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PULL ENVIE : L'ESSAYAGE

Par DEMOTIER

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Table des matières
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LA BELLE-MERE I

- Tu vas changer de pull pour aller déjeuner chez ma mère, j'espère, crasseux, dégoûtant personnage ! Et tant que t'y es, enfile un de ceux qu'elle t'a tricotés, ça lui fera plaisir ! Tu les mets jamais ! me déclare à bout portant l'Annette des familles, mon aimable épouse, de sa coutumière et sensible voix railleuse qui porte pourtant très bien.

Déjà, même bien luné, je n'ai pas trop envie de faire plaisir à sa mère, mais en plus, là,  j'ai de bonnes raisons dans le cas qui nous occupe.

- T'as vu la gueule de ces pulls ! Passons sur la couleur, c'est pas le plus grave, mais s'il y en a une que j'aime pas, c'est le bert, ce curieux mélange de bleu et de vert. Et qu'est-ce qu'elle me sert comme coloris, ta mère ? Du marron ! histoire de dire que je n'ai aucune excuse pour ne pas les porter. Et puis, t'as vu l'allure que ça me donne ? Ça rebique vers l'extérieur comme une épaulette d'officier haut gradé."

- Ils sont pas si vilains que ça, ces pull-overs, quand même !

- Tiens : je préfère me balader publiquement bourrelets au vent plutôt que dans ces haillons fraîchement tricotés !

- N'exagère rien. Elle a voulu bien faire, ma pauvre vieille. Tu pourrais te forcer un peu ! Prends sur toi ! Je fais pas tant de manières, moi ! Je pourrais prendre mes distances et refuser de me balader à tes côtés quand tu es accoutré de ces pulls ! Et ben non, je fais avec !

- J'te ferais quand même remarquer que t'évites de me donner le bras, dans ces cas-là !

- Dis pas de conneries : j'te donne jamais le bras, même quand t'es à peu près bien sapé !

- J'aime pas, je te dis ! Je me fais l'effet d'un footballeur américain.
En plus, elle les a taillés trop petits et ils me serrent au niveau de la boudinette. Ça me fait ressortir le bide ! Merci du cadeau !

- C'est certainement de la faute de ma mère, si t'es un gros sac ? D'ailleurs, tu pourrais faire un effort, ne serait-ce que pour moi, et perdre un peu de poids en t'exercisant ! Tu verrais que les pulls t'iraient tout de suite mieux.

- Bon, on arrête ce petit jeu immédiatement, parce qu'à ce rythme-là, on va se retrouver dans un 'Marc et Lucie' et Agnès va encore crier au plagiat.[1]

- Tu vas voir le 'Marc et Lucie' que tu vas te prendre dans le blair ! Non mais, il s'croit au cinéma, çui-là ! Ça lui monte à la tête ses petits mickeys minables qu'il écrit sur l'Internet, ou quoi ?

- Scuse-moi, Nétche ! Je ferai des efforts, je me bougerai ! Et je vais enfiler un de ces fameux pulls. Tu peux aller me le chercher dans l'armoire de la chambre, s'il te plaît Luci… Annette, pardon.

- Ça commence bien, les bonnes résolutions de te remuer le cul ! Lève-le et secoue-toi le graillon : on est déjà à la bourre, t'as une vaisselle qui t'attend et t'as pas encore balayé le salon ! M'énerve pas quand je me maquille, c'est mauvais pour mon embellissement. Tu vas me dire, je serai toujours assez belle pour me promener auprès de toi.

***

J'entre dans l'immense salle de spectacle du Kursaal de Dunkerque. Pas grand monde encore. Je ne sais même pas exactement qui ou ce que je suis venu voir et entendre. J'espère que ce sera de la musique. Ce n'est pas certain. Je suis un peu décontenancé, perdu.
Je n'aurais pas dû mettre ce pull ! Si la belle-doche cherchait à m'emmerder lorsqu'elle l'a tricoté, elle y a pleinement réussi. Mais pourquoi l'ai-je enfilé pour venir dans cette enceinte ? Je n'avais aucune obligation de le faire. Je suis idiot. Où est Annette ? Pas par là ! Aux toilettes ? Confusément, je sais qu'elle n'est pas près d'ici ! Je SENS qu'il va m'arriver quelque chose. Instantanément, mon cerveau se bloque, mes capacités mentales déjà très réduites et mes pensées se mélassent les unes aux autres, m'empêchant d'en extraire une réflexion cohérente.

J'avance dans la voie centrale en direction de la scène. La troisième rangée est entièrement occupée. Bizarre et paradoxale, cette travée pleine dénote dans cette assistance clairsemée ! J'arrive à sa hauteur. Surprise : je découvre qu'elle n'est composée que des membres de la famille d'Annette : frères, sœurs, oncles, tantes, neveux, nièces et autres engeances et résidus. Avec un synchronisme harmonieux, ils tournent la tête vers moi, me regardent et me sourient. Ils portent tous le même pull que moi, mais pas en marron, en bert. Mes yeux descendent vers le mien : il est bert lui aussi.

Bruits sur la scène. Une lignée de chaises qui y était jusque là inoccupée est maintenant remplie de personnalités locales telles notre maire dunkerquois, la dame qui se tape l'entrée de mon immeuble au niveau du nettoyage, mon banquier, mon ancien prof d'anglais, mon tailleur et un mec qui lui fait la manche sur la place les dimanches de marché. Ils ont tous en particulier une particularité assez particulière : ils sont vêtus des pulls berts à Mémère. Mais
eux ne font pas boudinés dedans. Même les gros. Ce serait presque de jolis vêtements, portés par eux, s'ils n'étaient pas berts.

Annette est assise au milieu du rang d'oignons de chaises, sur la scène. Elle sourit. Jusque là, je ne me posais pas de question, je vivais cette suite d'évènements incohérents en toute quiétude. Même la présence de mon professeur d'anglais mort depuis belle lurette ne me semblait pas un obstacle à mon entendement. Mais ce sourire insolite me fait réaliser que je rêve. Il m'en faut, de l'imagination, pour avoir réussi à visualiser une Annette souriante.

Je préfère et décide de me réveiller plutôt que de continuer à voir ça.

***

- Ha ben dis donc, elle est servie, ma mère, avec un invité comme toi ! On n'est pas assommées par ta conversation. Encore heureux que tu ne ronfles pas trop, ici. Sitôt fini de déjeuner, hop dans le canapé, et vas-y que je te pique un petit roupillon pépère ! Tu nous fais une sacrée compagnie. Après ça, on s'étonnera de n'être invités nulle part...

Quelle taquine, cette femme, quelle espiègle ! Quelle jouasse ! Quelle emmerdeuse !

- Laisse-le c't'homme. Il a bien le dloit de lécupéler un peu, c'pauvle galçon. Ça doit pas êtle facile tous les jouls d'êtle chômeul.

Elle m'inquiète un peu, la belle-mère. C'est pas tellement ce qu'elle dit, oh non, mais plutôt ce qui occupe ses mains qui me banquise le dos : elle tricote.

- Il a pas un peu glossi ton mali ces delniers temps "

- C'est rien de le dire. Il devient gras comme un moine.
Tiens, mets-toi debout et de profil, montre ton bidon à ma mère, si t'es un homme ! Regarde-moi ce profil grec qu'il attrape, vise un peu cette bedaine !

- J'suis un peu boudiné là-dedans !

Tu sais ce qu'elle sort, la vioque ? Tiens-toi bien, parce que celle-là, je ne l'attendais pas :

- C'est vlai qu'il est pas à son avantage dans ce pull-là ! Qu'est-ce qui t'a plis de lui acheter une holleul paleille ?

J't'avais pas dit ? Ma belle-mère perd la tête. Elle oublie pas mal de choses et elle a un gros accent polono-côted'oriste. Mais elle attraperait bon goût, sur ses vieux jours, apparemment. J'enchaîne :

- J'allais oublier, belle-maman : je t'ai acheté un petit cadeau ! Tiens ! Joyeux-ce-que-tu-veux !

- Oh, merci, c'est bien ! (…) C'est quoi ?

Par politesse, je ne lui fais pas remarquer que, d'émotion ou de surprise, peut-être, elle a oublié de rouler le 'r' du 'merci' de début de phrase.

- Un CD d'accordéon ? Mais elle a même pas d'appareil pour l'écouter ! Elle est bien avec ça ! Ça va pas tarder à lui faire une belle jambe !

- Elle n'aura qu'à demander à ton frère de lui acheter un petit lecteur pour Noël !

- Il a pas tolt. Melci Philippe, c'est bien gentil de ta palt.

Faut toujours qu'Annette ait le dernier mot, donc je prévois une sortie cinglante. Elle arrive, mais pas si percutante que ça :

- Heureusement que tu lui as pas offert un casque, sinon mon frangin était de sa poche pour la moto !
Pas en forme, l'Annette.

***

- Mon chéri, on aurait dû penser à jouer au loto, cette semaine. Y'avait une grosse cagnotte en jeu. Dommage.

La clope que j'ai au bec vient de me tomber sur le pantalon, de surprise. J'ai pas rêvé, sa phrase a bien commencé par un 'mon chéri', non ? Je récupère précipitamment la cigarette qui me carbonise la cuisse, je regarde instinctivement autour de moi histoire de m'assurer qu'elle ne s'adressait pas à mon petit dernier, quoique je ne vois pas pourquoi elle lui parlerait du loto, mais enfin, c'est si improbable, cette situation, et, aussi éberlué qu'incrédule, je réponds :

- J'aurais pu y penser, je n'ai que ça à faire. Là on est sûrs de pas gagner, parce que comme dit leur pub, 'cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance'.

- C'est rien ! Cent pour cent de ceux qui n'ont pas joué n'ont rien perdu. Qu'est ce qu'on regarde ensemble, ce soir ?

Y'a quelque chose, là. J'ai dû hériter une grosse somme dont je n'ai pas encore eu connaissance ou bien j'ai gagné au loto. Ah ben non, j'ai pas joué, on vient de le dire. Je sais : elle a fait une grosse connerie qu'elle n'ose pas… Non, pas ça non plus : quand elle fait une bêtise, elle ne craint pas de l'annoncer. C'est moi qui ai peur d'elle, pas l'inverse.

- Ta journée a été bonne, mon lapin ?

Mon lapin, maintenant ! J'les aurais toutes entendues, cette année. Jamais elle ne m'a appelé comme cela, jamais.
J'ai compris : je rêve. Pourtant, la légère brûlure de cigarette, tout à l'heure, je l'ai bien sentie. Non, je suis réveillé. Mais alors, que se passe-t-il ? Elle a reçu un choc ? Elle a bu ? Elle s'est cognée en buvant ? Bizarrement, loin de me rassurer, son comportement affectueux me fait peur.

Elle me rejoint dans le canapé. Elle vient se lover dans de mes bras, sa tête logée dans le creux de mon épaule, puzzle merveilleux de deux pièces coïncidant admirablement. Je suis bien. J'aime la couleur de ses cheveux blonds, la douceur de ses formes. Je tente de l'embrasser, mais elle ne veut pas de mon baiser. Elle se refuse, sans râler, en douceur. Elle n'en a pas envie, c'est tout. Mais elle ne se dégage pas. C'est elle la chef, je le sais. Je la devine heureuse. Je m'assoupis.

***

- Mais il s'est endormi dans le canapé, le gaillard ! C'est nouveau, ça ? Monsieur veut faire sommeil à part ? Va te coucher !

J'évasive des pensées, vaseux. Les yeux me sont lourds et j'en ai sûrement plus de deux car je vois plein d'Annette à la fois. Ma tronche caverneuse dodeline doucement vers ma poitrine. Je serre dans mes bras un gros coussin jaune pâle auréolé de marques de salive. Je relève la tête vers ma femme. Elle est encore nombreuse. Et elles sont toutes pas contentes du tout. Si c'est pour démultiplier l'effet Annette, c'est pas la peine : plus jamais je ne fumerai de ces merdes.

 

***
[1] Marc et Lucie forment un couple en perpétuelles bisbilles dans les histoires d'une auteure, Agnès Andersen, qui publie, entre autres, sur le site inlibroveritas.net. Elle a en outre rédigé un texte traitant du plagiat.