6h50 corniche Kennedy
1
…il faut que quelqu’un m’aide, je n’ai qu’une seule vie…
Faire son jogging matinal sans musique était inconcevable pour le Dr Seignelay. Sans De Palmas, à la rigueur, mais pas sans son lecteur MP3 saturé de centaines de morceaux, sélectionnés pour leur parfaite adéquation avec le rythme de sa course. Le Dr Seignelay consacrait, en effet, autant de précision et de rigueur à la préparation de cet exercice matinal qu’à celle de ses opérations chirurgicales, sacrifiant ainsi au principe régissant sa vie : « Le vital ne saurait souffrir du moindre aléa ». A ceux qui lui rétorquaient qu’il se privait, en somme, du sel de l’existence, il opposait un doctoral et glacial : « le sel nuit aux artères ». Et c’était précisément pour préserver ses artères qu’il ne dérogeait jamais à son sacro-saint jogging. En musique. Sans omettre la combinaison moulante bleu électrique dernier cri, seule tenue à même de combler son souci maniaque du détail. Puisqu’on revêtait une blouse pour opérer, il fallait bien une combinaison pour jogger !
Son parcours ? Tracé au cordeau : départ du David, Corniche Kennedy, demi-tour à hauteur du Petit Nice et retour. D’une durée n’excédant jamais une heure et trente minutes. A la seconde près. 365 jours par an. Par tous les temps.
…une seule, une seule vie…
Le Dr Seignelay trottinait donc avec application le long de l’hélice, cette sculpture de César dont quasiment personne à Marseille ne se souvient de ce qu’elle symbolise, lorsqu’il remarqua la voiture fonçant droit sur lui.
…il faut que quelqu’un m’aide…
D’un bond, il grimpa sur le trottoir. « Crétin, s’injuria-t-il, perd cette habitude de courir sur la route ! »
…je n’ai qu’une seule vie…
Le cri strident des pneus sur la chaussée s’inscrivit dans l’exact prolongement du « …vie… » de la chanson de De Palmas. Seignelay sursauta.
La BMW heurta le trottoir, releva le nez et décolla, moteur emballé, avec un grondement de Canadair. Seignelay rentra instinctivement la tête dans les épaules tandis que la masse sombre du véhicule passait au-dessus de lui, décrivant une courbe parfaite qui fila s’achever dix mètres en contrebas, manquant de peu les rochers.
…il faut que quelqu’un m’aide…
Elle coula à pic en quelques secondes.
Le Dr Seignelay arracha ses écouteurs. Son cœur n’avait jamais battu aussi vite, le jogging n’y était pour rien. Contrarié par cet imprévu qui venait pulvériser son minutage, il eut le plus grand mal à composer le numéro d’urgence sur son portable.
2
Lorsque les sirènes retentirent, le Dr Seignelay prévenait son cabinet qu’il n’assurerait pas ses consultations du matin. Il coupa la communication, et la parole à son assistante. Chirurgien jusque dans son comportement : concis, précis. Tranchant.
« C’est vous qui avez appelé ? » brailla un visage rougeaud émergeant d’une 206 blanche.
Seignelay rangea paisiblement son cellulaire avant de hocher la tête.
L’homme qui s’extirpa du véhicule avoisinait facilement les 120 kilos pour 1m70. Un air de David Douillet. Sévèrement sur le déclin. Qui transpirait à grosses gouttes. Respirait bouche ouverte, exhalant une haleine de fumeur pathologique. Une synthèse confinant au cliché. Seignelay bénit ses années d’internat de lui avoir forgé un estomac blindé.
« Nom, prénom, papiers du véhicule », asséna l’officier de Police.
Seignelay releva un sourcil. Le plus neutre possible.
Un ange passa, les yeux rougis par l’abus de nicotine.
« Pardon, fit tout à coup David Douillet, se claquant le front, c’est l’habitude… Vous n’avez pas de voiture, bien sûr… vous faisiez votre jogging…»
Le Docteur hocha de nouveau la tête. Toujours soigneusement neutre. Autour d’eux, les marins pompiers s’apostrophaient, le repérage de la BMW semblait poser problème.
« …Ca s’est produit il y a longtemps ?
- A 6 heures 50. J’ai appelé aussitôt, Lieutenant.
- Capitaine, rectifia David Douillet, Capitaine Baille. Comme le boulevard. »
Il avait extirpé un rogaton de crayon d’une de ses poches et notait avec une application scolaire la réponse du Docteur dans un carnet fripé. Seignelay fit la grimace. Le Capitaine aurait bien besoin d’un relookage s’il voulait susciter des vocations…
« …cin-quan-te… Et qu’avez-vous vu, exactement ?
- Une BMW noire a freiné sans raison, heurté le trottoir, puis est passée par-dessus le parapet et a plongé directement dans la mer. Elle a coulé aussitôt. J’ai guetté environ une minute. Aucun survivant.
- …
- Aurai-je omis une information, Capitaine Baille ? »
Au loin, derrière les îles du Frioul, le Napoléon Bonaparte signala bruyamment son départ pour la Corse, ce qui tira le Capitaine de son ébahissement. On venait de lui livrer le premier témoignage concis et précis, limité au strict nécessaire - les faits - de toute sa carrière.
« Pour la plaque d’immatriculation, je suppose que… vous n’avez pu relever le numéro ? »
Seignelay secoua la tête.
Les épaules de Baille s’affaissèrent.
« En ce cas… Je vais prendre vos coordonnées... »
Sans un mot, le Dr Seignelay remit sa carte de visite puis entreprit de redescendre vers le David en petite foulée.
Baille beugla dans son dos :
« Vous n’oublierez pas…l’évêché…besoin de votre déposition, Docteur…Seignelay ? Eh ! Mais c’est aussi le nom d’un boulevard, ça ! »
Le chirurgien ne se retourna pas.
40 minutes de perdues…
3
Le lendemain, 6H50, Corniche Kennedy, le long de l’hélice de César, la même silhouette bleu électrique, poings serrés à hauteur du thorax pratique un jogging appliqué.
Une différence cependant, infime mais d’importance, dans la tenue de Seignelay : l’absence de lecteur MP3. Comment l’inconcevable d’hier a-t-il pu être admis aujourd’hui ? La réponse est simple - l’incident de la veille a ébranlé son sang-froid - même si Seignelay la réfute, la récuse, la rejette ; question d’incompatibilité d’image. Risquer de compromettre sa renommée, si chèrement acquise, de chirurgien inébranlable ? Pour un accident de plus sur la Corniche ? Qui en a vu d’autres, ceci dit. Pas question…
N’empêche, il en a tout de même oublié son lecteur…
Seignelay soupire davantage qu’il n’expire, en symbiose avec sa fou…
Une voiture fonce droit sur lui.
Seignelay se fige, il a déjà vu ça.
Puis réalise avec effroi qu’il est une fois encore sur la route. Bondit sur le trottoir, un affreux pressentiment…
… le cri strident d’un coup de frein lui scie les tympans.
« Oh non, ça ne va pas recom… »
Et pourtant.
Un genou à terre, comme en prière, le Dr Seignelay, impuissant et abattu, assiste à la nouvelle envolée d’une BMW par dessus sa tête inclinée.
Corniche : 2. BMW : 0, ricanerait-il s’il en éprouvait l’envie.
« C’est un cauchemar, je vais me réveiller » se répète-t-il en boucle - mantra destiné à conjurer le sort - tout en composant le numéro d’urgence sur son portable.
C’est encore ce qu’il se dit lorsque la lourde silhouette de Baille vient emplir son champ de vision, exacte rediffusion de ce que Seignelay a subi la veille. Mêmes personnages, même décor, rien n’y manque ; seuls les dialogues diffèrent.
« Ben dites donc, attaque Baille bille en tête, les Béhèmes, d’habitude, c’est pas ici qu’on les balance : c’est aux Goudes ! »
A l’inverse du Capitaine, Seignelay ne rit pas. Il est blême. Offusqué.
« Je n’ai rien balancé, s’indigne-t-il. C’est un accident…
Comme hier ? »
La nuance de suspicion est flagrante. Seignelay ne peut que perdre son calme : il n’a jamais supporté que l’on doute de son intégrité. Même en plein cœur du scandale des cliniques, il y a quelques années de cela - Baille n’a d’ailleurs pas raté l’occasion de lui resservir cet épisode, la veille, lors de sa déposition à l’évêché.
« Et alors, Capitaine ? La loi des séries, ça existe, non ? explose-t-il.
- Loi des séries je veux bien, fait Baille tout en regardant les marins pompiers s’affairer une fois de plus, mais vous avouerez quand même qu’il y a de quoi se poser des questions…»
Seignelay écarte les mains en un « qu’est-ce que j’y peut ? » muet qu’il espère le plus convaincant possible.
Baille soupire. Extirpe son calepin avec un sourire gêné.
A demi gêné.
4
« En résumé, laisse tomber Baille en refermant son carnet, même heure, même endroit, à quelques centaines de centimètres près si je me fie à l’état du parapet - mais on ne va pas pinailler, hein ? -, même marque de voiture et, O surprise, même seul et unique témoin ? »
Seignelay danse d’un pied sur l’autre mais ça n’a rien à voir avec son échauffement. Il est à des kilomètres de son jogging, de son minutage de nouveau pulvérisé. Mal à l’aise, il transpire. C’est bien la première fois.
Baille poursuit, les yeux rivés sur Seignelay comme ceux d’un pécheur à sa palangrotte:
« Selon vous, que puis-je en conclure ?…Et ne me répondez pas que les apparences sont trompeuses, j’ai horreur du réchauffé…Té ! Sauf pour les pieds paquets !
- …
- D’accord. Je vois. Et bien sûr, toujours pas de numéro d’immatriculation ? »
Là, le Docteur tique. Trop de doute dans cette question pour qu’elle soit innocente.
« Hélas non. Vous pensez bien que je n’aurais pas manqué de vous le communiquer…(Seignelay laisse filer quelques secondes avant de poursuivre. Le temps de se composer un air de ne pas y toucher suffisamment crédible.) Au fait, Capitaine, avez-vous pu retrouver la BMW d’hier ?
- Juste sa plaque, hier soir… échouée sur la plage du Prado… les courants, probablement…
- Ah.
- Comme vous dites. Et encore, vous ne connaissez pas le plus drôle !
- Ah non ?
- La plaque que l’on a retrouvé…vous allez rire : c’est celle de votre BMW ! Ca fait un brave paquet de coïncidences, non ?»
Le sourire que Seignelay se sent obligé d’afficher est bizarrement inversé. Baille le scrute, n’en perd pas une miette, reprend de volée. Tout une technique.
« Vous aurait-on volé votre voiture, Docteur ?
« Vous aurait-on volé votre voiture, Docteur ?
- Mais pas du tout. Je vous aurai prévenu ! Ca ne peut pas être la mienne, puisque ce matin…
- Vous avez vérifié avant votre jogging ?
- Mieux que ça, Capitaine : je l’ai utilisée. Elle est garée au David, c’est mon point de départ. Elle doit encore s’y trouver, si vous voulez vérifier…
- C’est déjà fait. »
Le Napoléon Bonaparte profite du silence qui s’installe pour se rappeler au bon souvenir de chacun. C’est son heure.
« Mais alors cette plaque ? » demande Seignelay qui peine à organiser ses pensées, ce qui ne lui ressemble pas. Trop d’imprévus, trop d’aléas dans une vie jusqu’alors calibrée au millimètre.
Baille hausse les épaules.
« Probablement fausse, laisse-t-il tomber. Ce ne sera pas la première. »
Cette phrase fataliste rassure le docteur qui perçoit enfin le retour de la bonne vieille rationalité dont il est coutumier. Soulagé, il se redresse. Retrouve de sa superbe. Son tranchant. Jusque dans son langage.
« Cette après midi à l’évêché ? ironise-t-il.
- Qui s'en lasserait, n'est-ce pas ? "Le ton bourru de Baille dissuade le chirurgien de tenter le moindre éclat de rire.
5
Troisième jour. A marquer d’une pierre blanche dans la vie du Dr Seignelay : radio réveil déréglé, oubli de programmation de la cafetière. Miraculeux qu’il soit encore dans les temps ! Mais là n’est pas le plus surprenant.
Contre toute attente, il vient de renoncer à son jogging. Deux jours chamboulés lui suffisent. Même Dieu s’est reposé. Alors pourquoi pas lui ? Lui qui détient un pouvoir de vie ou de mort. Point commun à ne pas négliger. En toute modestie.
Et même si les probabilités sont quasi nulles, Seignelay ne se sent psychologiquement pas en mesure de subir une troisième envolée de BMW. « Le vital ne saurait souffrir du moindre aléa. » Ce matin, le vital impose l’ablation du jogging : il se rendra directement à son cabinet, en voiture.
6H40 à la pendule de la cuisine. Il arrivera tôt, en profitera pour compulser ses dossiers…
Seignelay se lève, attrape ses clés et ouvre la porte donnant sur le jardin, sous l’œil arrondi de sa femme. S’ils ont échangé trois mots, c’est le bout du monde. Le bout de leur mariage. Elle secoue la tête : « épouser un médecin, c’est se condamner à la solitude », on l’avait prévenue.
Le Docteur tire la porte derrière lui et devant son épouse, qui le regarde s’éloigner vers le garage. Elle appuie son front contre la vitre. Image de film d’amour, sauf qu’il ne pleut pas.
6H45. Seignelay au volant, savourant l’atmosphère apaisante nappée de cuir de son allemande, affiche un vague sourire en coin que fige à peine la sonnerie de son GSM. Il décroche d’une pression de l’index, la communication emplit l’habitacle.
« Docteur ? C’est le Capitaine Baille. Désolé d’appeler si tôt, mais vous a-t-on volé votre voiture ?
- Encore ? Ca frise l’obsession, Baille, ricane le chirurgien. Encore une fausse plaque ?
- On ne peut rien vous cacher…
- Au risque de vous décevoir, on ne me l’a toujours pas dérobé. D’ailleurs, je suis au volant, en cet instant…
- Bon. Tant pis…Enfin non…je veux dire…Ca aurait pu…Mais au fait, pas de jogging ce matin ? »
Excédé, Seignelay raccroche froidement tandis qu’il s’engage sur la Corniche, une pensée amère pour son jogging avorté. Il allume la radio histoire d’améliorer l’ambiance.
…I’m still standing…
« Pas tout jeune, ça ! » dit-il en arrivant à hauteur de l’hélice.
Soudain, une silhouette. Droit devant lui. Sur l’écran de son pare-brise. Le chirurgien plisse les yeux, bouche bée, se penche en avant, se colle contre le volant…
« Nom de… »
Le joggeur en combinaison bleu électrique bondit sur le trottoir.
Seignelay enfonce brutalement la pédale de frein -
Cri strident des -
Choc.
Sa BMW décolle. Puis plonge vers la mer. Lentement. Au ralenti.
A la radio, à présent :
… je n’ai qu’une seule, une seule vie…
Le Dr Seignelay se demande si la chanson dit vrai…
Son ultime pensée.
A 6H50.
Corniche Kennedy.
Cette nouvelle, sélectionnée lors du concours "Nouvelles sur la ville", a été publiée, à raison d'un épisode par jour, dans l'édition Marseille du quotidien gratuit 20minutes en juillet 2004.
Cette nouvelle, sélectionnée lors du concours "Nouvelles sur la ville", a été publiée, à raison d'un épisode par jour, dans l'édition Marseille du quotidien gratuit 20minutes en juillet 2004.
Chapitre suivant : Le claquement froid de l'agenda noir qui se referme