LA BELLE-MERE II
C'est dimanche midi. Et comme TOUS les dimanches midis et TOUS les jours fériés, la belle-mère mange à la maison. La vieille habite à trois-quatre bornes de chez ma femme. Elle arrive sur le coup de onze heures. Systématiquement. Ses premiers mots sont là pour me faire perdre tout espoir d'un éventuel coup de flou au niveau de sa santé. Elle pose ses sacs, cabas, et, semblant s'adresser à sa fille, m'inflige et m'afflige d'un énergique et démoralisant :
- Il pleut, j'ai été tentée de plendre le bus, mais j'suis venue à pieds quand même !
J'suis sûr qu'elle me croit rassuré.
- T'es déjà allée au malché ?
- Non, j't'attendais. On va y aller le temps que l'autre balaye par terre et fasse le lit.
Pourquoi a-t-elle besoin de préciser 'balayer par terre' ? Elle a peur que, si elle ne le souligne pas, je me mette à le faire au dessus du meuble, des bibelots posés sur la télé ou à l'intérieur du réfrigérateur ?
La belle-doche, je le rappelle pour ceux qui seraient dans le même cas qu'elle, rencontre quelques menus problèmes de mémoire. Elle peut très bien vous raconter deux fois la même situation à trois minutes d'intervalle avec exactement les mêmes phrases, au mot près, sans que cela lui présente la moindre inquiétude, puisqu'elle a oublié. La belle-doche, je le rappelle pour ceux qui seraient dans le même cas qu'elle, rencontre quelques menus problèmes de mémoire. Elle peut très bien vous raconter deux fois la même situation à trois minutes d'intervalle avec exactement les mêmes phrases, au mot près, sans que cela lui semble inquiétant, puisqu'elle a oublié. Ça ne perturbe plus que nous.
Le fait de ne plus avoir de mémoire pour certaines choses n'est sûrement pas simulé, mais peut s'avérer pratique. Sans vouloir trop contester ses bonnes intentions de départ, je dois quand même stipuler que la mère de mon épouse glorifiée et favorite propose, avant de partir faire ces petites courses, de les prendre à son compte. Mais, tête en l'air comme on la sait, une fois c'est son porte-monnaie qu'elle oublie, une autre, comme la semaine dernière, c'est son code de carte bancaire pour prélever de l'argent à la tirette. Cette semaine, elle montre la paume de sa main à Annette.
- Ce coup-ci, j'y ai pensé à malquer le numélo de ma calte. On va à la banque, et hop, aplès j'efface l'encle.
J'aurais tendance à lui signifier qu'elle aurait pu y passer en venant, l'établissement bancaire étant sur son chemin. Garder ce code imprimé au creux de sa main me paraît délicieusement dangereux pour elle. Elle pourrait attirer le gredin observateur. Elle n'est pas riche comme rhésus, mais quand même. Laisse-moi rêver.
Elle n'a pas l'air d'être confuse, aujourd'hui. Elle ne paraît pas être dans une de ces journée où elle disqueraye à longueur de conversation. Il y a des jours avec et d'autres sans. Elle retend la main vers sa fille :
- Ce coup-ci, j'y ai pensé à malquer le numélo de ma calte. On va à la banque, et hop, aplès j'efface l'encle.
J'ai parlé trop vite. Et vous avez vu, c'est au 'et hop' près. Une précision d'horloge nucléaire dans l'oubli qui force le respect.
Elles s'en vont. Un gros quart d'heure, un lit bouchonné et un balayage par terre plus tard, elles rappliquent. Merde, v'là que j'ai précisé 'par terre' moi aussi. Je chope les tics de langage de l'Annette angélique, ma requise des langes.
- Ben t'es une sacrée, toi. Tiens, explique à Philippe ! Ma mère est impayable !
- Ben y'a lien à dile, ça allive à tout le monde d'oublier sa calte bleue !
'Impayable', ça peut aussi signifier qu'elle ne peut pas payer ? J'en prends note. Bien joué ! Elle inventera autre chose, la semaine prochaine. Pas trop de mémoire, mais l'imagination, ça va !
***
Le déjeuner s'achève. Les mômes se sont barrés depuis un moment déjà. Il est coutumier que nous nous retrouvions uniquement les trois anciens à table. Bien dressé comme je le suis, je me lève pour débarrasser. Invariablement, la belle-doche me taquine sur le fait que je me mette si vite en mouvement.
- On n'a même plus le temps de finil de manger qu'on nous letile notre auge. T'as pas connu Pielle Lapolte, toi ? Il était comme ça, lui. Il te desselvait ton assiette, et tant pis poul toi si t'avais pas telminé.
C'est pas la première fois que j'en entends parler, de ce Pierre Laporte. La dernière, ça devait être la semaine passée, ici, sensiblement à la même heure. D'ailleurs, j'écris Pierre Laporte, mais est-ce que c'est bien ça ? Pourquoi pas Pierre Lapolte ou Pierre Rapporte ou Pielle Rappolte ou je ne sais quoi ?
Je hais ce Pierre Laporte ou quel que soit son nom.
Elles ne se sont pas levées pour me donner un coup de main, mais l'ancêtre m'a tendu une pile d'assiettes à évacuer en cuisine. Et j'ai vu les quatre chiffres inscrits au creux de sa paume. M'en fous, j'vous les donne : huit, six, cinq et un. J'sais pas ce que vous pouvez en faire, mais je mise sur le fait qu'il y a peut-être un gredin observateur dunkerquois[1] dans la somme de mes lecteurs.
Ensuite, pour ces dames, c'est direction le confortable canapé devant la télé, où les attend 'l'inspecteur Barnaby' ou 'Siska', selon. J'ai toujours été étonné qu'au point où nous en sommes elles ne me demandent pas de les y porter. Elles ont une nette préférence pour la première série qui propose de superbes images de magnifiques jardins anglais campagnards, des victimes variées et éparses, ainsi qu'une durée de téléfilm bien plus longue qui permet de faire une sieste conséquemment plus volumineuse jusqu'aux publicités tonitruantes. La vie est bien faite.
Pendant ce temps, je me tape la vaisselle en me forçant au silence le plus respectueux du sommeil de ces justes. J'aime ma cuisine.
Puis vient l'heure où nous dégustons le dessert que je coupe et sers. Distribution des petites assiettes. C'est l'un des rares moments où je prends le temps d'écouter ce qu'elles disent, alors que le reste du temps je le subirais plutôt. Pendant ces courts instants, ça me fait à chaque fois le même effet : j'ai l'impression d'être en famille. Vient l'échéance où je dessers. Et là, je reviens très vite sur terre.
- On n'a même plus le temps de finil de manger qu'on nous letile notre auge.
T'as pas connu Pielle Lapolte, toi ? Il était comme ça, lui. Il te desselvait ton assiette, et tant pis poul toi si t'avais pas telminé.
Vivement dimanche prochain !
***
[1] Nous habitons à Dunkerque, note de moi pour toi et ta compréhension, même si ça se comprend sûrement mais je m'en fous, j'préfére assurer le coup et mettre toutes les chances de mon côté. Pour ceux qui le souhaiteront, je donnerai même facilement l'adresse exacte de ma belle-doche en prime.
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