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Kaléidoscope

Par g@rp

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Table des matières
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Le claquement froid de l'agenda noir qui se referme

    Georges Di Méglio pénétra dans le parking de l’hôpital à 21 :00 :00 précises, les caméras de surveillance sont formelles - sa 205 se gare place 404 / sa silhouette épaisse s’en extirpe laborieusement / signe de la main à la caméra / [l’angle de prise de vue change] nouveau salut à la caméra désormais active - depuis près de vingt ans qu’il est gardien de nuit de ce parking, il n’ignore rien de l’emplacement des HI 8.
   « Regardez, fait un des flics penchés sur les écrans de contrôle, il n’en oublie aucune !
   - C’est exact. Pas inexplicable. »
   Tous se retournent vers celui dont ils ont oublié la présence depuis qu’ils se sont attelés à l’examen des bandes enregistrées.
   « Ben quoi ? reprend le gardien de jour, dans la Police vous ne saluez jamais les collègues que vous venez relever ? - Georges s’amusait toujours à passer devant chacune des caméras - faut dire aussi que ça permet de s’assurer qu’elles sont toutes en état de marche - pas bête, non ? - c’est Georges qui avait eu cette idée - il trouvait que ça rendait la corvée moins pénible.
   - La corvée… ?
   - Ben ouais. Tenez (se penchant sur son bureau et leur tendant un épais classeur). Si ça vous chante, vous pouvez potasser la procédure - tout est là - y compris la vérification du bon fonctionnement du système de vidéo surveillance à chaque relève - je n’invente rien - mais ça ne dit pas comment procéder : un comble, non ? - l’était pas con, le Georges - puis marrant, aussi - pouvez pas vous imaginer le nombre de conneries qu’il a faites devant ces caméras - presque une différente par soir - sacrée imagination, j’vous l’dit…
   - D’accord, ça va, on a compris !
   - Baille ! Ca suffit ! »
   Contrarié, Baille hoche la tête tandis que son Chef de Groupe tape sur l’épaule du gardien de jour, le priant d’excuser la brusquerie de ses hommes - un modèle de diplomatie. Brusquement il pivote sur ses talons :
   « Au fait, Baille, vérifiez-moi donc les immatriculations de toutes les voitures qui stationnaient entre - disons - 19 :00 :00 et 21 : 40 :00. On ne sait jamais - ça fera du bien à vos nerfs, vous m’avez l’air un brin à cran.
   - Je les connais, intervient le gardien : ce sont celles des infirmières, des médecins, la mienne - et celle de Georges, bien sûr...
   - Aucun visiteur… ?
   - Pas le même parking. »
   Évident. Le Chef de Groupe acquiesce. Regarde une nouvelle fois les images en noir et blanc qui défilent, à un rythme saccadé, devant Baille qui, pour être attentif, n’en affiche pas moins une mine renfrognée. Scruter huit écrans à la fois n’est pas de tout repos, il l’admet. Compatit. D’autant plus qu’il a débuté sa carrière au Central - Merde ! Qu’est-ce que… ?
   « Baille !
   - Chef… ?
   - Revenez en arrière. Sur la 4. »
   Baille s’exécute, tout le monde plonge sur l’écran.
   « Ici ! Vous voyez ? Cette ombre… ? »
   Le gardien fronce les sourcils. Cherche au fond de sa mémoire. Pour autant qu’il s’en souvienne, Georges était seul dans le parking - pourtant il y avait forcément quelqu’un d’autre - quelqu’un qui l’a tué - quelqu’un qu’il n’a pas vu sur les écrans - cette ombre… ?
   « Essayez voir la 6, dit-il, elle n’est qu’à quelques mètres de la 4. »
   Baille s’exécute.
   La même ombre. Furtive.
   « La suivante c’est la 8 ? » demande le flic pour la forme - le plan du dispositif de surveillance sur le bureau. Toutes les têtes pivotent vers l’écran numéro 8.
   Plus aucune ombre.
   Juste une porte d’ascenseur qui se referme.
   A 21 : 33 : 33
   Deux minutes après la mort de Georges Di Méglio. Égorgé. D’une main experte. Aucun d’entre eux ne l’ignore. Grâce au légiste.
   « Eh merde ! lâche le Chef de Groupe, on ne l’a pas.
   - C’est pas dit, Chef (Baille tapotant l’écran de l’index), pas dit du tout.
   Par réflexe, tout le monde consulte sa -


    - montre. 23 : 55 : 04
    Assis sur les marches à l’entrée de l’hôpital, Ange Martini souffla la fumée de sa cigarette en direction de la lueur orangée des lampadaires.
   Elle était en retard, ça promettait.
   « Docteur Martini ? »
   Il sursauta. Se brûla les doigts - se débarrassa du mégot d’une pichenette irritée - se leva lentement. Les marches de l’escalier lui avaient collé froid aux fesses.
   « Désolée, je crois que je suis en retard. »
   Martini s’apprêtait à lui servir son éternel couplet sur la ponctualité - dont il assommait les nouveaux histoire d’asseoir son autorité - ce qu’il vit l’en dissuada. Celle qu’il vit.
   « J’ai eu un problème de voiture. »
   Dire qu’elle était belle aurait relevé de l’euphémisme.
   Une apparition. Rien de moins.
   Grande - mince - habillée sobrement mais avec distinction - et des yeux, des yeux… ! Des yeux.
   Martini balbutia un sourire, souffle coupé.
   « Je suis sincèrement désolée. La ponctualité est importante dans - 
   - Laissez tomber. Y a pas mort d’homme ! »
   Martini se força à rire : pas question de l’effrayer avec ce qui s’était produit cette nuit au parking du deuxième sous-sol - l’hôpital ne manquait pas d’âmes charitables disposées à répandre les « bonnes » nouvelles, elle l’apprendrait bien assez tôt. Il reprit :
   « Première tâche de votre journée - si je puis dire, vu l’heure - boire un café. Je vous montrerai votre casier, par la même occasion. »
   Elle n’osa réclamer un thé.


   Un vestiaire de salle de sport - n’eut été la télévision surplombant la machine à café - telle fut sa première impression. Décoration spartiate. Nuances verdâtres à en avoir la nausée - depuis quel millénaire n’avait-on ne serait-ce que songé à rénover cette pièce ? Elle réprima une grimace.
   Martini pestait dans son coin - il venait de perdre deux Euros - le distributeur allait les lui rendre. De gré ou de force !
   Le combat homme vs machine ne l’intéressant guère, elle chercha son casier des yeux.
   « Le troisième en partant de la gauche, celui qui n’a pas d’étiquette ! lança Martini entre deux coups de pieds. Vous avez une carte de visite sur vous ?
   - Oh… ? Oui. Merci. »
   A priori vainqueur, Martini lui tendit un gobelet plastique - désigna la boite à sucre :
   « Cette saleté de distributeur est capricieux, mais avec de la patience on parvient à obtenir son café. En revanche, rien à faire pour le sucre. Servez-vous, Docteur… ?
   - Eurydice.
   - Comme… ?
   - Oui, comme.
   - C’est un prénom original.
   - Tenebræ Eurydice.
   - …
   - Eurydice est mon nom de famille. »
   Se sentant stupide, Martini sortit son paquet de cigarettes et faillit oublier d’en offrir une à Eurydice. Tenebræ Eurydice…
   « Non merci, Docteur. Je ne fume pas. Mais ne vous gênez pas pour moi, je ne crains pas le tabagisme passif.
   - La tolérance est rare, chez les non-fumeurs. C’est une qualité qui vous honore, Dr Eurydice. »
   Les mots qu’il employait lui apparaissaient pesants. Empesés. Ridicules. Particulièrement face à la distinction de sa nouvelle collègue. Martini s’essaya de nouveau à l’humour :
   « Mais je manque à tous mes devoirs : soyez la bienvenue à l’hôpital Sainte Margot, Dr Eurydice !
   - Merc… Sainte Margot ? Je croyais qu’il s’agissait de Sainte Marguerite… ? »
   Au sourire niais de Martini, elle discerna une blague de potache sous roche.
   « C’est effectivement Sainte Marguerite, Dr Eurydice. Mais ici nous disons : bienvenue à Sainte Margot, l’hôpital des dingos !
   - … ?
   - Oui - bon - laissez tomber - c’est nul. Mais après votre première nuit de garde, vous verrez combien rire soulage. Même aux blagues les plus -
   - Je n’en doute pas. Il me semble d’ailleurs que je ne devrais pas tarder à m’en apercevoir… ? »
   Hochant la tête, Martini balança son gobelet dans la poubelle - verte, comme il se doit - qui le régurgita aussitôt tant elle débordait. Le cendrier qui trônait sur la table constellée de verrues de cigarettes oubliées ne valait guère mieux, Martini y abandonna son mégot - odeur écœurante du filtre qui se consume.
   « Vous coller de garde - la nuit - aux urgences - dès votre arrivée - on ne peut pas dire que -
   - Je ne crains pas la nuit. Au contraire. L’atmosphère y est plus calme… ?
   - Calme ? Attendez un peu de vous frotter aux spécimens qu’on nous amène !
   - La nuit, tout paraît moins effroyable…
   - C’est un point de vue, Docteur.
   - … la fatigue anesthésie les émotions. Sincèrement, ça ne me gène pas. »
   Martini la dévisagea un instant. Sans un mot. Elle ne plaisantait pas. Il ajouta :
   « La vocation, hein ?
   - On peut effectivement le voir ainsi. »
   Elle broya son gobelet entre ses doigts singulièrement longs et fins. Le posa délicatement sur le fragile édifice que contenait la poubelle.
   Un demi sourire aux lèvres.
   Curieusement inversé.


   «  Vous pourriez m’agrandir cette partie de l’image ? »
    Le gardien se penche par-dessus l’épaule de Baille et plisse les yeux :
   « Le côté droit de l’ascenseur ?
   - Exactement - dites-moi, je présume que les caméras n’enregistrent pas en continu… ? - à quelle fréquence l’image est-elle rafraîchie… ?
   - C’est à ce pauvre Georges qu’il aurait fallu poser la question - les caméras - l’informatique - tout ça c’était son truc… !
   - Et pour ce côté de l’image… ?
   - Oh… ! Pardon - je suis un peu - on faisait équipe depuis un bail, Georges et moi - même si on ne faisait que se croiser, on s’appréciait vachement - de temps en temps, le dimanche, on allait boire un pot… »
   Le regard du gardien se voile. Sur l’écran, l’image est affreusement pixelisée. Il secoue la tête. Manipule quelques boutons. Capitule :
   « Je ne pense pas obtenir mieux que cela. »
   En gros plan : les boutons de l’ascenseur. Cercles quasi carrés à force d’agrandissement. D’un blanc aveuglant sur fond gris cendres. Progressant par saccades vers le haut de l’écran. Le Chef de Groupe hoche la tête :
   « Bien vu, Baille. Très bien vu.
   - Fin de séquence. »
   Le gardien écarte les bras en signe d’impuissance, Baille fronce les sourcils. Puis sourit. Rassurant. Pose une main sur l’épaule du collègue de Georges Di Méglio :
   « Vous avez fait du bon boulot, mon vieux. Du très bon boulot…
   - Regardez les boutons : votre type s’est arrêté au 4ème. Vous pensez le coincer… ? »
   Bref coup d’œil de Baille à son Chef avant de répondre :
   « Rien ne nous dit qu’il ne soit pas monté jusqu’au 5ème, mon vieux - le changement de caméra a lieu à l’instant précis où l’ascenseur aurait pu -
   - Ca, ça m’étonnerait fort.
   - Ah oui… ?
   - Oh oui ! Faut une clé, pour aller au 5ème - c’ est l’étage du Directeur - pas de bouton, juste une serrure - et la clé du Directeur, ben y a que lui qui l’a - logique, non… ? »
   Baille ouvre la bouche, son Chef de Groupe lui vole la réplique :
   « On le tient, nom de D… ! »


   Après une visite en règle de l’hôpital, Martini avait attendu le Dr Eurydice devant la salle des internes, lui laissant le temps et l’intimité nécessaires pour remplir son casier. Il refusait d’assister à cet événement, selon une théorie basée sur un simple constat : nombre d’internes, au cœur du rush, passaient une quinzaine de secondes, tout au plus, la tête plongée dans leur casier. Comme pour mieux reprendre leur souffle avant une nouvelle immersion en apnée dans l’Enfer des Urgences. Fort de cette observation, Martini mettait un point d’honneur à laisser les nouveaux seuls lors de la « cérémonie du casier personnel » -instant qui, pour lui, devait donc rester…confidentiel. Par respect. Pudeur. Deux valeurs qu’il estimait fondamentales…
   « On peut y aller.
   - Bien. Souhaitez-vous revoir la configuration des lieux… ?
   - Je vous remercie, Dr Martini. Ca ira. J’ai une excellente mémoire. Sans parler d’un certain sens de l’orientation… »
    Une stridulation aigrelette couvrit la voix d’Eurydice, Martini coupa son biper sans même le regarder :
   « Bienvenue au Club, Dr Eurydice. Il est 00 : 45 : 30, votre baptême du feu vient de commencer. »
   Martini poussa Eurydice dans l’ascenseur le plus proche et enfonça le bouton du 1er :
   « Prête pour la descente aux Enfers ? » plaisanta-t-il tandis que les portes se refermaient en chuintant.


   « Baille, ces immatriculations, qu’est-ce que ça donne ?
   - Le gardien avait raison, rien de ce côté là : véhicules du personnel médical - médecins, chirurgiens, infirmières - exclusivement. »
   Dans l’ascenseur qui les emporte au 4ème, sans un mot, le Chef de Groupe se livre mentalement à un rapide point de la situation : un gardien de parking d’hôpital - égorgé - par quelqu’un ayant l’habitude de manier des outils tranchants - un chirurgien ? - seule certitude : une ombre - montée par l’ascenseur jusqu’au 4ème - prendre son service ?
   Les pièces du puzzle ne s’emboîtent pas - tout cela est encore trop - décousu.
   Il consulte sa montre : ils vont avoir besoin de chance. Beaucoup de chance. « L’ombre » a deux heures et demi d’avance sur eux - vaste choix de possibles : comme redescendre du 4ème - par l’escalier de secours, par exemple :
   « Qu’y a-t-il au 4ème ? »
   Baille feuillette son carnet - un cadeau de sa femme, un Van Gogh - à ce qu’elle dit, il n’y a pas mieux. Consulte ce qu’il a noté après l’examen des bandes : la petite voix qui retentit parfois dans sa tête lui répète que la mariée est trop belle - que trouver l’assassin ne va pas être aussi simple qu’il y paraît -
   « Alors, Baille ?
    - Les Urgences… !
   - Quelles Urgences ?
   - … 
   - Baille…?
   - Pédiatriques, Chef.
   - Eh bien, j’ai failli attendre, Baille !
   - Chef… ?
   - …
   - Vous pensez que c’est quelqu’un qui travaille ici… ?
   - …
   - Je vous demande ça parce que rien ne nous permet d’en être certains - c’est vrai - ça pourrait être un visiteur médical - un parent - ou un dingue… ? Ca ne serait pas la première fois que - enfin, je veux dire que les hôpitaux ne sont pas des banques suisses - si vous voyez… ?
   - Baille ?
   - Chef… ?
   - Contentez-vous d’obéir à mes ordres, ça suffira amplement. »
   Le « Ding » émis par l’ascenseur parvenu à destination couvre de justesse le bougonnement peu amène de Baille. Le dispensant d’un affrontement au cours duquel la hiérarchie n’aurait pas manqué d’avoir le dessus.
   Baille ne dira pas qu’il a passé trop de nuit ici - au 4ème - sans dormir - à veiller sa fille - à prier, aussi.
   Il connaît très bien le personnel - ne croit pas en leur culpabilité : ils se sont tellement dévoués pour Emma…
   Mais rien de tout cela n’est inscrit dans son carnet - un Van Gogh - il soupire et le range dans sa poche.

   Six heures d’Enfer. Six heures sans souffler, à agir par réflexes, condamnés à lutter en quasi aveugle, à écarter l’émotion. Humainement impossible.
   Six heures qui ont défilé en accéléré, dissoutes entre de rares coups d’œil aux leds rouges de l’horloge du service. Pour combien de vies épargnées ? A voir plus tard. Très tôt le matin. Quand il sera trop tard, qui sait ?
   Six heures d’une cavalcade effrénée qui cessera brutalement écrasée par un calme soudain. Duquel jaillira un épuisement trop longtemps renié.
   A 06 : 50 : 30


   Lorsque Martini pénétra dans la salle de repos, précédé du chuintement éreinté de ses chaussons sur le sol, Eurydice l’y attendait déjà. Devant une bouteille d’eau. Prenant des notes dans un agenda. Noir, épais, il aurait mieux convenu à un homme d’affaires, nota machinalement Martini.
   Eurydice raya trois lignes puis referma l’agenda d’un geste sec - claquement froid. Elle leva les yeux vers Martini et lui adressa un sourire - cet éternel demi sourire. En demi teinte.
   « On dirait que la nuit m’a été plus favorable qu’à vous, Dr Martini… ?
   - Plaie par balles au visage - difficile à stabiliser.
   - Je vois - votre patient est au bloc… ? »
   Martini secoua la tête :
   « Et vous… ? cette première nuit… ? (tâtant ses poches à la recherche de son paquet de cigarettes) Des patients au bloc… ?
   - …
   - …
   - …
   - Dr Eurydice, dites-vous bien que nous n’avons aucune obligation de résultat - je sais, c’est horrible à dire, mais telle est la vérité - en aucun cas vous ne devez éprouver la moindre culpabilité - un conseil : laissez vos émotions au vestiaire, avec vos effets personnels - nous le faisons tous. Sinon vous y perdrez votre âme.
   - J’ai dû prononcer trois décès. »
   Eurydice s’abîma dans la contemplation du lino fatigué.
   « Vous ne les avez pas perdus, vous avez tout tenté pour éviter de les perdre. La nuance est subtile, je vous l’accorde, mais elle a le mérite d’exister. Et demande à être méditée. (nouvelle bouffée de 86% de tabac, 5,5% de papier à cigarettes et 8% d’agents de saveur et de texture) - lorsqu’ils arrivent ici, certains d’entre eux sont déjà perdus. Nous ne faisons qu’essayer de les rattraper. Vous saisissez ? »
   Eurydice hésita un long moment avant d’acquiescer.
   « Parfait, reprit Martini. Parlez-moi plutôt de ceux que vous avez sauvés… »


   Ils n’ont rien trouvé au 4ème, hormis des raisons de perdre la Foi. Comme convenu, ils ont tout fouillé, interrogé chaque infirmière, chaque médecin, parcouru des kilomètres de couloirs dédaléens - Baille traînant les pieds.
   Le temps est venu pour eux de faire le point, ils le savent.
   Mais le cœur n’y est pas. Tout juste la raison.
   Et encore.


   Eurydice a détaillé chacune de ses interventions, livrant jusqu’aux constantes de ses patients. Sans se référer à ses notes. Martini n’en revient pas : sacrée mémoire.
    Bien qu’il lui ait demandé le contraire, Eurydice a également évoqué les trois décès survenus au cours de ses six heures de garde. D’un ton monocorde, glacial. Une véritable dissection. Elle apprend vite, constata Martini dans la fraction de seconde précédant son verdict :
   « Sincèrement, je n’ai rien à dire. Vous avez été parfaite, Dr Eurydice.
   - Je n’ai pas besoin d’être flattée, vous savez.
   - Soyez rassurée, cela n’est pas dans mes habitudes… »
   

   L’espace clos de l’ascenseur rend la tension plus tangible, le silence épais, l’atmosphère pesante. Au point de risquer la surcharge. Mais aucune alarme ne se déclenche.
Seul le bruits des câbles qui crissent et de la cabine qui grince. Baille a mal au crâne, se masse les tempes sous le regard aveugle de son Chef qui n’a pas l’air en meilleure forme :
   « Alors, Chef… ?
   - On s’est trop précipités - j’en suis convaincu.
   - Je me demande bien par où il a quitté le 4ème… ? - Il y a tellement de portes de sortie - un vrai labyrinthe…
   - Là n’est pas la question… - le tout est de savoir où il peut bien se trouver, à l’heure qu’il est… ?
   - Peut-être a-t-il quitté l’hôpital… ? »
   Le Chef de Groupe secoue la tête :
   « Non - je me suis renseigné - l’entrée est également sous vidéo surveillance…
   - Par l’équipe de Di Méglio… ?
   - Eux sont uniquement chargés de la sécurité du parking - il existe une autre équipe - l’administration a mis les bouchées doubles depuis les diverses agressions dont a été victime le personnel - quoi qu’il en soit : aucune sortie n’a eu lieu.
   - Pas même un piéton… ?
   - Si, bien sûr. Plusieurs. Mais bien avant l’heure du meurtre.
   - …
   - Je la sens mal, cette affaire, Baille. Très mal. Nous sommes en train de chercher une aiguille dans une botte de foin…
   - …
   - Et j’ai toujours eu horreur de la campagne, Baille - ça pue, la campagne…
   - … (jugeant préférable de s’abstenir du moindre commentaire)
   - On a forcément loupé quelque chose - j’en suis persuadé…
   - Retour à la case départ… ?
   - Les caméras de surveillance ne nous apprendront rien de plus - ce serait une perte de temps, nous ne pouvons nous le permettre - non, nous sommes mûrs pour nous appuyer une fouille en règle de chaque étage…
   - … !
   - … j’ai bien peur que ça soit notre dernière chance. »
   Baille regarde sa montre, ce soir encore il sera condamné à rentrer chez lui sur la pointe des pieds. Comme un voleur. Un comble !

      
   « …si je me laisse aller à caresser les nouveaux médecins dans le sens du poil dès leur premier jour, ils risquent la grosse tête et les chevilles qui enflent - et se colleront en arrêt maladie dès le lendemain ! »
   Eurydice éclate de rire - Martini avait raison quand il affirmait qu’elle deviendrait rapidement apte à rire de tout et n’importe quoi - à l’instant précis où la porte s’ouvre sauvagement :
   « Eh ! (Martini ne connaissant manifestement pas l’homme qui se tient devant eux) Cette salle est réservée au personnel médical - veuillez sortir im… !
   - Police ! Brigade criminelle ! (Baille d’une voix grave de héros de série TV) Nom, prénom et profession, vite !
   - Ange Martini, Docteur en médecine urgentiste - Peut-on savoir ce que vous… ?
   - Z’avez une carte… ? »
   Martini met quelques secondes à réaliser qu’il se trouve face à un nerveux de la pire espèce - un nerveux exténué - au yeux emplis d’un réseau arachnéen de Routes Nationales estampillé carte Michelin - et que préalablement à toute discussion, mieux vaut obtempérer. Il brandit sa carte professionnelle :
   « Rassuré… ?
   - Je fais mon boulot, c’est tout - vous n’ignorez pas ce qui s’est passé, tout de même… ?
   - Ne me dites pas que vous soupçonnez les membres du corps médical… ?
   - On n’écarte aucune piste, Dr - aucune ! - pour l’instant nous en sommes à fouiller l’hôpital - étage par étage - auriez-vous remarqué une personne étrangère au service ? - quelqu’un qui n’aurait rien eu à faire là cette nuit… ?
   - Les visites sont interdites après 19 :00 :00
   - Ouais. Je sais. Mais ça ne serait pas la première fois qu’un parent… »
   Baille s’interrompt , blêmit : lui-même, il y a quelques mois de cela - quand Emma - la souffrance de sa fille - une épreuve qui reste plaie ouverte. Il s’éponge le front d’un revers de manche.
    Martini secoue la tête :
   « Désolé. Personne cette nuit. A l’exception de nos patients, bien entendu. Quoi que, si la vie n’avait pas décidé de leur jouer un tour de cochon, on puisse considérer qu’ils n’avaient effectivement rien à faire ici.
   - Je ne trouve pas ça drôle.
   - Nous non plus. Soyez soulagé. 
   - Et ici… ? Personne d’autre que…vous ? (Baille parcourant la salle du regard)
   - Non. Personne. »
   Du coin de l’œil Martini aperçoit Eurydice qui rouvre la porte de son casier, y consulte son énorme agenda noir, y griffonne quelques lignes, demi sourire aux lèvres - tiendrait-elle un journal intime ?
   « Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? »
   Martini saisit mal le sens de cette question. Croit que le flic s’intéresse au contenu de l’agenda noir. Jusqu’à réaliser que Baille désigne le placard d’Eurydice. Qui ne dit mot. En vertu de ses principes - respect et pudeur - Martini explose :
   « En quoi cela vous regarde-t-il ? »
   Mais Baille en a entendu d’autres, et ce n’est pas un petit toubib offusqué qui va l’empêcher de faire son boulot. En deux enjambées il est sur Eurydice. Plonge les mains dans son casier. Y fourre sa truffe.
   « Eh ! (Martini de plus en plus écarlate) Montrez-nous votre mandat ! Ce sont des effets personnels… ! Votre mandat !
   - Vous regardez trop la télé, Doc !
   - Sortez vos pattes de là, sinon… ! »
   Si Baille recule, ce n’est pas sous l’effet de la menace larvée du Dr - elle l’indiffère au plus haut point. Sourcils froncés, il regarde une fois encore l’intérieur du casier. Semble hésiter entre désappointement et stupéfaction. Avant de pivoter sur ses talons et de toiser Martini :
   « Dites-donc, c’était pas la peine de monter sur vos grands chevaux, Doc. Y’a rien, dans ce machin… ?
   - …
   - Et dans le votre, Doc… ?
   - Foutez le camp !
   - Feriez mieux de faire attention à ce que -
   - J’ai dit : foutez-moi le camp !
   - Vous commettez une grave erreur, Doc…
   - Dehors ! »
   Baille fixe Martini de ses yeux de plantigrade un long moment avant de hausser les épaules et de quitter la salle d’un pas exagérément lent. A dessein. Ca agace. D’autant plus qu’il marmonne :
   « Grave erreur, Doc. Très grave… »
   Va te faire voir, pense Martini, mâchoires soudées de rage.
   Dans son dos, Eurydice compulse de nouveau son agenda, un sourcil relevé en arc parfait. Faisant volte face, les nerfs à vif, Martini ne pourra retenir un cinglant :
   « Vous n’avez rien de mieux à faire, Dr Eurydice… ? »


   Dans le couloir, Baille grogne tandis qu’il sort son Van Gogh - toujours le même - comme s’il s’agissait d’un carnet à souches et y inscrit quelques lignes rageuses dignes d’un PV pour outrage à agent.
   « Eh bien, Baille… ? Du nouveau… ?
   - Non. Mais il y en a un dont je vais prendre soin du pedigree - vous pouvez me croire !
   - Suspect… ? »
   Baille fait la grimace :
   « Je ne le sens pas - pas du tout - je vais juste creuser un peu.
   - Qui est-ce ?
   - Dr Martini.
   - A votre guise, Baille - mais vous marchez sur des œufs : c’est une célébrité, ici. »
   Ca, se dit Baille, ça signifie « n’espérez pas que je vous couvre en cas de pépin. »
   « Et qu’a-t-il de…suspect, le Dr Martini ? » insiste le Chef de Groupe.
   « Il parle à la première personne du pluriel - j’ai horreur de ça !
   - Je vous trouve vraiment à cran, Baille. Vraiment. »


   Calmement, Eurydice range son agenda dans son sac à main. Referme son casier. Toise Martini :
   « Ma garde est terminée, Dr Martini - si vous le permettez, je vais rentrer - demain… ? même endroit… ? même heure… ?
   - Les dossiers de vos patients de cette nuit… ?
   - Dernier tiroir du bas. Complétés. Si vous souhaitez les lire, nous pourrons en parler dem-
   - Rien ne presse, après tout (Martini se radoucissant). Vous avez fait du bon boulot, Tenebræ. »
   C’est la première fois qu’il l’appelle par son prénom.


   07 :25 :15
   Visages fermés, Baille et son Chef se rendent à l’évidence : constat d’échec, personne au 1er.
    Ils repartent en direction de l’ascenseur. Repassent devant la salle des médecins. Croisent Eurydice qui en sort.
   Aucun mot, aucun regard échangé.
   « On se gèle, dans ce couloir - leur clim est en panne… ? (Baille enfonçant les mains au fond des poches de sa veste)
   - La fatigue et l’énervement, mon vieux. Vous êtes trop à cran - je vous l’ai déjà dit. »
   Les deux hommes s’éloignent.
   La porte de la pièce réservée au personnel médical claque dans leur dos. Baille sursaute. Se retourne : personne.
   Il repense au Dr Martini - à l’air affolé de ce dernier lorsqu’il a fouillé un placard vide - pourquoi le Doc a-t-il parlé « d’effets personnels »… ? - ne se souvient pas que le casier eût comporté le nom de qui que ce soit…


   Martini ne parvient pas a digérer l’irruption de Baille. Ni son sans-gêne. De même que l’absence de réaction de Tenebræ, son sourire tandis que le flic fouillait son casier. Pourquoi Diable l’a-t-elle laissé faire… ?
   …Y a rien dans ce machin…
   …rien…
   La constatation éberluée de Baille tourne dans la tête de Martini comme un refrain formaté Top 50. Obsédant. Jusqu’à l’intriguer. Eurydice y avait pourtant bien rangé ses affaires - son agenda, entre autres.
   …Y a rien dans ce machin…
   C’en est trop. Pudeur et respect, certes, mais les transgresser peut s’avérer indispensable. Dans les cas extrêmes. Or on peut difficilement trouver plus extrême que le meurtre de Georges Di Méglio,
   Martini se lève. Soupire. S’approche du casier, décidé à commencer par un simple coup d’œil à la carte de visite d’Eurydice - le flic l’a longuement scrutée, Martini vient de s’en souvenir, il revoit le dos de Baille penché sur le rectangle fixé à la porte du placard.
   Martini plisse les yeux.
   Le rectangle blanc paraît bien inoffensif.
   Que peut-il avoir de si spécial, qui ait attiré l’attention de Baille… ?
   Martini tend le cou.
   Puis s’immobilise.
   Tétanisé.
   Sous ses yeux, l’inscription en cursives « Dr T. Eurydice » se désagrège avec lenteur.
   Rationnel jusqu’au bout du stéthoscope, Martini pensera immédiatement à de l’encre sympathique…
   …mais changera d’avis lorsque le rectangle de carton s'embrasera de lui-même.


   Les lampadaires orangés viennent d’être éteints, incapables qu’ils étaient de rivaliser avec la lumière du soleil matinal. L’entrée de l’hôpital retrouve son aspect diurne, rassurant.
   En haut des marches, à l’endroit précis où, quelques heures auparavant, Martini attendait l’arrivée d’Eurydice, les deux membres de la Brigade Criminelle se serrent la main. Aucune chaleur dans ce geste. Plutôt une forme de résignation : l’enquête se dirige à grands pas vers le classement, pur et simple, ils le savent, aucune trace dans tout l’hôpital de « l’ombre » entr’aperçue sur les bandes :
   « Je suis persuadé que Martini n’est pas net, Chef.
   - Vous êtes têtu, Baille… ! (cherchant leur voiture des yeux)
   - Il n’a pas cessé de se comporter comme s’il y avait quelqu’un d’autre avec lui…
   - … ?
   - Alors qu’il était bel et bien seul.
   - Schizo.. ? (fait le Chef de Groupe avec une moue dubitative)
   - C’est une hypothèse - je vous l’ai dit : il parle à la première personne du pluriel.
   - Il est médecin, Baille - un ponte, à ce que j’en sais. Soyez réaliste, ça ne tient pas debout… Pourquoi irait-il égorger un gardien de parking… ? Chez ces gens là, on tue rarement sans mobile.
   - Je ne suis pas certain qu’un schizophrène ait besoin de mobile.
   - Allez savoir…  »


   La DRH de l’hôpital n’a fait aucune difficulté pour accepter la semaine de congés réclamée dès le début de la matinée par le Dr Martini. Il lui a suffi de le regarder.


   Deux rues plus loin, Tenebræ se matérialisa dans un coin sombre, émergeant d’un tourbillon glacial. A l’écart de tout passage.
   Elle feuilleta nerveusement son agenda noir, contrôlant les innombrables engagements qu’il lui restait à accomplir. Le referma - claquement froid. Il lui faudrait également rendre des comptes - Georges Di Méglio ne figurait pas à son programme de la nuit : elle aurait à justifier cette bavure en haut lieu. Elle soupira. Sans cesser de sourire.
   Fermant les yeux, Tenebræ se concentra jusqu’à visualiser sa prochaine destination. Une maison de retraite. Dans laquelle quatre vieillards souffrent depuis trop longtemps - méprisant la peur - n’aspirant qu’à être soulagés.
    Définitivement.
   Tenebræ était en retard.
   Encore heureux qu’elle n’ait plus à emporter cette satanée faux dont elle était jadis affublée - ses déplacements gagnaient en rapidité. Un indéniable progrès.