In Libro Veritas

PULL ENVIE : L'ESSAYAGE

Par DEMOTIER

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Table des matières
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LE PETIT BOUT D'UN, ENTIER, D'UN PETIT BOUDIN ANTILLAIS.

C'est fou, toutes ces petites marottes qu'Annette accumule :
- elle angoisse du détail insignifiant
- elle braque sa mémoire sur la hantise de l'oubli.
    - elle s'auto-suggére des lacunes qu'elle a contrôlées maintes et maintes fois, mais qui demeurent préoccupantes dans son esprit.
Pour supporter d'être maniaque à ce point, faut méticuleusement s'organiser. Il a bien fallu que je m'y fasse.
Elle a hérité de sa mère ces traits de comportements obsessionnels. Alors, quand les deux femmes sont réunies, on passe vite à la vitesse supérieure côté angoisses en tout genre et monomanie (qui devient alors de la stéréomanie). Récemment, la vieille est passée de la fiction à la réalité : elle oublie effectivement tout ou presque. La réalité a rejoint l'affliction.
Mon épouse n'était pas comme ça, au départ. Enfin pas autant. Ça pourrait découler de l'abus de Soho ? C'est possible, ça, que quelques godets de cette excellente boisson rafraîchissante, avant chaque repas, puissent influer autant sur le métabolisme de personnes aussi bien constituées et qui encaissent si facilement l'alcool ? A mon avis, y'a beaucoup trop de jus d'orange, dans ce cocktail apéritif ! Et même, ce serait ce dernier composant qui jouerait sur les nerfs et occasionnerait tous ces ravages que je n'en serais pas plus étonné que cela ! Le fruit, c'est traître !
Perso, je ne crains rien, je carbure au Pastis. Que du naturel ! Pas une trace de ces sulfureux jus d'agrumes, là-dedans. C'est presque de l'apéro bio. Surtout si tu n'abuses pas, que tu te contentes d'un verre à la fois et que tu restes raisonnable dans tes excès journaliers.
Pour en revenir aux filles, leur subtilité, car elles en ont une, c'est qu'elles me chargent les endosses de tout ce qui les dérange ou les inquiète. Exemple : elles supportent mal la crasse et l'insalubrité. La belle affaire ! Mais qui est intimé de veiller à ce que tout aille dans le sens lisse et propre qu'elles ont décidé ? Bibi ! Dans ces conditions, c'est simple de décider de rester maniaque.
Et je subis inlassablement leur numéro bien huilé de duettistes très au point. Exemples :
(…)- Philippe, t'irais pas vérifier que la porte de mon beau frigo tout neuf est bien fermée
- Et ne laisse pas celle de la cuisine entlebâillée.
(…)- C'est pas le troisième repas d'affilée qu'on prend sur cette table ?
- Si, je clois.
- C'est bien ce que j'pensais, vu comme elle est encombrée ! Tu vas pouvoir débarrasser, ce coup-ci, gros.
- C'est pas nolmal qu'on ait encore besoin de lui dile ! C'est pas dul de compter jusqu'à tlois, quand même !
(…)- On sela déjà lundi, demain ? Tu te lends compte comme ça passe vite !
- T'entends, Philippe ? Déjà lundi ! T'oublieras pas de changer le lange du gamin, comme chaque lundi.
(…)- T'as nettoyé par terre, ce mois-ci ? T'es sûr ?
- J'ai pas le souvenil qu'il l'ait fait, moi
- Mais si je l'ai lavé, rappelle-toi, même qu'Annette elle m'a engueulé parce que c'était mal fait.
- Elle t'enguillande à chaque fois que tu fais quelque chose ! C'est pas une léfélence, ce que tu dis-là !
- Mémère, tu sais bien que tu ne te souviens plus de tout…
- Tu parles pas comme ça à ma pauvre vieille mère déficiente et quasi amnésique ! Va faire la vaisselle ! Et veille à ce que je n'ai pas de reproche à te faire !
- Et ne laisse pas la polte de la cuisine entlebâillée.
Leurs déviances me tuent !
Deux, trois, cinq fois, au couché, je me relève pour vérifier que tout est bien éteint dans l'appart. Mais là, ce n'est pas dû aux TOC d'Annette. C'est seulement l'idée de m'endormir près d'elle qui me fait peur. Je tente de retarder au maximum le moment du relâchement relatif. Seuls les soirs où mes excès de pastis combinés à ses trop-pleins de jus de fruits nous ménagent des effondrements bienvenus.
Un scoop : la nuit, Annette dort. Et quand elle a trop bu, elle ronfle. Elle tient cela de sa mère. Elle n'a pris de sa génitrice que les bonnes choses. Quelle équipe ! Mais c'est cela aussi qui fait leur charme. Je ne te décris pas les décibels libérés lors des siestes dominicales, quand elles harmonisent leurs rompichements. C'est terrible, assourdissant, rugissant. Je ne sais pas comment elles font pour ne pas s'entre réveiller. A mon avis, après l'absorption des cocktails, y'a pas que les dents et fausses-dents du fond qui baignent : le niveau doit leur monter jusqu'aux tympans.
A la réflexion, je n'ai le souvenir que de nuits égayées des vrombissements de mon épouse.
Et, par trois fois depuis notre rencontre, nous avons passé des limites inimaginables pour le commun des mortels en matière d'ingurgitations apéritives. Nous avons, ces trois fois-là, enjambé des frontières jamais déflorées, si ce n'est par certain Président de ligue anti-alcoolique de mon coin, mais qu'il maîtrise d'une main de maître et d'un foie placide et flegmatique.
Nous avons trois enfants.
 
***
 
Le pire, avec ces tares, c'est qu'elles sont envahissantes. Elles ont tendance à s'accaparer de tout être vivant et tous lieux autour d'elles, s'insinuant dans les habitudes sans qu'on s'en aperçoive trop. C'est le lierre qui t'enroule les habitudes et les cache, à force.
L'exemple le plus frappant a pour cadre notre salle de bain. Plus particulièrement au plan des différents produits d'assainissement corporel qu'Annette impose. Cette liste non exhaustive en donne une petite idée :
- savons diverses et très propres
- shampooings spéciaux pour les cheveux
    . gris
    . blonds
    . courts
    . sur la langue
    . roux.
    . coupés en quatre
    . rares
    . arrachés
- nettoyants spécifiques aux lavages de poils
    . de nez
    . d'oreilles
    . de moustaches
    . de sourcils
    . de dessous de bras gauches.
- dentifrice pour dent
    . jaune
    . manquante
    . gâtée
    . en plastique
    . de devant
    . avec un morceau de salade dessus
Je persiste à croire que cette diversité va trop loin, poils aux mains, est trop pointue, poils au-dessus. Ça frise même le n'importe quoi, à un poil près.
Plus encore quand certaines lacunes dans la gamme proposée n'arrange pas l'odeur de mon dessous de bras droit négligé par l'absence d'antipulasueur adapté.
Je dois avouer que la profusion de ces différents lotions, sticks, pâtes, désodorisants et autres sont incontestablement indispensables depuis que les gars de la Lyonnaise des Eaux sont passés nous couper l'eau aux robinets.
De plus, même en se pressant, et en allant au plus vite, tu passes un temps fou devant le lavabo si tu tentes de respecter un tant soi peu les règles d'hygiène drastiques établies par Annette. Heureusement, avec le temps, tu arranges les choses, tu prévois, tu anticipes : tu te prépares une paire de Pastis que tu n'oublies pas d'emmener avec toi dans la pièce d'eau. Deux boissons, pas plus. Faut pas exagérer, se gaver trop tôt, mal filtrer et ne plus se contrôler. Il n'est pas question d'un quatrième enfant.
C'est souvent après ces remontants anisés, que je me mets à chanter pendant la toilette. En général des vieux standards français, genre "l'OVNI, please l'OVNI, je suis flou, de vous hou hou"
Et lorsque tu réapparais au salon, propret, rasé de frais, sentant bon de partout, sauf du dessous de bras droit, mon sens de l'honnêteté m'oblige à le rappeler, désaltéré, calme, tu te fais recevoir par des :
- T'as vidé et rincé ta baignoire ?
- Et t'as pas laissé la polte de la salle de bain entlebâillée, au moins ?
A chaque fois, et encore aujourd'hui, j'en reste comme deux ronflants.
 
***