Attention à l'antivirus (sujet imposé)
Ce texte résulte du sujet imposé suivant : Ecrire une nouvelle de maximum cinq pages dont le résumé serait celui-ci (copyright Bernard Lancourt, au sujet du « signalement » des fautes d'orthographe):
"Elles sont grosses, grandes de taille, poilues, elles sentent mauvais, elles boitent et sont toujours en groupes avec des voyous comme Ponctuatio, Grammario. Attention, elles sont armées et n'hésitent pas à tirer pour tuer un bon texte !"
"Elles sont grosses, grandes de taille, poilues, elles sentent mauvais, elles boitent et sont toujours en groupes avec des voyous comme Ponctuatio, Grammario. Attention, elles sont armées et n'hésitent pas à tirer pour tuer un bon texte !"
Petite j’étais déjà grande.
Pour tout le monde, à l’école : « la grande perche ». Je n’osais me défendre, mal dans ma peau, ce costume de trois tailles au-dessus. Qui ne cessait de grandir, qui ne cesserait de grandir ?
« Ca s’arrêtera à la puberté » affirmait mon père.
Puberté ? J’ai cherché dans le dictionnaire : « n.f. (lat. pubertas). Période de la vie marquée par le début d’activité des glandes reproductrices… [bla bla bla]…manifestation des caractères sexuels secondaires…[secondaires ?] … [bla bla bla]…chez la femme [Ah !] : développement de la pilosité, des seins, menstruations. »
J’ai lu : « développement de la pilosité ».
J’ai lu (de travers) : « mensurations ».
J’ai conclu : Papa dit n’importe quoi. Fin de l’Œdipe. Début des complexes.
En matière de pilosité et de « mensurations », la puberté m’a largement servie. Trop. Dictionnaire : 2 ; Papa : 0.
Au collège : fini « la grande perche » ; bonjour « Gorilla », « Chewbacca », j’en passe et des meilleures. Et des moins bonnes. Des plus cruelles. La cour d’un collège est tout sauf le pays des jouets de Oui-Oui. Plutôt son côté obscur. Ce que l’on peut être niais, quand on est pubère : j’aurais pu atomiser ces morpions d’un seul doigt, je n’ai fait que m’écraser. Plus que jamais mal dans ma grande et vaste peau velue.
Trop malléable, j’ai succombé aux sirènes de la pub, à leur sens de la formule. Révélez la beauté qui est en vous… Avec ces rasoirs, mes jambes se sont hérissées en un temps record de poils capables, à eux seuls, de résoudre le problème de la déforestation. Le remède s’avérait pire que le mal. Désespérée, je me suis fermée comme une huître. A une nuance près : jamais le grain de sable qui déréglait mon organisme ne se transformerait en perle.
Mes résultats scolaires : équivalents à la chute du mercure lors d’une brusque vague de froid. Je suis passée au lycée par miracle. Autant dire de Charybde en Scylla.
« Lucy », « Hibernatus »…
Chaque soir, je priais : l’espoir fait vivre. J’ai tenté de survivre, avec de moins en moins d’espoir.
« Elephant Woman », « le Yeti », « Monstruossa », « Freaks »… Je grandissais et grossissais toujours et encore : Papa n’affirmait plus rien. Puis j’ai cessé de prier lorsque mon dérèglement hormonal a brutalement obliqué vers le pire : j’ai commencé à boiter − en raison de ma surcharge pondérale − et à sentir mauvais. Une insupportable odeur de cumin.
« Culbuto », « Paic Citron »…
Leur sens de la formule a eu raison de ma résistance : j’ai pensé au suicide, seul un miracle pouvait me sauver.
Il y en a eu quatre.
Puis deux.
Quatre : autoproclamées Bande des Quatre. Faisant tache tout autant que le vide autour d’elles, un no man’s land au cœur de la marée bruyante de la cour du lycée − comment était-ce possible ? Je comptais les étudier de loin avant d’entamer les travaux d’approche, ma stature m’a trahie. Ou cette insupportable odeur de cumin. Lorsqu’elles m’ont abordée, j’étais dans mes petits souliers. Si l’on peut dire.
A tour de rôle, elles m’ont questionnée. Sans animosité. Avec compassion. Surprise puis rassurée, je les ai mieux regardées.
Une ressemblance frappante, les mêmes maux, quasiment des quintuplés… Elles m’ont adoptée.
En chimie, réussir une réaction en chaîne nécessite parfois un catalyseur : ce jour là, le destin nous en a fourni deux. Qui souffraient autant que nous. « Binoclards », « Grêlés », « Tronches de calculette » − l’acné ne les avait pas épargnés. Leurs visages : un champ de mines anti-personnelles après explosions. Deux frères. Aussi maigres et à l’esprit tordu que nous étions grosses et aigries. Deux Laurel glabres et droits comme des I pour cinq Hardy. Le courant est passé, nous avons papoté. Eux, surtout. Véritables concentrés de rage réclamant vengeance. Siciliens − j’ai mieux compris − armés d’un plan machiavélique. Leur conclusion : « Si vous marchez avec nous, il ne vous manque plus qu’un nom de guerre ». Mes consoeurs et moi avons hoché la tête avec un ensemble du plus parfait bovin. « Qu’est-ce que vous diriez de Comité Cinq Fautes Zéro ? »
Ca dénotait un indéniable sens de la formule. Qui venait après une intelligence remarquable. Nous ne pouvions qu’adhérer. Fin de la Bande des Quatre.
La vengeance est un plat qui se mange froid ? Je peux affirmer que chaud, ça n’est pas mauvais non plus.
Notre équipe a rapidement atteint sa vitesse de croisière. Nous avons indifféremment torpillé les 1ères en plein BAC français, les Terminales et leur BAC Philo, les 3èmes pendant le BEPC : un massacre. Saint Barthélemy et saint Valentin réunis. Une splendeur. Nous étions sur tous les fronts, tirant à vue, impitoyables, insaisissables. Façon avion furtif. Façon Sniper. Larvatus prodeo : tout un art. Surtout si l’on considère notre…envergure. Les deux Siciliens, nos mentors, avaient réussi l’exploit de nous rendre indécelables. Et acérées. Comme des lames de rasoir. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Hélas, cela ne nous a pas suffi. Peut-être avions-nous besoin de reconnaissance ?
Mes consœurs et moi rêvions d’actions d’éclat, au grand jour, des cibles prestigieuses. Jouer dans la cour des grands. Nos deux Siciliens acnéiques préféraient la méthode sournoise : frapper puis disparaître. On a débattu, argumenté, tâté de la rhétorique, jusqu’à ce qu’ils abdiquent. De guerre lasse, je suppose. Ils ont riposté à leur manière, la seule qu’ils connaissaient : la vengeance. Un entraînement tellement survitaminé qu’après trois semaines, les commandos du GIGN étaient ravalés au rang de vulgaires Bisounours à côté de nous.
Ou de Teletubbies.
Seulement voilà, à vouloir aller trop haut…
Planqué façon sniper, plus sournois que les deux Siciliens : à croire qu’il avait assimilé nos propres méthodes. A la perfection. L’élève supplante le maître, à ce qu’on dit. Cet élève là était doté d’un œil infaillible. De tireur d’élite.
A peine inscrites dans sa ligne de mire, il a battu le rappel : « elles sont grosses, grandes de taille, poilues, elles sentent mauvais, elles boitent et sont toujours en groupes avec des voyous comme Ponctuatio, Grammario. Attention, elles sont armées et n’hésitent pas à tirer pour tuer un bon texte ! »
Halte aux fautes ! a beuglé derrière lui la meute de tout ce qui tient un stylo ou frappe un clavier.
Repérées. Comme des bleus. Même les Siciliens n’en sont pas revenus d’être ainsi découverts. Ce Bernard Lancourt n’était assurément pas humain. Un Schwarzenegger de la littérature. Ses yeux : des rayons X. On l’a aussitôt baptisé Corrector. Et croyez-moi, aucun d’entre nous ne se risquerait à l’appeler Tippex.
On s’en méfie comme de la peste, du Corrector.
Un véritable antivirus. Programmé pour ne plus nous lâcher.
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