O tempora O amor est
Zébulon teinté de Marsupilami, il avait déboulé dans la cuisine en braillant : « J’ai ma première note ! J’ai ma première note ! »
Hélas, de Manège Enchanté, point : sa femme lui avait retourné le regard d’ordinaire réservé aux déglingués du ciboulot : ridicule, cette excitation de gamin à 45 ans...
« J’ai ma première note, tu te rends compte ? Et ils ont aimé mon histoire !
- Qui ça ? »
Deux mots et un point d’interrogation : une question froide, DCA redoutable. Descente en flammes de son nuage d’euphorie − mayday ! mayday ! - il s’était renfrogné :
« Mais enfin, tu sais bien ! »
Non, elle ne savait pas - ne savait plus - n’en pouvait plus.
Un jour, l’angoisse de la page blanche le poussait à arpenter le salon - aller, retour, aller, retour - comme un jouet qui repart en sens inverse au moindre obstacle : ad libidum, ad nauseam. Le lendemain, un synonyme plus glissant qu’une anguille déclenchait une crise de rage épileptique. Un autre jour encore le voyait beugler des dialogues, râlant que « ça ne le faisait pas ». Puis, quand « ça le faisait » enfin, il lui tournait le dos et retournait marteler son clavier avec l’acharnement d’un pianiste échevelé.
Elle n’en pouvait vraiment plus.
« J’écris », se justifiait-il.
Traduction : « foutez-moi la paix, je n’y suis pour personne ». Comprendre : présent sans y être, imparfait vivant au passé simple - voire composé, parfois au futur ; en constant décalage horaire. Ailleurs.
Elle soupira.
« Mais enfin, tu sais bien ! » insista-t-il, « je t’en ai parlé hier, de ce site. Inlibroveritas, qu’il s’appelle… »
Silence.
Nouveau soupir. Puis :
« Ecoute, g@rpou : tu as décidé de devenir écrivain ? Je n’ai rien dit. J’ai pensé : ça l’occupera, il a besoin de se détendre. Je n’ai rien dit non plus quand tu m’as démontré par A+B qu’il te fallait un ordinateur. Pour gagner en rapidité, pour corriger automatiquement tes fautes, et je ne sais quoi encore… Bref, ta machine a fait un tel trou dans le budget qu’il a fallu faire une croix sur les vacances des petits. Tu m’as affirmé que c’était « reculer pour mieux sauter », parce que tu avais du talent, parce qu’il allait nous rapporter gros, parce que 100% des gagnants ont tenté leur chance… Alors je te le demande, g@rp : quand est-ce qu’on gagne ?
- Mais ça y est ! Je viens d’avoir ma première note !
- Et alors ?
- Elle est bonne.
- Et ensuite ?
- Ens… ? Eh bien, ça signifie que mon histoire est…
- Merci, j’avais compris. Mais ensuite, g@rp ?
- Je vais lire le texte d’un autre et le noter à mon tour. Comme ça il saura si son travail…
- Je suis prof, g@rp, je sais encore ce que noter veut dire ! On me paye pour ça, d’ailleurs ! Peux-tu en dire autant ?
- Non, mais ce n’est pas le but…
- Evidemment, le contraire m’eût étonnée. Et c’est quoi, le but ? »
Danger, terrain miné.
G@rp chercha du regard son paquet de cigarettes, la nicotine l’aiderait à marquer des points. Pas de scrupule à avoir : dans le match qui se jouait, aucun contrôle anti-dopage.
Elle le cueillit à froid, d’un cuisant revers :
« Si tu cherches tes clopes, elles sont dehors.
- Dehors ? Mais pourquoi…
- On ne fume pas dans la maison.
- Okay, d’accord, j’avais oublié, allons discuter dans le jardin ».
Elle croisa les bras sur sa poitrine et fronça les sourcils, une attitude de taille à impressionner ses élèves, il devait l’admettre. Seulement voilà, il n’avait plus onze ans, lui ! Il ricana :
« Tu veux un mot de mes parents ? »
Haussement d’épaules agacé, sourire inversé : la femme au masque de fer. La météo se gâtait.
« Alors quoi ? J’ai dit une connerie ?
- Si tu ne faisais que les dire… »
Vlan ! Madame : 2 ; g@rp : 0. Se laisser mener aux points, ça ne lui ressemblait pas, même en manque de nicotine. Il allait devoir se ressaisir. Réagir.
« Bon. On continue cette discussion dehors, oui ou non ?
- On est en hiver, g@rp.
- Et alors ?
- Il pleut.
- A deux, sous un parapluie, c’est romantique.
- Ne dis pas ce que tu es incapable d’écrire ».
Re-Vlan ! G@rp mené par 3 à 0…
* Gong *
[ Pause ]
Chacun dans son coin, pas de soigneur ; l’heure du bilan sonne.
Force lui est d’admettre qu’il ne fait pas le poids. Le récit vient d’ailleurs de passer au présent, un signe qui ne trompe pas. Il maîtrise mal le présent, y évolue avec la grâce d’un éléphant dans un magasin de porcelaines. La preuve : la métaphore qu’il vient d’employer, tellement éculée qu’elle en a de la poussière sous les bras…
De la poussière sous les bras ?
Ça aussi c’est lourd, nul, moche. Gaffe, g@rp ! Tu perds, tu te perds, t’embrouilles, te rouilles. Tu vas dérouiller…
Il balance de brefs coups d’œil en périscope aux quatre coins de la cuisine. S’il ne trouve pas une clope - vite ! - il va perdre…
Le tiroir ! A côté des couverts… Il doit y avoir un paquet en réserve. Il se revoit le ranger là, l’autre soir, tandis que les invités conversaient au salon et qu’il s’était éclipsé pour en fumer une sournoise, en douce.
* Gong *
Merde ! La reprise !
Sa femme pivote sur ses talons avec la souplesse féline et érotique d’une Lara Croft. Aucun doute, elle pense à la même chose que lui : ça va être Clope Raider dans la cuisine du T3. Pas de temps à perdre.
G@rp bondit, bras tendu en direction du tiroir.
Coup de pied circulaire [Mom Dolyeu Tchagui ].
Douleur.
Il se plie en deux, serre son poignet contre son ventre, maudit les chaussures qu’elle porte. Pointues, de véritables armes, alors que lui est en Dock Side : ses Caterpillar™ sont interdites de séjour à l’intérieur de l’appartement. C’est injuste, comment lutter ?
Tout à coup, révélation : qui a établi le règlement intérieur ? Madame, pardi ! Pas folle, la guêpe ! Ainsi avantagée, elle est certaine de remporter la victoire.
A moins de…
« Temps mort, s’il te plaît. Temps mort !
- Pas plus d’une minute, g@rp.
- Ouais, je sais, je sais… C’est juste que le but de la partie m’échappe, la douleur qui m’égare, probablement… Tu t’en souviens, toi ? »
Tout en se massant le poignet, il lui jeta un bref regard par en dessous.
Elle se passait l’index sur le menton…
Temps mort… Temps mort…
Elle hésitait…
Temps mort… Temps mort…
Il avait réussi à la déstabiliser. La preuve ? A quel temps, le récit ?
G@rp se garda bien de sourire, tout pouvait si vite basculer : son épouse était comme un explosif à l’état instable qu’on ne doit ni chauffer ni agiter - Handle with care.
Il se redressa lentement, Madame cherchait toujours à retrouver le fil de ses pensées. Mais tout était si confus, si décousu…
En deux enjambées, g@rp fut à l’entrée de la cuisine. Il épousseta son pull, rajusta sa tenue, dissimula son poignet où fleurissait un superbe hématome et compta mentalement à rebours.
Pour se détendre. Se calmer.
A zéro, il était fin prêt.
« J’ai mon premier chèque ! J’ai mon premier chèque ! », lança-t-il avec le degré d’excitation qui s’imposait. « Mon premier chèque, tu te rends compte ? Ils ont aimé et acheté mon histoire ! »
Sa femme lui retourna un sourire enchanté.
Dans le même temps, il eût conscience de ce que le procédé pouvait receler de malhonnête. A condition d’avoir connaissance du premier jet, bien entendu.
Ce qui n’arrivait jamais, il y veillait particulièrement depuis leur première rencontre, vingt-quatre ans auparavant.
Malhonnête, certes, mais aussi une belle preuve d’amour.
L’écrit, vain ? Pour lui, la recette des couples qui durent…
Chapitre suivant : 6h50 corniche Kennedy