon mon … mon Cé … mon CDI de  de se … semi-liberté : je ren …rentre dans ma… ma ..
cell… cell … cellule. (il regarde sa montre) T'excuses, j'suis à la bourre.
Ça doit être vrai, puisqu'il n'a pas pris le temps de bégayer sa dernière phrase. J'me disais aussi ! Ça me semblait bien étrange qu'un membre de ma famille puisse s'intéresser à moi quand je suis fauché.
Ce court intermède intime aura au moins eu l'avantage de me faire prendre une décision qui, je l'avoue humblement, tient plus de la basse vengeance que d'autre chose : plus ou moins envisagée durant mon séjour carcéral, ce n'est pas de si tôt que j'irai rendre visite à papa et maman, à la Centrale de Fleury-Mérogis.
 
***
 
Je ne m'attendais pas à une arrivée en fanfare, vraiment pas … Ben j'aurais dû : dès mon entrée dans l'appartement, je tombe sur la belle-mère. Ça ne pouvait pas plus mal commencer.
- Mais enfin, Monsieur, vous poulliez sonner avant d'entler chez les gens comme ça !
- C'est moi, Mémère ! Ne me dis pas que tu ne me reconnais pas ?
- Moi qui ?
- Ben le mari d'Annette !
- Ah ! Le malflat ? Excuse-moi, mon galçon, j't'ai pas leconnu sul le coup ! Tu t'es évadé ?
- Non mais ça va pas, non ? Evadé, et puis quoi encore ?
- Holà, y m'semble que t'as plis des libeltés de langage, au bagne, mon gars ! Faudla que je dise à ma fille de te lemette sul les bons lails !
- Non, dis-lui pas que je viens de dérailler, s'il te plaît, j'ai pas fait exprès, ça m'a échappé.
- Mouais, aime mieux lien dile ...
- T'es gentille.
Long silence. On n'a déjà plus rien à se dire.
- T'as coupé tes cheveux et laissé pousser ta moustache ou quoi ?
(Là, je me rends compte à la relecture d'un certain manque de clarté pour ta bonne compréhension : c'est ma belle-mère qui me pose cette question et pas l'inverse. Quand il n'y a pas de 'R' dans ses phrases, c'est pas évident à suivre.)
- Ben non, j'étais déjà comme ça avant !
- Ah, c'est donc ça !
Va chercher une logique dans ces échanges, toi !
- Annette n'est pas là ?
- Elle est paltie à la cave, elle va pas talder à lemonter.
(Là, on a bien entendu que c'était elle qui causait, hein ouais ?)
En effet, alors que j'ôte mon manteau et l'accroche au vestiaire, ma femme ouvre la porte et entre.
- Tiens, t'es de retour, toi ? Ça fait déjà trois mois ? C'est fou comme le temps passe vite quand t'es pas là ! Enfin, t'arrive bien quand même : l'évier est bouché et la chambre du gamin est pratiquement pleine des sacs d'ordures à descendre aux poubelles.
Elle est en savate (oui, sans 'S' à savate, car elle n'en a qu'une. Bizarre.) et en chaussette (pareil, mais à l'autre pied).
Mais Attention : elle porte LA chaussette. Mauve. Une institution ! Sa mère lui en a acheté deux, il y a trente-cinq ans, chez une sorte de rebouteux douteux et phildariste du coin. Elles ont sûrement été fabriquées dans un métal expérimental incroyable qui les rend inaltérables. Trente-cinq années de marches, des hectolitres de sudation imbibante, des lavages à la brosse à chiendent corrosive… Peut-être la couleur s'est-elle un peu roséïfiée et éclaircie au fil du temps sur la voûte plantaire, mais à peine.
Pas un trou, pas un doigt de pied qui dépasse. Une tenue à mi-mollet irréprochable, pas de relâchement intempestif qui te fait un amas de laine sur les chevilles. Le genre de chaussettes qui ont certainement dû servir aux héros de la conquête spatiale, tu sais : un petit pas pour l'homme, un grand don pour l'humidité.
- Où est passée ta deuxième chaussette ? Paumée ?
- J'sais pas ! J'l'ai pas retrouvée, ce matin.
Coup de sonnette. C'est le voisin de palier, Christian Garp, un cruciverbiste spécialisé dans le mot fléché et le seau d'eau cou. Il travaille pour la mairie, à l'environnement. Il tient dans la main la deuxième chaussette d'Annette.
- J'l'avais reconnu tout de suite ce truc violet, depuis le temps que ça vous décore les pieds, Madame ! Mais j'ai cru que vous l'aviez enfin jeté.
- Il a letrouvé ta socquette ! Z'avez pas lemonté la savate qui va avec, mon blave homme ?
- Non, elle est partie dans la broyeuse en premier. Elle est désintégrée, à l'heure qu'il est. On y avait jeté aussi votre chaussette. Au moment où la concasseuse allait s'en occuper, les lames se sont émoussées et les engrenages se sont bloqués !
- C'est quand même pas une simple paire de couvre-pieds, même mauves, qui vous a bousillé votre machine, quand même, effaré-je !
- Y'a un Dieu de mes chaussettes mauves, c'est sûr, béatifie Annette !
- Meuh non, hé ! C'est seulement le petit jeune qu'on forme qui a profité d'un moment inattentif de distraction étourdite où qu'on se buvait la bibine avec le collègue, pour jeter dans la machine une barre de ciment armé qui était sur le trottoir.
Walle, walle ! J'vous dis pas l'état de l'engin, maintenant ! Par contre, votre chaussette est impecc. J'viens de vous voir remonter de la cave sans. J'suis allé la récupérer et j'vous la ramène.
- On va s'boire un gorgeon pour fêter ça, non ? propose l'Annette.
- Vite fait et un p'tit, alors, parce que j'ai encore un pack de vingt-quatre à liquider avec mon pote avant la fin de la journée qui approche. On n'a le temps de rien, j'vous jure !
On a bu deux verres de vin chacun, des chômeurs, c'est-à-dire des verres à moutarde pleins à ras bord, et on s'est quittés bons amis. Notre voisin a descendu le cadavre de la bouteille liquidée histoire de pas repartir les mains vides, et l'a jetée au vulback.
Sont-ce les trois mois qui m'en ont séparé ou le fait que j'en ai un petit coup dans les niflettes, mais je dois avouer que de me retrouver dans le cadre familial me touche plus que je ne l'aurais cru. Attendrissante, cette table encombrée de vaisselle, d'autres bouteilles vides, des fonds de gâteaux calcinés, des piles rechargeables déchargées barbotant dans des boîtes de maquereaux sauce tomate ouvertes… Et le climat de cet appartement, ses bruits, même les roulements de 'r' de la belle-doche me sonnent bien, et que dire de la voix angélique de ma dulcinée qui me susurre âprement :
- Qu'est ce que t'as prévu à bouffer pour ce soir ?
Pas de doute, faudra que je reprenne le pli et que je m'exerce à tenir la distance : je suis déjà bourré !
 
***

Chapitre suivant : P'TIT KIKI BOUM