A-coup n.m
Il en est des irruptions du surnaturel comme de l'infarctus : elles surviennent à l'improviste et la troisième s'avère fatale.
Ange n'était pas malade du cœur mais il connaissait cet adage - du moins dans sa partie relative à l'infarctus, non au surnaturel. Malgré son prénom, il avait les deux pieds solidement ancrés dans le réel et une hygiène de vie quasi monacale censée écarter tout infarctus impromptu.
Autant dire qu'il n'était pas le moins du monde préparé à ce qui lui était destiné.
Le premier évènement serait passé pour banal aux yeux de n'importe qui : Ange s'éveilla bien avant l'heure programmée sur son réveil matin. Les diodes luminescentes de l'appareil indiquaient 04:00:00, soit deux heures plus tôt que la normale. Dans la minute qui suivit, Ange chercha une explication rationnelle à cet incident - voisins matinaux, premiers bruits de la circulation, vessie à soulager... N'en trouvant aucune, il hésita quant à la conduite à adopter : essayer de se rendormir ou faire son deuil des deux heures manquantes ? La solution était dans l’énoncé de son problème : le simple fait de se poser ces questions acheva de le réveiller.
Résigné, Ange se leva et se dirigea vers la cuisine où il mit en marche la cafetière électrique, avec deux heures d'avance sur le programmateur interne de l’appareil. Tandis que le café passait, à gros glouglous gargouilleux protestataires, Ange s’interrogea à nouveau : que faire de ces deux heures d'avance ? Après avoir tergiversé, il finit par estimer juste, et pourquoi pas bon, de prendre son temps.
Deux heures pour avaler son petit déjeuner, faire ses exercices matinaux, se laver, c'était certes largement plus qu'il n'en fallait, mais puisque le destin les lui avait octroyé...
Ange décida tout à coup de combler cette tranche de temps supplémentaire de la plus simple façon qui soit : en étirant son temps habituel jusqu’à le faire coïncider avec ces 120 minutes superfétatoires.
C'est ainsi qu'il déjeuna en quarante minutes, manipula ses haltères pendant vingt minutes, se lava et s'habilla en quarante autres minutes. Lorsqu'il sortit de la salle de bain, avec la curieuse sensation de se mouvoir au ralenti, Ange avait encore vingt minutes à tuer.
Mille deux cents secondes.
Autant dire une éternité.
Du moins le crut-il.
Problème : Ange était tout sauf doué pour les mathématiques.
Le second évènement de ce matin là fit une irruption fracassante dans le quotidien minutieusement réglé de celui qui s'était éveillé deux heures trop tôt.
A 06:00:00 très exactement, Ange réalisa son erreur. S'il avait certes étiré son temps, couvert les cent vingt minutes de ce décalage horaire, c'était pour mieux se retrouver, en quelque sorte, à son point de départ - son point de départ usuel : l'heure à laquelle il se levait.
- « Quel sinistre crétin ! » se dit-il. « Deux heures trop tôt, ça fait quatre heures à tuer, pas deux ! »
C'était pourtant enfantin. Un simple calcul d'intervalles, et il venait de le foirer lamentablement.
Chaque matin, en effet, pour partir travailler à 08:00:00, Ange se levait à 06:00:00.
Effaré, il s'effondra dans le fauteuil du salon.
La tête dans les mains, les yeux écarquillés sur le vide vertigineux qui lui restait à combler.
C'était compter sans l’irruption potentielle d’un troisième évènement au cours de ce matin commencé de travers.
C'était oublier un peu rapidement l'adage de l'infarctus.
Une autre erreur de calcul, en somme.
Une infime altération de l'environnement sonore. Voila en quoi consista le troisième incident.
Un sifflement ténu. Insidieux. Troublant.
Ange releva la tête.
D'halluciné, son regard se fit : surpris ; inquiet ; scrutateur ; interrogatif ; dubitatif...
Il n'avait rien décelé qui put être à l'origine de ce qu'il commençait à qualifier d'illusion auditive. D'acouphène, qui sait...
Acouphène...
En proie à une angoisse aussi soudaine que violente, Ange brassa ses souvenirs à la recherche de ce qu’il savait de ce mot, persuadé que ces acouphènes ne pouvaient qu’augurer un problème cardiaque imminent… Il l’avait lu… entendu… il ne savait plus. Persuadé, mais pas certain.
Agacé, Ange se leva avec précipitation.
Fonça sur sa bibliothèque, le dictionnaire en ligne de mire : le seul moyen d’avoir l’esprit en paix.
Acolyte…
Aconit…
A contrario…
Son doigt descendit la première colonne de la page 12 du dictionnaire mais n’atteint jamais la définition qu’il cherchait.
- Tu ne cherches pas le bon mot, fit une voix dans son dos.
Ange sursauta.
Poussa un petit cri d’animal blessé.
Lâcha le dictionnaire qui tomba, ne cessa de tomber, ne cesserait jamais de tomber pour Ange dont le cœur venait de cesser de battre.
A-coup : n.m. arrêt brusque suivi d’une reprise brutale.
Le dernier mot sur lequel son doigt s’était arrêté, juste avant que la voix ne retentisse dans son dos.
Ange s’éveilla en sursaut bien avant l’heure programmée sur son réveil matin. Les diodes luminescentes de l’appareil indiquaient 04 :00 :00, soit deux heures plus tôt que la normale.
En nage, claquant des dents, emprisonné dans les ultimes filaments poisseux du cauchemar perfidement réaliste produit par un pernicieux sommeil paradoxal.
Ange s’épongea le front d’un revers de main, peinant à reconnaître sa chambre, traînant les pieds sur le chemin menant du rêve à l’état de veille, à cent lieues de suivre une route de briques jaunes…
A 04 :05 :00, Ange fut soulagé de se savoir vivant.
A 04 :45 :00, il avait déjeuné.
A 05 :05 :00, ragaillardi par sa séance d’haltères, il passa sous la douche.
A 05 :45 :00, il sortait de la salle de bains en sifflotant.
A 06 :00 :00, il réalisa qu’il s’était trompé dans ses calculs - toujours ces fichus problèmes d’intervalles -, éclata de rire et se propulsa d’un bond dans le fauteuil du salon.
- « Deux heures à tuer ! Bravo l’andouille ! » rigola-t-il.
A 06 :04 :00, il posa les yeux sur un épais volume tombé à terre, ouvert au pied de la bibliothèque. Son sourire se figea. Ses oreilles sifflèrent.
Acouphène, pensa-t-il machinalement. Il suait à grosses gouttes. Je suis victime d’acouphènes.
Il se leva et s’approcha lentement de l’ouvrage : son dictionnaire.
Le mot qu’il déchiffra alors était…
A-coup : n.m…
- « Tu ne cherches pas le bon mot », fit-il d’une voix rauque qu’il reconnut aussitôt, mais trop tard.
Le cœur d’Ange cessa de battre à 06 :05 :01.
Il n’y eut pas de troisième fois.
A contre cœur, Ange venait de confirmer qu’un adage n’est jamais que tiré d’une sorte de statistique, de moyenne.
Or toute moyenne cache des écarts.
Chapitre suivant : Attention à l'antivirus (sujet imposé)