Une routine dûment programmée
Pour Philippe Démotier qui, sans le savoir, m’a inspiré cette histoire.
Pour James Flint qui m’a permis de la concrétiser ; bien qu’il l’ignore, lui aussi.
Et pour les joyeux membres aux yeux acérés de l’atelier d’écriture en ligne Tir Na N’Og et Compagnie, qui savent pourquoi.
Pour la centième fois au moins depuis que je déjeune en sa compagnie, Marielle me raconte par le menu les misères que lui assènent ses collègues de bureau ; et pour la centième fois au moins Marielle me pose la même question :
« Tu crois que c’est du harcèlement moral ? »
La brasserie vrombit autour de nous d’un brouhaha dont le volume croît de façon exponentielle à mesure que les clients affluent ; le tintement métallique des couverts ajoute une note jazzy à l’ensemble ; jazzy ou hot brass, je ne sais pas trop, avec un raffut pareil j’éprouve d’énormes difficultés à me concentrer. La preuve ? J’arbore le visage inexpressif d’un droïde exécutant une routine dûment programmée. Une routine, terme on ne peut plus approprié…
« Non mais c’est vrai : ça y ressemble, tu ne trouves pas ? »
Là, un bug dans mes lignes de code : je ne sais même pas en quoi consiste exactement son travail à La Compagnie… à moins de l’avoir oublié ? C’est qu’elle est soûlante, Marielle, avec ses démêlés professionnels. Gentille, mais soûlante au point de me gripper le disque dur.
Je hoche la tête : surtout ne pas la contrarier. J’en ai fait un jour l’expérience, croyez-moi, mieux vaut éviter. À moins de souhaiter se
Je hoche la tête : surtout ne pas la contrarier. J’en ai fait un jour l’expérience, croyez-moi, mieux vaut éviter. À moins de souhaiter se
faire couper en deux par une de ses rafales hystériques à deux cents mots minute. Je sais que Marielle est Assistante de Direction, qu’elle tape vite, même en privé, même en parlant - déformation professionnelle ? - mais rien d’autre.
Voilà, mon signe de tête a suffi, elle repart de plus belle, remontée à bloc ; à bien y regarder, Marielle demande peu d’entretien. Mais ce peu est encore trop pour moi : si je n’ignore rien des ragots qui circulent à notre sujet dans les couloirs de la boîte, je préfère les ignorer. Les chiens aboient…
Je souris.
« Tu vois, toi aussi ça te fait rire ! »
Oups, bavure. A rattraper d’urgence. Activation du plan B :
« Pas du tout ! Enfin ce n’est pas toi qui me fais sourire, pour être précis. Je pensais juste à tous ceux qui se croient harcelés moralement. Eux, me font rire : s’ils devaient supporter ne serait-ce que le quart de ce que tu endures, ils n’auraient plus la force d’aller jusqu’au procès. Tu as une sacrée résistance, tu sais ? »
Marielle baisse les yeux et rougit, avec un petit haussement d’épaules. Je devine ce qu’elle pense : je n’ai pas grand mérite, après tout. C’est gagné, incident diplomatique évité de justesse.
Je me retiens de soupirer, ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque tellement je l’ai échappé belle ; pour ne pas comprendre mon soulagement, il faut ignorer ce qu’est une Marielle échevelée et écarlate vous mitraillant d’insultes - à propos, j’en suis venu à soupçonner les assistantes de se constituer des dictionnaires personnels dont elles usent selon les circonstances ; rayon grossièretés, celui de Marielle est particulièrement bien fourni.
Ou documenté. Je peux l’affirmer : je lui sers de cobaye depuis les quelques mois que nous déjeunons ensemble - difficile de l’oublier.
« Tu crois que je pourrais gagner, si j’allais jusqu’au procès ? »
Ça, c’est la deuxième question que Marielle me pose pour la centième fois au moins, à laquelle je me contente de répondre, une fois de plus :
« Je ne suis pas avocat, mais il faut voir. »
Avec ce genre de phrase j’évite de prendre parti en donnant l’apparence du contraire : tout un art. Forgé au fil des « conversations » avec Marielle - je dis « conversations » ; en réalité, des monologues à subir. Avantage : aucun effort à fournir, le même effet que de déjeuner avec une radio en marche ; inconvénient : idem, donc usant, d’où parfois ce regard de droïde que j’évoquais tout à l’heure.
Marielle vient d’allumer une cigarette. Elle fume : 1/ parce que c’est interdit ; 2/ parce que ça lui donne une contenance. J’aurais bien dit parce qu’elle s’imagine que ça lui donne l’air intelligent, mais mon taux de testostérone ne doit pas être assez élevé pour cela. Elle souffle la fumée en direction du plafond, où ses yeux se perdent : Marielle réfléchit.
Curieusement, c’est souvent, pour ne pas dire toujours lorsque l’heure de l’addition va sonner qu’elle ressent le besoin de s’abîmer dans de profondes réflexions. Curieusement aussi, c’est la centième fois au moins que je me demande si elle le fait exprès ou non… D’autant plus que Marielle ne « reviendra sur terre » qu’une fois mes tickets restaurant happés par la main preste et habile du serveur, sitôt prononcé le mot magique :
« Merci, Monsieur.
- Tu ne connaîtrais pas un avocat, par hasard ? »
Qu’est-ce que je disais…
*
Sur l’esplanade au pied de la tour de La Compagnie, nous avalons une dernière goulée d’air non recyclé avant de remonter passer le reste de l’après-midi en apnée, enfermés dans nos bocaux respectifs - l’autre jour j’ai fait une découverte : locaux et bocaux s’écrivent à une lettre près de la même façon. On ne m’enlèvera pas de l’idée que c’est ce qui conduit les architectes à condamner hermétiquement les fenêtres de nos soi-disant open space. Quel que soit l’étage auquel ils se situent. Certains avancent l’hypothèse qu’il s’agit en réalité de parer à toute tentative de suicide - une question d’assurances. Foutaises ! Quitte à mourir, autant que ce soit ailleurs qu’au boulot, il me semble.
« Avec un bon avocat, je suis certaine de les faire cracher un maximum. »
Marielle et sa monomanie ne se sont pas quittées.
Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle porte son obsession en sautoir, mais le fait est que son amertume ne passe pas inaperçue : un perpétuel sourire étrangement inversé, bordé de rides peu amènes, à la limite du méprisant, voilà qui n’arrange guère les choses. Quiconque se voit gratifié du sourire de Marielle n’éprouve qu’une envie : se venger. Méchamment. À un moment ou à un autre, le temps ne presse pas. La petite lueur assassine dans leurs yeux ne trompe pas, je le sais ; Marielle l’ignore - dommage, peut-être cela résoudrait-il une fois pour toutes son problème de harcèlement…
« Tu vois, ce qui m’ennuie le plus, dans cette histoire, c’est de ne pas pouvoir demander conseil à un avocat de la boîte. »
Je sursaute.
C’est nouveau, ça : Marielle en proie à un embryon de lucidité ? Chercherait-elle finalement à sortir de la spirale de son idée fixe ? En ce cas, le problème est : par quel endroit ? Par le centre, comme engloutie par le tourbillon d’une chasse d’eau ? Par l’extérieur, tel un satellite expulsé de sa trajectoire orbitale ? Mystère.
J’observe Marielle à la dérobée.
Elle a rallumé une cigarette qu’elle tient de la main droite, bras plié, coude en appui dans la paume de sa main gauche : une posture rigide. Ajoutez à cela le tailleur vert qu’elle porte, l’ensemble n’est guère engageant, je le répète. Sachant aussi que Marielle frappe nerveusement de la pointe du pied le sol dallé de l’esplanade - ce martèlement à répétition irrite ; Marielle serait capable de filer des crises d’urticaire à Freddy Krueger.
« Comme quoi ce sont vraiment les cordonniers les plus mal chaussés, tu ne trouves pas ? »
Je me contente d’acquiescer, c’est la première fois depuis que nous déjeunons ensemble que Marielle m’entraîne sur ce terrain, pour le moins glissant : nous sommes cernés par des salariés de La Compagnie, sans en connaître aucun. Danger. Notre contrat de travail stipule sans ambiguïté que le recours à tout intervenant, interne ou externe à La Compagnie, est de la compétence exclusive des membres du Comité de Direction. Tout manquement à cette règle sera considéré comme faute grave - cf. chap. X, § 2.2.1. Allez savoir si les murs n’ont pas des oreilles…
Comprenez-moi bien : il ne s’agit nullement de paranoïa, ni d’un
Comprenez-moi bien : il ne s’agit nullement de paranoïa, ni d’un
syndrome Big Brother mal digéré, mais bel et bien de la réalité : pointage électronique, ouverture de session sur l’Intranet, cookies, auto commutateur pistant nos communications téléphoniques, nous sommes en permanence tracés, traqués. Même Marielle le sait, elle a juste un peu trop tendance à l’oublier, à mon avis.
Elle écrase sa cigarette dans une jardinière en béton, au pied d’un arbre qui ressemble à un dessin de gamin de maternelle, pile dans l’axe d’une caméra de surveillance.
Qu’est-ce que je disais…
Je jette un œil à ma montre, puis à la caméra : réflexe idiot. Comme si j’avais les moyens d’apercevoir celui ou celle qui nous observe…
13 : 40 : 15
« Marielle ? On ferait mieux de remonter… »
Elle hoche la tête avec une résignation de condamné et, ce faisant, pour la centième fois au moins depuis que nous avons l’habitude de déjeuner ensemble, me serre le cœur.
Autour de nous, chacun a pris la même décision : il est l’heure. Le troupeau part à l’abattoir, en file indienne, la mort dans l’âme, puis franchit le portillon de sécurité une fois le badge de La Compagnie avalé et avalisé d’un bip qui retentit au rythme sordide d’une guillotine pendant la Terreur.
Je n’ai pas le moral.
Le hall d’accueil est aussi blanc et impersonnel qu’une clinique. Sous les néons blafards, tout le monde frissonne. La voix qui jaillit alors des haut-parleurs dissimulés près du sommet des colonnes de marbre pharaoniques rebondit en écho aux quatre coins du vaste espace aseptisé :
« Mademoiselle Lasperge est demandée au cinquième étage - Marielle Lasperge au cinquième étage, s’il vous plaît. »
Je me fige.
À quelques mètres de moi, Marielle fait de même.
L’inévitable se produit : dans notre dos, ça pouffe, ça chuchote, ça ricane et ça se gausse :
« Lasperge… ? C’est vraiment son nom… ? Il lui va comme un gant. »
Maigre comme un clou et affublée de son tailleur vert, il est indéniable que Marielle, dans le décor qui l’entoure, ressemble à une asperge abandonnée dans un frigo vide.
Là est son problème.
Si seulement elle pouvait ne serait-ce qu’accepter de changer la couleur de sa garde-robe… Ou de patronyme - je lui ai souvent suggéré.
Elle se retourne et articule distinctement à mon attention, sans le moindre son :
Tu es sûr de ne pas connaître un avocat ?
Je regarde une des caméras.
Elle est gentille, Marielle. Mais j’espère qu’un jour elle finira par réaliser que le véritable harcèlement moral, à La Compagnie, est d’une toute autre nature que celui qui l’agace…
*
... Lasperge ? … ça lui va comme un gant…
« Je t’en foutrais, moi… ! Mon gant dans la figure, oui, si j’avais un avocat… ! »
Marielle tape un code sans cesser de ronchonner, puis se campe devant la mini caméra de la porte du cinquième afin d’être bien en vue de la personne qui se trouve à l’intérieur.
Ici commence le territoire du service Sécurité des Biens et des Personnes - pour tout le monde à La Compagnie : le bunker, le coffre-fort, la Banque de France, ou pire encore, la Securitate. Voire même Jeanne d’Arc, ce qui dénote sinon une certaine finesse dans le mauvais goût, du moins de l’imagination.
Les serrures se déverrouillent avec la violence d’un Ku Klux Klan ; Marielle sursaute. Elle se dépêche d’entrer, la porte est asservie à un chronomètre ; si elle reste ouverte plus de vingt secondes, ce ne sera pas Alerte à Malibu que l’on tournera ici.
À peine a-t-elle fait trois pas muets sur la moquette qu’un homme - petit, chauve et large d’épaules - se précipite sur elle, bras en croix - visiblement soulagé :
« Marielle ! Je vous attendais - nous avons perdu le signal des caméras de l’aile ouest et personne ne répond, à la Maintenance - foutues trente-cinq heures ! »
« Marielle ! Je vous attendais - nous avons perdu le signal des caméras de l’aile ouest et personne ne répond, à la Maintenance - foutues trente-cinq heures ! »
- Laissez-les en dehors de ça, Monsieur le Directeur, je connais ces caméras. Ce sont de vieux modèles, voyez-vous : il me suffit de reprogrammer une routine… »
Sur la rangée d’écrans de contrôle au-dessus du clavier dont Marielle vient de s’emparer, une procession d’images réapparaît comme par miracle.
« Vous êtes une perle, Marielle - une perle ! »
Elle baisse les yeux et rougit, avec un petit haussement d’épaules.
L’espace d’un instant, son sourire s’est fait étrangement carnassier…