In Libro Veritas

PULL ENVIE : L'ESSAYAGE

Par DEMOTIER

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

L'OUÏE A CE QU'A LE SON (et Louis a ce caleçon)

- Chéri, j't'ai fait une tarte aux pommes.
Il commence bizarrement, dans les tons surréalistes, cet épisode ! Une tarte aux pommes ? Il en reste ? Et on me prévient ? D'ordinaire, quand je rentre, les mômes s'en sont surchargés la panse sans panser à la mienne. Toutefois, si l'envie m'en prend, je peux me rabattre sur le fond calciné qui a été découpé et dédaigné, évidemment. Pas folles, les guêtres!
Je passe volontairement sous silence le 'chéri' du départ. Je commence à m'y habituer, c'est quand même le troisième en vingt-cinq ans de vie commune. Le premier, elle me l'asséna juste avant qu'on ne couche la toute première fois. Le second lors d'une soirée avec de futurs ex-amis où Annette fit un tour de table, en fin de repas, avec des confiseries. Arrivée devant moi, elle me déclara :
- C'est tout ce qui reste, et tant pis si j'en n'ai pas : prends la dernière bouchée Monchéri !
Malgré mon immense gourmandise Monchérisante, j'ai pris sur moi. Je ne suis pas tombé dans le piège grossier générateur d'inévitables futures représailles cinglantes. J'ai refusé poliment. Je lui ai laissé ce chocolat, qu'elle n'apprécie pas particulièrement, d'ailleurs. Mais revenons-en à aujourd'hui.
Elle reprend :
- Je t'en coupe une part tout de suite ? Ça te servirait de goûter.
- Oui, merci.
Deux éléments extraordinaires me sautent aux yeux : la pâtisserie n'est pas entamée et le fond n'est pas cramé grave, comme d'hab. Un léger voile noir de pré calcination seulement. Y'a un gros progrès.
Mon lecteur assidu peut croire que j'exagère et grossis le trait, alors j'explique les choses à fond. Je me plais à dire que le savoir-vivre, l'éducation, le maintien, appelle cela comme tu veux, lecteur acidulé, est différent d'une famille à l'autre. Tu laisseras tes mômes tenir leur couvert d'une manière ou d'une autre, tu autoriseras plus ou moins de laisser-aller dans la posture à adopter à table ou pas… Enfin chacun concédera aux habitudes inculquées au sein de la fratrie. Chez nous, quand nous sommes invités, et crois-moi c'est souvent (presque autant de fois qu'Annette m'a appelées 'chéri', pour donner un ordre de grandeur), nous montrons notre différence au moment du dessert : systématiquement et sans vérifier, de confiance, en somme, nous coupons un bon centimètre du fond de notre part de gâteau. Cette tranche correspond d'ordinaire chez nous à la zone carbonisée et immangeable, qu'on réserve aux moins de dix-huit mois qui 'font' leurs dents. On a comme ça des générations de bébés aux embryons de dents noirs de débris calcinés suçotés. Une simple anticipation de leurs futures caries, en quelque sorte.
- Elle est bonne, ta tarte. Mais je reconnais pas la variété de pomme que t'y as mis.
- J'avais plus de pommes, j'ai mis des poires.
Ha ! Une tartopomme aux poires ! Une réussite ! Je te la conseille, l'assidu laid. Je suis habitué à d'autres facéties comme celle-là. Par exemple, la soupe faite à partir d'un vieux reste de cassoulet. C'est même pas mauvais, en plus. Ce qu'il y a avec Annette, c'est qu'on n'est jamais sûr à cent pour cent des ingrédients de base d'un plat. C'est souvent des adaptations, rarement douteuses, mais surprenantes, et pas très attractives, ni à la vue, ni à l'odeur.
Mais, pour le peu qu'on évite de respirer et de regarder trop longtemps le mets avant de le consommer…
Je dois avouer que cette sollicitude, cette gâterie culinaire inattendue, délicieuse et bienvenue en cette fin de journée, me comble. Cette marque personnelle d'attention et de compassion arrive à point nommé et est bonne à prendre.
La tension, générée par le bringuebalant climat social actuel, alimente mon manque de décontraction et mon regain de pression nerveuse. Ces affrontements étudiants - CRS, provoqués par la mise en place de cette mesure gouvernementale plus que discutée, m'angoissent.
Un exemple : en octobre deux mille cinq, j'ai failli craquer quand les banlieues françaises se sont embrasées. Je supporte mal ces atmosphères d'insécurité. Elles me taraudent l'entendement, m'embrouillent le réfléchissement logique et m'amènent à déconner grave.
En l'occurrence, là, dans mon délire, j'ai déraillé pire qu'un train anglais privatisé et j'ai échafaudé un scénario abracadabrant pour tenter de gruger ma compagnie d'assurance : j'ai foutu le feu à mon véhicule déglingué. Dans mon esprit temporairement dérangé, la faute allait être endossée par les casseurs et, de ce fait, dans ces périodes troubles, j'allais profiter des dédommagements pris en charge automatiquement par l'état.
L'enquêteur a été tatillon et sagace. Il a tiqué sur plusieurs petits détails anodins à première vue. Un échantillon ? Ok, je restitue de mémoire :
    - Comment les fauteurs de troubles avaient-ils pu être en possession du badge électronique permettant l'accès au garage commun ?
 
    - Pourquoi seul mon véhicule avait-il été incendié, que ce soit dans mon hall de stationnement, mais aussi dans le quartier, la ville, le canton et quasiment le département ?
    - Comment se faisait-il que l'origine du sinistre se situe à l'intérieur du véhicule ?
J'avais mis de l'essence sur les banquettes. Je pensais que l'embrasement allait être instantané et gagner l'ensemble de l'auto en un clin d'œil. Raté. Les pompiers ont dû briser les vitres pour accéder à l'incendie.
Le flic n'a rien voulu savoir et m'a interrogé plus avant. Quand la méfiance et la suspicion s'y mettent !
Résultat des courses : deux mois de taule avec sursis et prise en charge financière complète des frais de nettoyage du parking sous tes reins. L'assureur refuse dorénavant de me couvrir, mais je m'en fous : j'ai plus de bagnole, alors… Et j'ai eu la gueule de la part d'Annette, mais j'ai pas vu la différence avec la version 'normale', sans gueule.
Pour en revenir aux affrontements estudiantins du moment, j'ai une fois de plus grillé les plombages, bien aidé par Michel, mon frangin, qui m'a fait partir en vrille. Et en vrille, ne te découvre pas d'une fille, en mai, fais ce qu'il te plait. C'est bien connu.
Quelques jours auparavant, mon frelot s'était pris une rouste carabinée, se retrouvant malencontreusement cerné dans une manif, coincé entre le manteau et la plume. Il ne l'a pas encore digérée. Et ce con s'est mis en tête d'aller se venger en tambourinant violemment la tronche creuse de son voisin du dessous, CRS de son état.
Mon frangin arrive un matin et m'explique ses desseins, me convainc en me montrant ses ecchymoses qui témoignent du bon fondement de ses représailles. Et, moi, frère de con, con moi-même, je lui emboîte le pas, persuadé à ce moment qu'il n'y a pas d'alternative et que sa raison est légitime.
Nous arrivons dans l'entrée de son immeuble. Nous enfilons deux bonnets de laine dans lesquels nous avons découpé aux ciseaux des morceaux ronds aux emplacements des yeux. Nous nous rabattons les caches-tronches jusqu'aux moustaches. J'ai mal calculé mon découpage : mon œil droit est décalé du trou. Pas grave, je le fermerai.
Nous grimpons les quelques dizaines de marches qui nous séparent de notre proie. Mon frère sonne. Une vieille dame ouvre. Nous voilà bien désarmés, avec nos cagoules de gangsters sur le visage. La vieille a un léger mouvement de recul, prend un objet sur sa droite, puis nous asperge d'un produit qui nous oignonnepuissancemille nos trois yeux. A chaque frangin sa dose. Et nous, comme des cons, bien sûr, on ne se barre pas vers le rez-de-chaussée comme le feraient des agresseurs gambas, mais on se précipite vers l'appart de Michel, à l'étage supérieur. La totale ! Encore un flic qui n'aura pas besoin de grands dons d'enquêteur pour nous identifier !
Quand on y pense, c'est pas de chance : lacrymogèneurs de mère en fils qu'ils sont, dans cette famille de voisins du dessous ! N'empêche, quand on regarde bien, les vocations des garçons sont souvent impulsées par les mamans, non ?
Ben c'est pas pour dire du mal, mais quand je suis ré-apparu devant Annette, sa mère était là, elle aussi. Elles n'ont pas eu besoin de gaz lacrimos pour pleurer de rire.
Mon gros zœil gauche, rougi, a eu un énorme succès. Ça, c'était il y a trois semaines.
- Alors, elle est bonne, ma petite tartopomme ?
- Impecc ! C'est en quel honneur ?
- Regarde sur le meuble, t'as du courrier : tu repasses au tribunal demain. J'ai voulu marquer le coup avant ton séjour en tôle. T'en reveux une part ?
 
***

Chapitre suivant : LES CHAUSSETTES D'ANNETTE