ITINERAIRE D'UNE DENT GATEE
Mes balades, aussi pédestres et journalières qu'hivernales, me glaçonnaient les oreilles, le bout de nez, les mains. J'engourdissais des doigts, triplais le volume du pif et cuisais des oreilles sitôt rentré au chaud. Toutes ces réactions physiques réunies avaient la faculté de me déguiser en fraise Tagada avariée. Ma trois-quart-du-couple a décidé, après s'être consultée et approuvée, de m'acheter un bonnet de laine. Rouge. Détendu. En solde. Mais chaud !
Pour Annette, cet achat est un investissement contre l'effet fraise décrépie qu'elle trouve intolérable et d'une laideur inouïe sur mon visage. J'ai eu beau lui rétorquer que la froidure n'expliquait pas tout et que mon côté naturellement pas très regardable prenait une lourde part dans le spectacle que j'offrais en état de frilosité avancée, elle insista pour tenter d'atténuer les teintes rubicondes que je lui imposais à chaque retour de balade intensive. Comme c'est moi qui obéis…
J'avais dû évidemment l'essayer, ce réchauffe-philippe rouge, pour prouver que l'achat effectué était aussi utile qu'élégant. Elégant ? Ben oui, et les gants ?
- On verra plus tard ! Pas tout d'un coup ! C'est qu'il s'habituerait vite au luxe, ce pied-de-loup effronté !
Déjà, à l'essayage devant la glace du couloir, j'avais pu noter le relâchement du textile sur ma tête. On ne va pas parler de béret flasque mais de couvre-chef ramolli. J'avais plaisanté avec Annette du fait que je me faisais l'effet d'une tête de nœud capotée. Elle n'a ni ri, ni contredit.
J'avais l'impression d'avoir du rien au-dessus des cheveux. Mais du rien dont on sent un peu la présence. Du rien rouge. Du rien détendu. Du rien de soldes.
Mais c'est lorsque je fis ma première sortie couvrechefée que je pris l'entière conscience du look spécial 'bonnet rouge', plus précisément quand je vis mon ombre me dépasser à la faveur d'un lampadaire et me devancer. Non seulement on pouvait prendre ce petit chapeau pour un préservatif, mais un léger renflement sur son sommet effetd'optiquait un réservoir dont serait équipée la capote géante. Distingué, je confirme !
Tant pis, je trace la route !
Je dois avouer, même s'il m'en coûte, que cette protection sur les oreilles porte ses fruits. Je n'ai plus cette désagréable sensation qu'elles vont à tout moment se détacher et tomber dans un tintement de verre cassé.
Trois ados tournent le coin du pâté-maison, pardon, du pâté de maisons, et arrivent à ma rencontre. Ils chahutent. Je m'écarte sensiblement à l'extrême bord droit du large trottoir pour éviter tout contact physique avec le gamin le plus proche. Celui qui rase le mur, le plus drôle, le plus observateur ou le plus rapide déclare :
- Regarde l'autre, la belle tête de nœud que c'est pas avec sa capote sur la tête !
Tiens, quand je disais que ça se voyait ! J'en aurais mis ma dextre aux braises et ma hure à couper/coller...
Sa phrase prit fin alors que nous nous étions déjà croisés et dépassés. Et c'est là que j'ai commis une grossière erreur de maths : j'ai cru que trois gamins de quinze-seize ans ne valaient pas un gamin de quarante neuf ans. Mauvais calcul !
Je me suis écouté répondre.
- C'est marrant ça ! En parlant de tête de nœud, ça ne vous fait pas peur de sortir sans protection, les filles ?
Ils se sont regardé, rapproché de moi. A cet instant, une Mobylette déboucha dans un boucan d'enfer du même endroit d'où étaient arrivés les garçons. Je fixais mon interlocuteur.
Le premier coup partit de son opposé. Bien porté, calme, direct, franc, rapide et imparable au niveau des côtes. Rien à dire. J'eus très bobo tout d'un coup. Pliage de genoux, arrivée à terre imminente dans un grand bruit de crissement de pneu à mon niveau, sur la route.
- STOP !
Voix féminine ferme, qui ne souffre pas d'être contredite, tranchante, rauque, animale, agressive et qui t'arrache les portugaises. Je fais un effort pour tourner la tête d'un quart de tour à gauche. De ma hauteur, je ne distingue qu'une mobylette bleue, comme celle de mon voisin, dans un halo de fumée dense et lampadairisée. Le moteur n'en est pas encore coupé et fait un potin du diable. C'est que ça fume, ces engins-là ! Le pilote monte le véhicule sur sa béquille. Une forme humaine sort du nuage mobylettesque polluant, équipée du casque obligatoire et des grosses lunettes de protection recommandées. Il ouvre la fermeture-éclair du lourd manteau de duvet qui le protège. Apparaît alors un Sweat-shirt noir marqué de deux grosses initiales 'S A' rouges. C'est à cet instant que je reconnais mon épouse : Super Annette ! Elle vient au secours de son néandertalien de mari malmené. Elle tend le bras devant elle, à l'horizontal, redressant sa main pour confirmer son ordre d'arrêt des hostilités. Elle m'éblouit ! Je la vénère ! MA super-hérose !
Les jeunes, étonnés et sûrement impressionnés, s'abstiennent dans ce qui allait devenir leur charge héroïque sur ma petiote personne. Ma sauveuse m'approche. Elle allonge la main au-dessus de moi puis m'arrache le bonnet et pas mal de cheveux au passage. Elle ne connaît plus sa force, ma gosse !
- Vous n'allez pas me gâcher ce bonnet tout neuf, les garçons ? Et j'fais remarquer que c'est moi qui lave !
Puis, profitant que je sois encore agenouillé, elle m'administre un coup de ménisque discret mais douloureux à l'endroit exact où le premier choc avait déjà porté.
- Et tâchez d'éviter les mandales du côté de la bouche, j'en ai eu pour une fortune en frais de prothèses dentaires pour ce gugusse-là ! Allez, bonne soirée les gars ! conclut-elle en ré enfourchant la mob.
Le mythe redescend à la cave. Pour le confirmer, il me revient subitement que le Sweat floqué 'S A' qu'elle arbore lui vient d'un stage au Supermarché Aldi. Tout fout le camp !
- Au revoir, madame répondent les jeunes dans un synchronisme assez séduisant, avant que de me ré entreprendre.
Sont encore polis, les gamins, de nos jours.
***
Quelques semaines ont passé. J'ai décidé de me remettre à la marche accélérée. Je me vois intimer par l'autorité l'ordre de réintégrer l'infâme bonnet avant de sortir, malgré ma tentative d'oubli volontaire que j'étais prêt à commettre. Elle a l'œil, la super bougresse.
Inutile de préciser que je prévois quelques petites variations dans l'itinéraire de la dernière fois. Un homme introverti en vaut deux, d'après le dicton, même si c'est le genre de proverbe qui m'étonne et ne me convainc qu'à moitié, mais enfin, ne contredisons pas la sagesse oculaire.
Direction la plage de Malo. Quand je m'y mets et que je suis chaud, je marche vite. En moyenne, je me tape un bon petit deux virgule trois cent soixante et un mètres par seconde que je suis capable de tenir plus d'une heure. Pas mal, hein ouais ?
Ce qui est bien, à pied, c'est qu'on a relativement le temps de regarder à droite-à gauche les maisons, cours, jardins devant lesquels on passe. Ce sport permet en outre de pratiquer des chemins inaccessibles aux voitures. Quelquefois je passe par des endroits relativement isolés et pas éclairés, comme celui de ce soir. Et parfois, les revêtements ne sont pas d'excellente qualité. Il se peut qu'ici ou là, un trou, une bosse te mette le pied en déséquilibre et ton articulation en ballottage défavorable. Ce ravissant sentier bordé de fleurettes m'attire trop. J'ai craqué. Ma cheville aussi.
Mon pied a portafauté sur une bosse qui enchaînait avec un trou. L'art de cumuler les bons coups. Je suis engagé à mi-chemin dans ce petit couloir d'une cinquantaine de mètres, le cul par terre et les mains qui enserrent ma cheville.
C'est la droite qui a morflé. Je vais être handicapé pour continuer à confectionner des textes, moi qui suis droitier et qui écrit comme un pied.
Personne à l'horizon. Le silence est à peine troublé par quelques passages de voitures à chaque bout de cette ruelle. D'un coup, un gros bruit de moteur éructe dans la presque nuit, du côté opposé à celui où j'ai pénétré cette voie. Une Mobylette bleue roule vers moi. Serait-ce Super Annette, le retour ? Mais comment ferait-elle pour deviner les moments où j'ai besoin d'elle ? Ne posons pas de question, laissons place libre au rêve que suscitent ces Super Héros qui nous font fantasmer, d'habitude.
L'engin avance. Il prend de la vitesse. Il tangue un peu. Ne semble pas vouloir stopper. D'un bond de gras de fesses inexplicable et que je pensais imphilippable, j'arrive in extremis à m'écarter assez du chemin de l'engin pour ne pas me faire écraser la jambe. Ce n'est pas Annette sur la Mobylette (ça rime bien, ça !), mais un pochetron qui n'a même pas capté ma présence. Je l'ai reconnu au passage : c'est le curé de la paroisse d'à côté. Je crois que l'expérience de l'autre jour a contribué à ma méfiance des Mobylettistes et c'est ce qui, ce soir, a sauvé ma jambe du rouleau compresseur aveugle chevauché par cet homme de Dieu aviné. Comme on dit, chat échaudé craint l'offrande.
D'un sens, je préfère que ce ne soit pas une intervention autrement divine de mon épouse. Parce que j'ai déjà donné récemment à une Annette aigrie qui descendait de Mobylette, merci bien. Si c'est pour recevoir des coups à chaque fois que je sors marcher…
D'aucun me fera remarquer que, dans les mêmes conditions, Mon ami G@rp irait se balader tous les jours, mais ça le regarde, ce furieux maso. Moi, je préfère largement le harcèlement verbal et le rabrouement oral. Après tout, ce n'est qu'une question de mauvais goût.
J'ai attendu que ma douleur s'estompe un peu, puis je suis rentré comme j'ai pu chez moi. J'ai fait du zéro virgule trente cinq mètre par seconde de moyenne pour revenir, c'est dire ! J'me suis encore fait engueuler en arrivant.
J'adore mon petit couple.
***
J'ai repris la marche accélérée, depuis, car j'aimerais assez conserver le plus longtemps possible ma silhouette gracile d'éléphanteau et ne pas sombrer rapidement vers l'apparence ample de la mère d'Annette.
La marche me déclenche en outre une activité cérébrale intense. C'est d'ailleurs pendant ces laps de temps passés sur les trottoirs que me viennent et s'échafaudent souvent, pour ne pas dire toujours, mes futurs textes. Sans rire ! Je m'étonne d'ailleurs que nos amies prostiputes (merci San-A) n'écrivent pas plus de livres que ça.
Quoi ? Tu dis ? Ben oui, la marche reste ma principale source d'inspiration. Comment ? Ah bon ? Ben d'accord, alors, si t'insistes : je vais arrêter définitivement ce sport.
***
Chapitre suivant : LE PORT INCLUS, CAR NAVAL.