In Libro Veritas

PULL ENVIE : L'ESSAYAGE

Par DEMOTIER

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Table des matières
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LE PORT INCLUS, CAR NAVAL.

- Qu'est ce qu'on fait, on y va tous les trois à ce rigodon final ou tu restes à la maison pour tenter de nous préparer un semblant de bouffe, Philippe ?
J'espérais que 'la nette' aurait oublié cette possibilité de sortie dans le froid, le vent, le froid, la pluie, le froid, la tempête. D'autant que dehors, il fait froid.
Saleté de carnaval ! Je pressentais que je n'y couperais pas.
Mais, maintenant que je sais que je ne vais pas l'éviter, je m'estime heureux qu'on ait pas à se déguiser en se confectionnant un de ces traditionnels maquillages ridicules de femme outrancièrement maquillée ou d'Africain avec trois bandes blanches parallèles tracées sur chaque joue. Les évidents poncifs stéréotypés ! Quelle imagination, je vous jure ! Quelles bouilles (j'ai déjà eu l'occase de placer cette contrepèterie que j'aime tant, mais pas au pluriel, ce qui ne change absolument rien à l'affaire) !
Des tribus entières de putes fardées et de noirs estampillés Adidas qui se ruent dans les rues, boivent une bière. Se poussent, avalent deux bières. Chantent en chœur, ingurgitent trois bières. Se cramponnent par le bras et rencontrent alors des difficultés pour amener à la bouche une quatrième bibine, bloqués qu'ils sont dans leurs mouvements. Avancent, reculent, commencent à casser leur cannette n'importe où et à pisser, comme je pleure, sur les femmes infidèles. Enfin, je noircis peut-être un peu le tableau. Si ça se trouve, y'en a qui pissent aussi sur les femmes fidèles.
Je ne râle pas et vais enfiler mon manteau, du moment qu'on ne s'avilit pas à se décorer la tronche et que je peux éviter la corvée de bouffe !
- Poulquoi que vous vous déguisez pas, poul une fois ? Ça changelait, non ? Vous poulliez vous maquiller en femme ou en noil avec tlois bandes blanches (attention, ne pas lire branches mais blanches.
NDLR ) sur les joues.
Y'a des fois où je la tuerais, cette belle-mère maudite qui pose toujours le doigt là où ça me fait mal.
- Bonne idée, manman, ça changera. Je vais chercher mon maquillage. Philippe, récupère quelques bouchons de liège. Tu les passes à la flamme de la gazinière et tu t'en noircis le visage.
- Pourquoi que c'est moi qui fais le noir ?
- Parce que c'est moi qui me maquille en belle femme.
- Oh ben ça, ça te changera !
- Qu'est ce que tu marmonnes entre tes fausses dents ?
- Non, rien, j'disais que ça sera bien comme ça. Avec quel produit je fais les bandes blanches ?
- T'es aussi pâle qu'un cachet d'aspirine sur la neige ! T'as qu'à pas mettre de noir partout sur tes joues  : ta couleur naturelle ressortira d'elle-même.
- Il est plus clail que des blancs d'œufs battus, ton mali. Il selait pas un peu malade, des fois ?
- Dis-lui pas ça, m'man ! Dans cinq minutes, il se trouve toutes les maladies du monde et des environs !
- Que tu es belle, ma chérie, mise en valeur par ces produits qui exerguent ta beauté naturelle.
- Ben nom d'une londelle de saucisson, t'entends ça, Nénette ?
- Ouais, c'est ça, avance, faux-jeton ! Tu peux dire ce que tu veux, tu ne m'auras pas : c'est quand même bien toi qui prépareras le repas en revenant.
 
***
 
Le bouquet final de cette journée carnavalesque ne se déroule pas très loin. Nous nous y rendons à pied. C'est la belle-mère qui imprime le rythme. Ça va un peu vite pour moi, mais je ne lui montrerai pas.
Des dizaines de personnes grimées se déplacent dans la même direction que nous. J'ai l'impression de tous les reconnaître, sauf un(e) original(e) déguisé(e) en écossais(e). Un(e) excentrique qui veut péter plus haut que son cul en ne faisant rien comme les autres. En continuant comme ça dans le n'importe quoi, les dames peinturlurées et les noirs n'auront bientôt plus le 'mon oncle Paul' du déguisement au carnaval dunkerquois.
Le rigodon final se déroule devant la Mairie, avec jetés de harengs effectués du balcon sur la foule en délire qui s'arrache les trophées. C'est donc cela, haranguer la foule ?
Avant que d'accéder à l'espace réservé aux promeneurs et balisé par des barrières sur la place de la mairie, nous traversons un petit square. Et, stupeur, un mètre en retrait d'un banc, un homme est allongé à même la pelouse par le temps qu'il fait, et semble dormir malgré le vacarme impétueux des chants carnavalesques tout proche. Personne ne s'en préoccupe. Annette, celle que je connais, celle que j'admire, celle qui fait ma fierté, c'est à dire pas celle avec qui je vis au jour le jour, Annette, donc, prend à deux mains son portable ancien modèle de sept cent grammes qui occupe toute la place de son confortable réticule et appelle les pompiers. Attente. Conversation. Puis énervement, haussement de ton.
- Comment ça c'est pas votre problème ? C'est pas le mien non plus ! Moi je vous signale pour dire de ne pas passer sans rien (…) Mais moi non plus je n'ai pas que ça à faire, et je croyais franchement faire mon devoir en (…) Eh bien ça m'apprendra à m'occuper de ce qui me regarde pas !
- Ben qu'est ce qui se passe ?
- J'
en reviens pas, je me suis fait envoyer bouler par les pompiers ! J'aurais jamais cru ça possible ! C'est dingue, ça !
Comment, comment ??? On boulette mon Annette ? On ose ? Mais je ne laisserai pas faire, tout pompier que l'on puisse être ! Oh que non !
Je prends mes jambes à mon cou, retour maison. Je suis comme fou dans ma tronche, mais mes gestes sont précis ! Je récupère une cannette vide bue par ma femme dans la poubelle. Enfin, non, Annette ne boit pas dans la poubelle, c'est pas ce que je voulais dire. Mais tu m'as compris. Je l'emplis à moitié de White Spirit (dois-je vraiment préciser que je ne parle plus d'Annette, là ?). Je cherche et trouve un bouchon capable d'obstruer le goulot (tu vois bien que c'était plus de ma népouse dont je parlais !). Je me rue dehors et rejoins mes compagnes. J'asperge le geignant du contenu de la cannette. Puis, je me tourne vers les femmes en sortant mon briquet et en activant la flamme.
- Tu peux rappeler les pompiers. Ce coup-ci, ce sera une intervention dans leurs cordes. Personne n'envoie boulet mon Annette ! assèné-je en approchant le feu de l'arrosé.
C'est là que je redescends sur terre. Cette scène de moi en colère n'a pas duré plus d'une seconde dans mon esprit. Un flash comme il m'en vient souvent. Quel cinéma se projette sous ma coiffe, des fois ! Et j'ai remarqué qu'au plus je suis noir, au plus ça devient délirant. Y'a des fois où je me fais peur.
- T'as raison, c'est dingue, ça, répété-je . De toute façon, on va pas se casser les pieds plus que les pompiers, hein ? Et puis on le connaît pas, ce gaillard.
- Ben si, regalde, on le connaît : c'est le plésident des alcooliques anonymes qui t'a lenvelsé avec sa voitule.
- Ah merde ! Je peux pas laisser un pote de biture comme ça, avec le temps de chien qu'il fait !
D'un effort considérable, je fais rouler la carcasse de mon ami sous le banc, presque à l'abri. Je lui confectionne sous la tête un petit oreiller avec un tas de gravier. Il en ronfle d'aise. Mon sens de l'amitié n'a pas de limite. Pour fêter cela, je décapsule la bibine sortie de sa poche lors de son installation sous le siège et je me l'envoie en recommandé dans le gosier, à sa santé. Bonne nuit, mon ami. En route pour le rigodon.
 
***

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