Martine Maillard - Mon Voyage au Canada - texte intégral

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Mon Voyage au Canada

Par Martine Maillard

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Mon voyage au Canada




     
     
     
    Je vous convie ici à une promenade au Québec. Mais quelle promenade ! Elle se fait par une machine à remonter le temps... C'était en 1967, j'avais 16 ans. J'ai eu à cet âge la chance exceptionnelle de faire le plus beau, le plus long, le plus fantastique voyage de toute ma vie.
    L'été 1967 devait avoir lieu l'exposition universelle de Montréal. Des voyages étaient prévus à l'intention des jeunes pour leur faire connaître le Québec, où Charles de Gaulle projetait d'ailleurs de se rendre, dans un souci de rapprochement entre ce pays francophone et la France dont il se réclamait.
    Des concours furent proposés dans les lycées, afin de permettre aux meilleurs de se le voir offrir. Invitée à y participer, je fus aidée dans mon entreprise par la situation géographique mon lieu de vie et par les relations de mon père : en effet celui-ci enseignait à l'époque dans un lycée dont une grande partie appartenait aux américains installés en France après guerre, et il avait pour collègues des canadiens, eux-mêmes enseignants. Ils lui fournirent pour moi d'abondants documents absolument introuvables par ailleurs (c'est qu'internet n'existait pas à cette époque, et nous étions sensés nous débrouiller en interrogeant l’ambassade) !
    De plus, excellent dessinateur, mon père illustra ce dossier de manière exquise, ce qui me valut un troisième prix, sur cinq lauréats primés par le Touring Club de France en section « jeunesse ».
    Mais quel merveilleux périple nous attendait ! Partis de Montréal, autour de laquelle nous fîmes une petite excursion, nous gagnâmes Québec, puis montâmes vers Chicoutimi pour faire le tour du lac Saint-Jean, avant de redescendre vers le Saint-Laurent que nous traversâmes à Saint-Siméon ; là, nous suivîmes la rive sud jusqu’au Cap Percé, fîmes en bateau le tour de l’île Bonaventure, avant de revenir sur Edmunston, Sherbrooke, puis Montréal… Deux mille cinq cents kilomètres parcourus durant en quinze jours.
    Mais entrons peu à peu dans le conte de fées...
     
     
    Dès le départ en avion, ce 11 juillet, je savais que j’allais vivre un grand moment de ma vie : nous nous envolions si loin que je risquais bien de ne pas retrouver une telle épopée avant longtemps ! Et puis je n’étais pas seule. Déjà, durant les sept heures de vol qui ont été si agréablement occupées (collation, film), j’avais pu faire connaissance avec quelques-uns de mes camarades. Et ce qui m’émerveilla, moi qui n’avais encore pour ainsi dire jamais fait partie de groupes de jeunes, ce fut de voir comme nous étions proches les uns des autres, par le tutoiement d’une part, et aussi par la grande aventure que nous allions connaître ensemble. J’avais bien un peu de mal au début à m’adresser familièrement à des personnes qui avaient parfois dix ans de plus que moi, mais bientôt je m’y habituai et appréciai le sentiment de cohésion que cela créa entre nous.
    Nous arrivâmes à Montréal sous un ciel étouffant, une chaleur orageuse qui me parut d’autant plus pénible que nous étions fatigués du voyage, et devions traîner nos lourdes valises (la mienne ne possédait pas de roulettes !). Il était 18 heures ici pour 23 en France, et quand nous trouvâmes enfin les autobus devant nous conduire en ville, je me jetai sur mon siège et commençai à regarder par la vitre avec lassitude, puis bientôt déception. Nous étions loin des rêves canadiens que je m’étais forgés…
    Le ciel était grisâtre et l’air si lourd que nous étions en eau ; quant au paysage, il n’avait pour le moment rien de très attrayant : c’était la banlieue, autrement dit des terrains vagues, des autoroutes, des maisons isolées, et souvent une étendue sale et pelée. Par moments, nous croisions de fantastiques nœuds de routes se chevauchant les uns les autres. C’était un peu hallucinant et sans grande beauté. Bientôt, nous roulâmes au-dessus de quartiers plus denses ; mais je restais frappée par cet urbanisme géométrique où chaque petit pavillon de forme cubique et sans toit apparent était séparé du voisin par un mètre ou deux, et du trottoir par un jardinet qu’enjambait l’escalier du premier étage.
    Tout était désespérément sombre : cheminées d’usines fumantes et noires, maisons en briques rouges noircies par l’essence et les vapeurs. Parfois le linge pendait d’une habitation à l’autre. Et tout semblait impersonnel, réglé, automatique. Il n’y avait pas de vie, mais seulement le ronronnement incessant de la circulation automobile qui se poursuivait indéfiniment, au même rythme.
    Bientôt heureusement, nous quittâmes l’autoroute aérienne pour descendre en ville. Alors l’aspect environnant me parut plus accueillant. Nous pénétrâmes dans des rues avenantes, bordées d’arbres, aux façades plus pimpantes quoique un peu uniformes, trop « américaines » pour mon goût : on les aurait cru faites à la chaîne…
    C’est avec plaisir que nous nous arrêtâmes enfin au Centre de Loisirs de l’Immaculée Conception où nous devions loger, pour y déposer nos bagages avant de courir faire connaissance avec la vie canadienne. Il était 19 heures (minuit pour nous), mais nous avions tous envie de sortir !
    Avec un groupe sympathique, je me promenai dans le joli parc avoisinant, assistant d’abord à un match de base-ball (une nouveauté pour moi), puis admirant la féerie des eaux lumineuses sur un petit lac, pour rouler enfin à travers le parc dans un petit train bleu-blanc-rouge.
    Vers 22 heures (locales), nous nous trouvions dans les environs de la rue Sherbrooke lorsqu’il commença à pleuvoir. Nous nous précipitâmes dans un petit café dont les propriétaires, ravis de rencontrer des français, nous donnèrent toutes sortes de renseignements sur l’Expo. Nous pûmes alors tout à loisir apprécier leur savoureux accent au parfum de terroir plein de pittoresque. Comme il pleuvait toujours très fort, nous hélâmes un taxi et nous y installâmes à neuf, chauffeur compris. Vive la capacité des voitures américaines !
    A 23 heures enfin, après une bonne douche, je grimpai rompue mais heureuse dans le lit à étage qui m’avait été assigné. Cette petite gymnastique fut le dernier effort d’une journée bien remplie !
     
     
    Le lendemain 12 juillet, levés à 6 heures, nous pûmes prendre un bain dans la piscine de l’établissement. J’appréciai cet avantage qui nous ne possédions pas en France, car il faisait toujours aussi chaud. Nous dégustâmes comme il convient de succulents œufs au bacon, puis partîmes vers 9 heures pour l’Exposition.
     Après une bonne demi-heure de marche à la recherche d’une bouche de métro - grande gare impersonnelle et bien anglo-saxonne - nous nous perdîmes, ne parvenant pas à retrouver la ligne qui conduisait à l’expo. Il nous fallut prendre un autobus qui nous amena enfin à l’entrée. Mais une heure d’attente fut encore nécessaire pour obtenir nos cent vingt billets, et ce n'est qu'à 11h30 que nous pûmes pénétrer  dans l’enceinte. Ouf ! Nous y étions enfin !
    Là, on nous laissa libres jusqu’au soir. Dans la foule, je perdis assez vite mes compagnons et me retrouvai seule. Je partis à l’aventure, me disant qu’en un jour et demi je ne pouvais espérer voir tout. D’abord un peu ahurie par le monde qui se pressait partout, par les queues interminables qui longeaient la plupart des pavillons, par l’immensité de ce royaume à découvrir, je repérai vite les multiples moyens de transport prévus pour relier les différents points de l’exposition.
    Il y avait d’abord l’Expo-Express, sorte de métro ou de train de banlieue ; puis, dans chaque secteur, il y avait deux ou trois minirails ; on pouvait également se promener dans des petits trains automobiles ou dans des sortes de vélos-taxis. A la « Ronde » enfin (le parc d'attractions), on nous offrait encore la promenade en Jeep dans une jungle artificielle ou bien à dos de dromadaire ou d’éléphant.
    On pouvait également survoler l’exposition en hélicoptère, suivre un petit parcours en télévoiture à environ dix mètres du sol, monter au sommet de la Tour de l’exposition, faire une promenade sur le Saint-Laurent en hovercraft, en vedette, en barque, en bateau ou en gondole… Que de possibilités alléchantes de voir sans se fatiguer ! Mais je réalisai bien vite que si je me laissais tenter, mon porte-monnaie ne tarderait pas à se vider ; aussi préférai-je le moyen de transport le plus économique… Tant pis pour les ampoules dont souffrirent mes pauvres pieds.
    En route donc ! Et puisqu’il me serait impossible de tout visiter en si peu de temps, le mieux était d’essayer d’aborder en détail le plus de choses intéressantes possible, tout en tâchant d'acquérir une idée d’ensemble de cet immense et grouillant dédale. Ma première impression, sous le soleil éclatant de midi, fut la multiplicité des architectures déroutantes, aux formes et aux couleurs agressives, aussi vaines que vaniteuses… Je n'étais pas tournée vers le modernisme, et je me demandais si ces formes-là avaient beaucoup d’avenir. C’est sans doute pour cela qu’elles me semblaient si superflues et si peu attirantes.
    Je visitai bien peu de pavillons à fond, mais tous me firent sensiblement la même impression à l’intérieur comme à l’extérieur : ils cherchaient tant l’originalité et l’avant-garde que l’on ne trouvait plus qu’un amas de boules, de formes indécises, de mécaniques compliquées ou de mystérieux effets d’optique et de lumière. C’était une recherche systématique du sensationnel et il y en avait tant qu’on s’en lassait très vite. Tout ce qui était solide à l'époque actuelle avait été rejeté pour le plaisir de se projeter dans un hypothétique avenir, si bien que je n’éprouvai, en visitant, qu’une impression de fragilité, d’inconsistance.
    Je rencontrai quelques bibliothèques, je vis quelques tableaux, des structures abstraites horribles  qui voulaient évoquer le rayonnement artistique ; j'entendis si peu de musique qu’il vaut mieux ne pas en parler. Lasse de chercher dans ce sens, je me contentai de regarder un peu partout. Il y avait un pavillon réservé aux Arts, mais je ne réussis pas à le dénicher ; je considérais d’ailleurs que les Arts n'étaient pas une chose à enfermer à part dans un seul pavillon au milieu de l’immense exposition… C’était comme le pauvre pavillon dédié aux « Jeunesses Musicales » que je découvris enfin : il se limitait à la présentation d'un concert de musique canadienne auquel on n'accédait qu'après deux heures d’attente !
    Je me résolus donc à marcher, marcher, marcher. Je vis des pavillons qui me déplurent franchement : un jeu de cubes bariolés et gigantesques pour évoquer le Venezuela ou des cônes verts, sortes de sapins stylisés pour évoquer la pâte à papier ; et aussi d’autres plus gracieux comme celui de la Thaïlande, qui évoquait l’architecture de ce pays.
    Enfin je me tournai vers le Pavillon de la France. Celui-là me séduisit tout à fait, sans doute parce qu’il représentait mon pays ; comme tous les autres, il sacrifiait bien au modernisme un tantinet agressif et à la sacro-sainte science ! Mais son architecture donnait tout de même une impression d’équilibre et d’élan à la fois ; et à l’intérieur, son installation évoquait une idée complète et agréable de la France. C’est là que je restai le plus : trois heures environ.
    On y pouvait découvrir l’atmosphère parisienne, l’ORTF et la télévision en couleurs ; des films sur les diverses régions et activités françaises, sur la jeunesse française étaient projetés au public ; on y trouvait également un coin littérature avec des enregistrements, un coin musée avec des tableaux, et une bibliothèque assez fournie ; ailleurs,
  un secteur était réservé au mobilier ; mais la place laissée à la musique était, hélas, toujours aussi mince. Je commençais à m’y habituer !
    C’est à peu près tout ce que je pus voir durant ces deux jours. En effet, le lendemain, je ne fis que marcher entre les pavillons, boire aux fontaines tant il faisait chaud, et parfaire mon idée d’ensemble. Vers le soir, j’essayai quelques attractions de « La Ronde ». Elles étaient à peu près toutes semblables, et aussi dispendieuses les unes que les autres, si bien qu’après avoir tâté de deux ou trois d’entre elles et m’être bien amusée, cela me suffit.
    J'étais heureuse d’avoir fait la connaissance d'une exposition universelle, mais malgré tout il me sembla que je n’aimais pas beaucoup cela !
     
     
    Le vendredi 14 juillet, nos trois autocars arrivèrent de Québec. Ils avaient chacun leur personnalité : celui qui portait le n°1 était aérodynamique, confortable, climatisé ; le car n°2 était rouge, sale, grondant, poussif même dans les côtes, mais très attachant (l’ambiance à l’intérieur était particulièrement gaie : une fois qu’on y était, on ne voulait plus le quitter !) ; et le car n°3 enfin était un compromis entre les deux autres, agréable, familial et tranquille. Nous prîmes place en chantant La Marseillaise et partîmes visiter Montréal.
    Ma première impression se trouva bientôt confirmée : certes, je trouvai le mont Royal vert et plein de charme, mais rien ne retint vraiment mon attention… Je m’amusai à la vue de petits pavillons semblables à des décors de carton-pâte qui côtoyaient d’audacieux buildings ; je photographiai, comme tout le monde, le collège Notre-Dame sans savoir ce que c’était.
Nous longeâmes de jolis cimetières pareils à des prés bien tondus, plantés de pierres taillées et polies. Mais je ne vis surtout que des façades carrées se reproduisant régulièrement comme des pointillés… Je trouvai cela triste, une ville sans passé apparent : elle ne garde rien, n’a aucun cachet, rien à montrer. On y mange, on y dort, on y travaille, mais c’est tout... Je ne souhaitais pas habiter ici !
    Après le déjeuner, nous partîmes pour Sainte-Agathe-des-Monts, au nord de Montréal. Enfin, nous allions voir un paysage canadien et non américain ! Et en effet, quel cadre enchanteur nous découvrîmes...! Imaginez une petite auberge blanche en forme de chalet, avec un escalier qui mène à une large terrasse en bois ; en face, un lac assez grand pour paraître magnifique, mais dont on voyait fort bien les contours ; et tout autour, le moutonnement noir de collines entièrement boisées : la forêt canadienne. Un site ravissant ! L’auberge se nommait « Au P’tit Bonheur ». En hiver, on y pouvait venir pour faire du ski ; en été, on y venait pour se détendre au soleil, au grand air, et se baigner dans le lac, se promener en barque, effectuer de grandes marches en forêt.
    L’après-midi fut merveilleuse ; certains partirent dans les bois, d’autres s’embarquèrent en canoë sur le lac, d’autres enfin se baignèrent. On assista même à des tournois fort passionnants sur le lac : chaque jouteur était debout dans un canoë et devait renverser l’autre avec une perche. Comme cette auberge nous parut sympathique ainsi que ses pensionnaires !
    Le soir, nous eûmes notre première soirée franco-canadienne. Après le dîner, chaque tablée ayant fait sa propre vaisselle, nous nous retrouvâmes dans la grande salle pour chanter autour d’une guitare. Puis nous nous séparâmes en deux groupes, et tandis que les uns descendaient danser dans une autre salle, nous entreprîmes de chanter des airs canadiens et français avec des canadiennes charmantes. Comme elles avaient l’air heureuses d’être avec nous ! C’étaient de bonnes grosses filles blondes, à la peau rougie par le soleil et vêtues de bermudas, mais combien sympathiques : elles étaient américaines dans leur accoutrement, leur exubérance un peu puérile et leur gentillesse spontanée, mais bien françaises de cœur. C’était extraordinaire et attendrissant de les voir sauter, danser, chanter à tue-tête (certaines n’étaient plus toutes jeunes !), et continuer sans se lasser, tout en suant à grosses gouttes… Je n’en faisais pas autant, moi ! Mais quand tous ceux qui étaient descendus nous rejoignirent, l’entrain fut à son comble. La salle était si pleine qu’on n’avait plus la place de danser.
    Un pianiste et un accordéoniste canadiens vinrent alors nous jouer des danses folkloriques entraînantes, et nous nous mîmes tous à sauter de concert jusqu’à épuisement dans un bruit d’enfer.
    Nous nous quittâmes assez tard, en échangeant des adresses et heureux de notre soirée, malgré la fatigue qui nous coupait les jambes. Nous rentrâmes enfin à Montréal par une nuit magnifique que nous n’eûmes même pas le courage d’admirer, tant nous avions sommeil. En ville, malgré l’heure avancée, nous retrouvâmes les lumières crues, les klaxons discordants, les embouteillages et les voitures vrombissantes, imaginant les gens qui dormaient, malgré tout ce tintamarre, dans leurs petits pavillons tous pareils…
     
     
    Le lendemain, il nous fallut nous relever à six heures ; nous avons dû nous y faire, c’était nécessaire ! Ce fut alors la cérémonie que nous avons répétée tout au long du voyage : plier les draps et les couvertures, boucler les valises, les porter dans le car, faire la queue au self-service, et ainsi de suite.…
      Partis à 8h30, nous fîmes la visite du Jardin Botanique, très intéressant, avant de nous lancer sur la route de Trois-Rivières, longeant le Saint-Laurent. A notre droite, nous avions les eaux calmes du fleuve dont nous ne voyions pas la limite, enfoncée dans une vague brume, et de chaque côté de la route, presque continuellement, des villas du genre western, en bois blanc, avec leur terrasse de plain-pied.
    Nous arrivâmes à Trois-Rivières pour le déjeuner, que l’on nous servit dans un restaurant ; c’était fort agréable. Puis on nous conduisit au Séminaire Saint-Antoine, situé à la limite de la ville, dans un immense espace vert. Là nous eûmes l’heureuse surprise de trouver des belles chambres claires, pimpantes et confortables.
    Nous n’avons pas assez vu Trois-Rivières pour pouvoir porter un jugement valable sur cette ville. Mais elle me sembla au premier abord sans caractère, trop industrielle pour être pittoresque. Par contre, sa piscine était magnifique : c’était la plus grande de toute l’Amérique !
    Après le dîner, que l’on prend toujours au Canada vers 18h30, une seconde soirée franco-canadienne nous attendait... Elle eut lieu dans le parc municipal, et ce fut mon premier feu de camp.
    Avant cet événement, Monsieur le Maire de Trois-Rivières nous fit une charmante allocution, que nous écoutâmes d’un air fort sérieux tout en pensant à autre chose.
    - Mes chers amis, vous êtes en quelque sorte les ambassadeurs de ce grand visiteur français qui va nous arriver bientôt...
    La réponse notre animateur - que nous surnommions « Pompon » , à sa demande - , nous réveilla un peu par son dynamisme :
    - Mais ce voyage, Monsieur le Maire, c’est un rêve qui se réalise ! 
    Le vin du Niagara, pourtant servi à faible dose, acheva de nous tirer de notre torpeur ; enfin nous chantâmes la Marseillaise, puis ce fut un va-et-vient de barques sur le lac tout proche, et nous nous retrouvâmes bientôt tous réunis, canadiens et français, sur une petite île, en rond autour d’un feu qui commençait à flamber gaiement.
    On chanta ; les canadiens tentèrent de nous inculquer un petit répertoire, puis nous racontèrent des histoires ; Pompon et « Pomponnette » (son épouse et notre animatrice) organisèrent des jeux, et tout se termina dans une farandole endiablée. Certains tombèrent même à l’eau. D’autres comme moi, furent dévorés par les moustiques, attirés par le feu… Mais en fin de compte nous nous séparâmes heureux et bons amis vers 23 heures.
     
    C’est le dimanche 16 juillet que nous prîmes joyeusement la route de Québec. Après un arrêt au Cap de La Madeleine à neuf heures pour suivre la messe, nous parvînmes à l’Université Laval pour le repas, sous une pluie battante. Québec ne se mettait donc pas en frais pour nous… ? Bien au contraire !  Le déjeuner fut excellent et l’on nous conduisit à un séminaire qui se trouvait tout près du château Frontenac : c’était vraiment une chance !
    Alors nous commençâmes à nous éparpiller en ville. Je fus ravie de découvrir que les rues n’étaient plus bordées de pavillons identiques, mais d’une ligne de façades bien sympathiques, comme en France. Immédiatement, on y était détendu, on se sentait à l’aise… Moi qui attendais tout de Québec, je découvrais réellement dans cette ville ce que j’avais espéré : un caractère d’intimité, le sentiment d’être « chez soi », en confiance.
    Tout le Vieux Québec était ainsi marqué du sceau français. J’admirai le château Frontenac, imposant et esthétique malgré ses briques rouges et son toit vert qui m’étonnèrent un peu - surtout lorsque je les revis le soir sous la lumière crue des projecteurs. Je suivis la promenade des Gouverneurs et aboutis aux plaines d’Abraham. Puis j’allai photographier le Parlement. Tout ces quartiers me ravirent.
    Bientôt je débouchai dans des quartiers plus modernes et résidentiels. Mais ces rues-là me plurent aussi : en effet, au lieu de l’ennuyeuse uniformité que j’avais rencontrée ailleurs, c’était la variété, la fantaisie et le bon goût qui régnaient là. Il faisait bon s’y promener...
     
    Le lendemain, nous assistâmes à la relève de la Garde à la Citadelle. Et ce fut fort drôle, car pour un spectacle si anglais, il était commandé en français, et exécuté par l’unique régiment de langue française du Canada ! La séance dura trois quarts d’heure et fut suivie pour nous de visite partielle de la Citadelle.
    Puis nous eûmes notre première réception à l’Hôtel de Ville, avec un nouveau discours de Monsieur le Maire, de Québec cette fois :
    - Mes chers amis, vous êtes en quelque sorte les ambassadeurs de ce grand visiteur français qui va nous arriver bientôt !
    Suivi de l’identique réponse de notre Pompon :
    - Mais ce voyage, Monsieur le Maire, c’est un rêve qui se réalise...
    Ensuite nous eûmes la fierté de signer le Livre d’Or de la Ville à tour de rôle (plus tard, nous prîmes l’habitude de ce geste qui nous avait semblé d’abord un grand honneur).
    Cet après-midi-là, nous pûmes nous promener encore dans la ville, et je ne m’en lassai pas. Et le soir venu, nous eûmes un second feu de camp, extrêmement sympathique, organisé par la Société Saint-Jean-Baptiste. Cette soirée, minutieusement préparée par nos amis, fut une parfaite réussite, certainement la plus chaleureuse de tout notre voyage. On nous proposa d’abord une heure de danses au son d’un orchestre ; puis l’on nous réunit autour du feu, qui était cette fois exempt de moustiques, et l'on chanta ; des canadiens, puis des français exécutèrent des numéros humoristiques ; enfin, on organisa un « concours de chansons folkloriques » en équipes. A trois ou quatre par équipe (une française, une québécoise - tandis que les autres regardaient), nous devions enchaîner des chansons toujours différentes, sachant que l’arbitre, Pomponnette, nous arrêtait aussitôt la première phrase chantée, et que nous ne devions pas hésiter plus de cinq secondes quand arrivait notre tour - tantôt un canadien, tantôt un français. Je m’étais mise dans l’équipe française, forte du seul moyen de me sortir d’une telle épreuve : je visualisais les pages de mon cahier de musique, où depuis des années (c’était la mode à l’époque en France heureusement !) nous notions les chansons populaires apprises tout au long de l’année.
Hélas, les canadiens étaient très forts ; bientôt, tous les membres de mon équipe furent mis hors jeu, et je tins bon en visualisant après les cahiers de 3e, ceux de 4e, puis de 5e, puis de 6e, puis des livres de chansons enfantines, puis en déroulant des souvenirs liés à des régions visitées. On loua mon cran et mon répertoire, on s’étonna de la longévité de ma prestation, et je fus heureuse de représenter ainsi mon pays… mais je fus battue ! Je fus battue par un certain Claude Doré, le responsable de la Maison des Jeunes, qui devait avoir dans les 28 ans.
     Il me fit la bise et m’offrit son adresse. Un correspondant à Québec ! J’étais aux anges… ! Un amour, que ce Claude Doré. S’il se reconnaît dans ces lignes je serai heureuse de lui rendre encore cet hommage : car les lettres qu’il m’adressa par la suite furent des merveilles de poésie et de douceur, comme une petite provinciale guindée telle que j’étais n’en avait jamais reçu et n’en recevrait jamais plus.
    C’est avec grand regret que nous nous séparâmes tard dans la nuit…
     
    Le mardi, eut lieu le dépôt d’une gerbe sur le Monument aux Morts, puis la visite du Parlement. Nous suivions toutes ces cérémonies - qui étaient l’exacte préparation de ce que devait faire le Général De Gaulle une semaine plus tard - avec une telle dignité que le guide du Parlement lui-même nous en félicita.
    Dans l’après-midi, nous fîmes une petite excursion autour de Québec.
    Nous admirâmes d’abord les chutes de Montmorency. Elles étaient hautes, belles, grandioses, et lorsqu’on s’en approchait on se faisait tremper jusqu’aux os par la brume qui les environnait.
    Puis nous partîmes vers l’île d’Orléans que nous atteignîmes par un pont. Là nos regards embrassèrent un vaste panorama… D’abord ce fut une forêt bien canadienne qui s’offrit à nos yeux. Puis nous découvrîmes un vallonnement de champs cultivés, bornés à l’horizon par quelques bosquets. Çà et là, quelques villas évoquaient toujours le style western… Si ce paysage me rappelait un peu notre pays, j’en ai cependant apprécié la couleur locale, qui cette fois ne me semblait plus receler de caractère anglo-américain.
    On nous proposa bientôt une baignade dans le Saint-Laurent. Mais la plage me parut grise et peu engageante, et je décidai de ne pas m’y risquer. Enfin nous nous retrouvâmes dans un restaurant de l’île pour dîner.
       Le lendemain, nous étions tous fort tristes de quitter Québec...
     
    Le mercredi 19 juillet, chassant la mélancolie du départ, nous ne tardâmes pas à chanter gaiement. Le paysage se transformait de plus en plus devant nos yeux, et avec l’intensité de la lumière, la chaleur montait. Nous fîmes halte devant la Basilique Sainte-Anne de Beaupré, haut-lieu de pèlerinage au Québec. L’église, quoique majestueuse, me sembla assez banale, sans beauté particulière ; les offices s’y succédaient et l’on y voyait, comme à Lourdes, beaucoup de malades et d’infirmes.
    Bientôt, nous commençâmes à nous éloigner des rives du Saint-Laurent pour nous retrouver dans des régions de collines boisées et de vertes prairies ; le relief n’y était pas très accidenté, mais de plus en plus, nous avions l’impression d’être en montagne, à cause de la végétation de conifères qui prenait peu à peu l’avantage, des prés que l’on ne cultivait plus, et de jolis petits chalets qui embellissaient le paysage.
Vers midi, nous parvînmes à Baie-Saint-Paul, un adorable vallon qui s’achevait au loin sur les bords de la Saguenay.
      Nous nous trouvions aux pieds d’une rude pente à gravir : en haut nous attendait le Balcon-Vert, camp de vacances pour jeunes. Malgré la chaleur accablante, le paysage me rappelait vivement celui des Alpes Bavaroises, où j’avais passé un été quelques années plus tôt ; cependant, lorsque nous fûmes arrivés en haut, épuisés, essoufflés et sans forces, nous apprîmes que nous n’étions qu’à deux cents mètres d’altitude ! Nous venions tout juste de grimper ces deux cents mètres…
    Le Balcon-Vert était une sorte de village bâti sur un replat de prairie vert tendre. Environné d’une épaisse forêt, il consistait en trois maisons principales (la villa des moniteurs avec quelques chambres, le réfectoire, la salle des fêtes), et un grands nombre de petites cabanes rustiques et charmantes qui remplaçaient agréablement le classique dortoir.
    Nous avions si chaud que nous aurions souhaité nous mettre à l’aise sur le champ, mais il nous fallut d’abord déguster dans le réfectoire étouffant un repas brûlant et poivré ; puis nous fîmes la vaisselle dans de l’eau bouillante… Voilà qui réchauffe !
    Malgré cette surabondance de calories, j’étais heureuse de me trouver dans un tel cadre, car j’avais l’impression que l’air y était bon et vivifiant.
       Comme il n’y avait pas assez de place pour tout le monde, nous redescendîmes, nous les filles, nous installer dans un confortable motel de Baie-Saint-Paul. Puis il nous fallut remonter… et l’après-midi se termina agréablement, soit à nous baigner dans la piscine, soit à jouer au ballon sur la pelouse.
D’autres préférèrent explorer la forêt ou les prairies avoisinantes. Le site était enchanteur, la vue magnifique, et nous aurions bien voulu passer un plus long séjour au Balcon-Vert.
    La nuit tombée, nous eûmes encore une sympathique veillée franco-canadienne agrémentée de chants, danses et jeux. Cette soirée fut surtout française, car le Canada n’était représenté cette fois-ci que par le moniteur de l’établissement. Pour clore la journée, un religieux, le Père Tremblay, nous parla du Saguenay, région dans laquelle nous allions nous enfoncer dès le lendemain.
     
    Après une bonne nuit en ville, nous regrimpâmes vaillamment la côte pour notre dernière demi-journée au camp. Avant de prendre congé, nous plantâmes quelques petits sapins (c’était rituel au Balcon-Vert). Puis nous nous élançâmes vers le nord, emportant des provisions pour pique-niquer dans le parc des Laurentides.
     Ce jour-là il faisait encore plus chaud et plus orageux que la veille. Dans la réserve, les routes n’étaient pas goudronnées ; aussi le paysage nous parut-il moins avenant qu’il aurait dû l’être, tout englué, écrasé qu’il était dans un brouillard de chaleur et de poussière.
    Plus de prairies ici : les arbres étaient presque noirs, les montagnes sauvages, et tous les deux cents mètres on longeait ou on surplombait un joli lac aux contours capricieux. Notre seule déception fut de n’apercevoir aucun animal : ils devaient se terrer dans les endroits les plus frais de la forêt. Seuls, les moustiques et insectes de toutes sortes nous harcelèrent pendant notre repas au bord de l’eau.
    A la sortie du parc, nous n’étions plus loin de Chicoutimi : déjà, des étendues immenses de troncs flottants jonchaient et masquaient la surface des lacs. Nous approchions d’une zone industrielle : des cheminées fumaient et les brouillards s’épaississaient.
    Et pourtant, ce que nous vîmes de Chicoutimi nous parut fort agréable : c’était encore une ville faite de pavillons, mais le style en était moins froid qu’à Montréal. Le site de la ville, joliment accidenté, était ceinturé de verdure. De plus, nous eûmes le luxe, oublié depuis notre départ, mais vite réappris, de trouver une chambre individuelle pour deux nuits. Nous goûtâmes également la douceur d’un bain rafraîchissant dans une belle piscine.
    Le lendemain, la journée commença avec une conférence culturelle offerte par Monseigneur Tremblay (un homonyme de celui de la veille, ce nom étant extrêmement répandu au Canada !) sur le Saguenay (à patronymes identiques, sujets identiques !). Sans doute le sujet était-il passionnant et traité avec érudition, mais la chaleur et la fatigue des jours passés aidant, nous n’en tirâmes peut-être pas tout le bénéfice souhaité...
    L’après-midi, nous fîmes une excursion très agréable à Sainte-Rose-du-Nord, et la joie qu’elle nous procura nous fit oublier la matinée un peu studieuse pour notre goût. La chaleur était extrême (le thermomètre du car non climatisé n’affichait-il pas cent degrés ? Nous nous en ébahîmes, mais il s’agissait de degrés fahrenheit, ce qui équivalait environ à quarante de nos degrés celsius) ; cependant, la luminosité beaucoup plus vive nous dévoila un paysage si vert et si magnifique, que nous fûmes comblés de cette sortie.
    Le but de ce déplacement était une petite crique sur la Saguenay autour de laquelle s’avançaient régulièrement des pointes rocheuses. Le paysage y était extraordinairement varié : lorsque je dirigeais mon regards vers l’intérieur des terres, je retrouvais la Suisse ; lorsque je regardais vers les caps rocheux, je m’imaginais en Bretagne ; mais lorsque je me promenais dans la forêt à flanc de colline, je me croyais de retour chez moi, à Fontainebleau, tant les rochers, les bouleaux, les pins et l’odeur de résine m’évoquaient ma forêt natale.
    Quelles belles randonnées on pouvait faire là ! C’était assez périlleux, mais c’en était encore plus passionnant…
    Après la promenade, nous avions si chaud que nous nous précipitâmes d’un commun accord vers le petit bar local afin d’y déguster les délicieuses crèmes glacées dont les canadiens ont le secret.
    A notre retour enfin, après une séance de car des plus étouffantes, nous nous jetâmes avec soulagement dans la piscine.
     
    Le samedi 22 juillet, nous quittâmes à regret Chicoutimi et son installation si confortable, sans savoir que nous allions trouver encore mieux à l’étape suivante. Sur le chemin de Jonquières, notre prochain arrêt, nous visitâmes la centrale hydraulique de Shipshaw, ce géant de l’électricité. Je ne m’y connais pas tellement en usines et en industries, mais l’extérieur comme l’intérieur de l’usine m’ont frappée.
     Le paysage valait à lui seul un arrêt prolongé car il était admirable : l’œil se perdait au fond d’une gorge rocheuse où grondait une rivière tumultueuse pleine de rapides, ou bien se reposait sur l’immense houle verte des conifères.
Après avoir traversé l’unique pont d’aluminium du monde, la centrale elle-même apparaissait, imposante : entre les deux murs du barrage, on pouvait rouler en car sur une large bande de terre sous laquelle l’eau était canalisée vers les turbines. L’ensemble, avec son immense lac artificiel, était vraiment saisissant, et ne nuisait pas le moins du monde à l'esthétique du paysage.
    C’est alors que nous quittâmes définitivement les régions boisées pour arriver dans les alentours du lac Saint-Jean. Je pensais auparavant, d’après la lecture de « Maria Chapdelaine », que la forêt y était très dense, mais en réalité, nous n’y avons trouvé que rase campagne, sans un arbre. Jonquières était une agréable petite ville perdue dans l’immensité de cette plaine, avec des maisons blanches aux toits bleus, bien isolées les unes des autres.
      Quant au centre où nous fûmes hébergés, il était tout simplement prestigieux ! Il s’agissait d’un Centre de la Jeunesse et des Loisirs totalement moderne, comme on en trouvait encore assez peu au Canada, et certainement aucun en France. Je fus dès l’abord frappée par son étendue, par sa haute tour de plus de dix étages, pleine de chambres très confortables et judicieusement conditionnées, puis par le bâtiment presque circulaire qui ceinturait la tour et qui abritait les réfectoires, et les salles de réunion, de théâtre, de conférences, de concerts, plus une chapelle, et même une magnifique piscine olympique comme je n’en avais encore jamais rencontré ! Toutes ces salles étaient conçues selon une architecture d’avant-garde, où le pratique était allié à l’agréable. Quant à la piscine, nous fîmes sa connaissance dès le soir…
    C’était une pure merveille : toute de mosaïque verte, de vastes dimensions, son eau claire et très profonde du côté des plongeoirs arrivait au ras du sol, si bien qu’on en pouvait sortir de n’importe quel endroit par un simple rétablissement.
    Les deux nuits passées à Jonquières furent pour nous une détente délicieuse.
     
    Dans l’après-midi du jour de notre arrivée, nous devions rencontrer les canadiens du Centre. Mais en fait, ils n’étaient que trois qui nous tinrent une sorte de conférence dans un amphithéâtre. Evidemment, nous étions invités à leur répondre, à discuter avec eux et à leur exposer nos points de vue ; mais n’étant pas très au fait de ce dont ils parlaient (l’éducation, les organisations culturelles en France) j’ai préféré m’esquiver et laisser la discussion à d’autres, plus avertis que moi.
      Le tour du Lac Saint-Jean était prévu pour le dimanche 23 juillet. La journée fut grise et maussade et notre randonnée y perdit un peu de ses attraits. Nous fûmes accueillis par trois municipalités, de façon toujours aussi charmante et suivant le rituel auquel nous commencions à être habitués : discours (que nous connaissions par cœur, à quelques variantes près), signature du Livre d’Or, et dégustation de rafraîchissements divers. Ces trois villes portaient les noms de Roberval, Dolbeau et Alma.
    Pour le déjeuner, nous dégustâmes pour la seule fois de tout notre périple une spécialité locale : des fèves au lard ! Ce fut pour nous un honneur et une grande joie.
        Au début de l’après-midi, après quelques divertissements, chants et danses, nous reprîmes la route et traversâmes un village indien. Nous en fûmes assez déçus, car au lieu des « tipis » espérés, nous ne vîmes que des petites maisons de bois assez ordinaires, et des gens qui y vivaient comme tout un chacun… Cependant leur méfiance à notre égard nous alerta quelque peu, et leur trouvant un teint plutôt basané nous convînmes bientôt qu’ils étaient relativement typés.
    Vers Péribonka, le paysage devint de plus en plus ingrat, le temps de plus en plus gris, si bien que lorsque nous parvînmes au Musée Maria Chapdelaine, je n’eus plus envie de visiter l’humble maisonnette… Sans doute ai-je eu tort, mais je savais n'y trouver que des manuscrits et photographies de l'écrivain, ce qui ne me paraissait pas prioritaire.
        La région de la rivière Mistassini nous parut belle et verdoyante, accidentée comme dans le Saguenay. Nous arrivâmes à Alma où nous dînâmes. Après la réception, les discours, le Livre d’Or et la coupe de vin, nous pûmes discuter par groupes avec des canadiens. Pour clore la soirée, nous nous rendîmes à la Maison des Jeunes et de la Culture où nous passâmes un agréable moment avec nos hôtes.
     
    Le lendemain lundi, nous abandonnâmes Jonquières et l’aimable région du Saguenay, pour redescendre vers le Saint-Laurent que nous devions traverser à Saint-Siméon. C’est là que nous prîmes notre déjeuner, dans un restaurant intitulé « Vénus »…
    Puis nous nous embarquâmes par un temps brumeux, frais, mais très beau, et touchâmes à la rive opposée après une heure de traversée (le Saint-Laurent devient si large que l’on se croit à la mer ) !
    C’est ce jour même que le Général de Gaulle se fit acclamer à Québec : nous écoutâmes avidement son discours sur la radio du car.
    Nous fûmes donc installés, ce soir-là, à Rivière-du-Loup, dans un établissement bien agréable puisque nous y avions des chambres individuelles, et ce n’est que le mardi matin que l’on nous présenta les principales curiosités de la ville : les chutes de la Rivière du Loup, hautes et grandioses, et un camp de Jeunes nommé  
« Saint-Modeste », situé dans un très beau cadre. Nous vîmes aussi un élevage de truites et des champs de tourbe.
    Après le repas nous partîmes pour Rimouski, sous un orage spectaculaire. Dans la soirée, malgré la pluie qui s’atténuait peu à peu, je sortis me promener en ville, mais n’y rencontrai rien de bien extraordinaire. Comme nous voyagions toujours pendant la journée, nous ne trouvions jamais la possibilité de flâner pour acheter des souvenirs, les magasins étant toujours fermés à notre arrivée, et pourtant je tenais à en rapporter à ma famille !
     
    Le mercredi 26, nous prîmes la route de Gaspé, emportant notre pique-nique pour le repas de midi. Au fur et à mesure de notre avancée, le paysage se faisait de plus en plus joli : le Saint-Laurent était devenu si large que nous nous croyions en bord de mer, et la région redevenait accidentée, reprenait son visage montagnard. Après quelques arrêts, dont un à Sainte-Anne-des-Monts vers 10 heures, nous nous installâmes pour déjeuner dans une petite anse bordée d’une jolie plage et limitée par deux pointes. L’ambiance maritime se précisait de plus en plus et depuis quelques temps nous avions l’impression de suivre la côte.
    Nous parvînmes enfin à l’Océan à Cap-des-Rosiers et pûmes nous y baigner. Seulement l’eau était si froide, malgré le temps resplendissant, que peu d’entre nous s’y risquèrent ! Il faut savoir que cette partie de l'Atlantique est drainée par le courant du Labrador, descendu du Groënland, ce qui rend sa température tout à fait glaciale.
    Enfin ce fut Gaspé, capitale de la rayonnante province de Gaspésie. Nous dormîmes bien cette nuit-là, car la journée avait été très remplie - comme toutes celles de notre voyage d’ailleurs.
    Le lendemain fut à marquer d’une pierre blanche dans l’ensemble de ce merveilleux voyage, grâce à un temps idéal et à la beauté des paysages que nous pûmes admirer. Nous devions nous rendre au Cap-Percé, l’un des sites les plus remarquables du Québec : « Percé » est un village au bord de l’Atlantique qui tire son nom d’un énorme rocher isolé, troué d’une large excavation, aussi grandiose par ses dimensions qu’étonnant par sa position.
    Au large des côtes on aperçoit une vaste île, l’île Bonaventure, qui sert de réserve à toutes sortes d’oiseaux de mer et particulièrement à des colonies entières de Fous de Bassan.
    A notre arrivée, vers 10h30, nous cherchâmes d’abord une vedette pour nous emmener promener en mer autour de l’île. Cette excursion fut délicieuse : il faisait beau, chaud, avec un léger vent frais, et l’île Bonaventure était superbe. Nous y admirâmes des milliers d’oiseaux, que les amateurs purent filmer tout à loisir et même de tout près, tant notre passage ne sembla jamais les effaroucher. L’île était un véritable paradis, car il était formellement interdit d’y aborder.
    Puis on nous laissa libres jusqu’à 17 heures. Certains décidèrent de prendre part à une pêche à la morue ; pour moi, je préférai rester sur la plage.
    J’entrepris d’abord avec quelques camarades une promenade autour du Rocher Percé : c’était une assez périlleuse aventure, mais nous ne nous en doutions alors pas ! En effet, le rocher était relié à la terre par une assez large bande de sable, et nous nous y élançâmes ; mais nous comprîmes la difficulté de notre entreprise lorsqu’il nous fallut progresser le long de la paroi verticale, sur des roches très glissantes et exposées aux vagues qui venaient se briser sur nous.
Nous nous réjouîmes alors de n’avoir pris ni appareils photos ni bagage quel qu’il soit et nous concentrâmes sur notre marche précautionneuse, en serrant les dents dans l’eau glaciale alors que le soleil dardait ses rayons brûlants. Le plus difficile fut la traversée du chenal passant sous le porche de la Roche Percée : l’eau, très claire, y était profonde de quelque quatre-vingts centimètres, ce qui nous empêchait de discerner clairement le fond, de plus en plus glissant. Lorsque nous sortîmes enfin triomphants de l’épreuve, nous n’eûmes pas le courage de terminer le tour du rocher, et revînmes sur nos pas : après tout, nous avions vu l’essentiel, et comme bain de mer, cela nous suffisait amplement !
    Il était assez tard lorsque nous nous retrouvâmes près du village, et nous décidâmes d’aller acheter notre repas dans une épicerie. Je pensais m’offrir un pique-nique frugal, mais le résultat fut navrant : les petits pains sous plastique étaient infects, le fromage était dur et desséché. Je terminai tout de même avec une noix de coco que je ne pus achever, à cause de son énormité.
    Nous nous promenâmes dans le village, fîmes quelques courses et bavardâmes jusqu’au moment du départ. Nous aurions voulu ne jamais quitter ce lieu ! C’était une véritable journée de vacances, et de plus notre dernier jour en Gaspésie !
     
    En effet, le vendredi 28, nous partions pour Edmunston, dans le Nouveau-Brunswick : c’était déjà le retour vers Montréal. Il n’y avait presque plus rien de beau à voir. Nous traversions des régions américaines et industrielles.
    Nous déjeunâmes à Matapédia dans un joli restaurant et à 18 heures
nous étions à Edmunston, sous une pluie battante.
    En fait nous avions pris beaucoup de retard, car il nous avait été promis une petite promenade aux Etats-Unis, et il nous fallut attendre pour cette excursion d’avoir dîné !
    Lorsque nous nous précipitâmes vers la frontière toute proche, munis des visas spécialement préparés en France, sous le ciel noir et par les rues mouillées, nous commençâmes par nous perdre... Puis parvenus enfin au but, nous découvrîmes qu’aux USA il devait être plus tard, car tout était désespérément fermé ! Nous ne pûmes dénicher qu’un marchand de cigarettes et de cartes postales, ce qui fit bien notre affaire…
    Mais nous avions au moins obtenu sur notre passeport le beau cachet américain attestant notre passage dans la province du Maine, fût-ce pour une demi-heure seulement, et en pleine nuit.
    Le lendemain, nouveau départ, en direction de Sherbrooke. Nous nous arrêtâmes à Saint-Jean-Port-Joli, un charmant village où l’on pratique l’artisanat du bois. Nous y achetâmes un souvenir pour chacun de nos moniteurs, qui les reçurent après le repas.
    Nous fûmes à Sherbrooke à 17h30. L’université où nous étions reçus était grande, moderne et agréable. Je passai la journée du dimanche à m’y reposer en rangeant et triant mes affaires : une promenade dans cette ville trop impersonnelle ne me tentait nullement.
     
    Lundi 31 juillet ! Le dernier jour de notre voyage de rêve était arrivé. Nous prîmes notre dernier petit déjeuner canadien et nous mîmes en route pour Montréal où nous parvînmes pour le déjeuner.
    Nous eûmes ensuite quartier libre jusqu’à 17h30.
    Je m’engageai dans une grande rue pleine de magasins, puis m’informai sur le chemin à suivre pour retourner vers l’Expo, que j’admirai une dernière fois du haut du Pont Jacques-Cartier.
    J’eus ainsi l’occasion de m’émerveiller devant ce magnifique ouvrage d’art  dont je percevais les frémissements sous l’intense circulation qui le parcourait. Puis le bus me ramena à notre ultime port d’attache, le Foyer de l’Immaculée Conception, où personne n’eut le cœur de faire honneur au dîner que l’on nous servit - tant le regret de partir nous coupait l’appétit.
    L’heure arriva, avec la pluie, et bien vite nous fûmes dans les cars dont nous venions de remercier les sympathiques chauffeurs par quelques souvenirs accompagnés de salves d’applaudissements.
    Arrivés à l’aéroport de Dorval à 19 heures, tristes de voir le soleil déjà à son déclin disparaître derrière les nuages, nous dûmes encore endurer une longue heure d’attente, que nous occupâmes à échanger adresses et promesses diverses. Enfin à 20h 30, nous décollions... « Adieu, beau rêve réalisé ! » pensions-nous avec Pompon. Et nos cœurs étaient gonflés de mélancolie.
    Ce voyage de six heures et demie me parut étonnamment court. En effet, à l’inverse du voyage d’aller il s’effectuait en direction du soleil, et le superbe lever de soleil sur les  nuages survenu entre 1h30 et 2h du matin à l’heure canadienne fut une des plus belles expériences que j’aie connues jusqu’alors. J’arrivai à Orly éblouie et radieuse, sans avoir fermé l’œil...
    Normal, pour achever un tel rêve !
     
     
     
     

    Texte écrit à Fontainebleau en octobre 1967,
    achevé et corrigé par mes soins en mars 2006.
    Martine Maillard