In Libro Veritas

Kaléidoscope

Par g@rp

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Camping Gaz

    Camping Gaz.
   Ou Mini Bic.
   J'avais hésité.
   Pas longtemps, il m'avait suffi d'observer son comportement avec moi : une vraie mère poule, donc plutôt Camping Gaz que Mini Bic dans l’esprit, j'avais trouvé.
   Adjugé vendu, je l'avais baptisé Camping Gaz, ça lui allait bien.
   Mieux que Mini Bic, finalement, que je trouvais un brin péjoratif — à condition d'avoir l'esprit tordu, bien entendu, mais des esprits tordus, il y en a à foison, mieux vaut se montrer prévoyant, de nos jours.
   Moi, je voulais tout sauf le blesser, mon Camping Gaz, il n'en avait pas besoin, la ride qui barrait son front en permanence disait clairement le lot d'emmerdes qui avait été le sien jusqu'à présent. Pas nécessaire de lui en remettre une couche, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. On avait ça en commun, d'ailleurs : la même ride soucieuse tatouée en travers du front — mon marque poisse, que je l'appelais.
   Exit Mini Bic, donc.
   Bienvenue Camping Gaz.
   J'ai tendu la main pour lui serrer la pince — genre : tope là mon pote, yo ! — ça a eu l'air de le surprendre vu la façon dont il a penché la tête — la surprise était réciproque : j'ai eu l'impression de tenir une patte de poulet à demi décongelé. Marrant, quand j'y pense : j'avais imaginé un contact plus chaud que ça. Comme quoi, hein, les a priori...

*

   Les plus grandes rencontres ne s'expliquent pas : elles ont lieu, un point c'est tout. Une histoire d'atomes crochus, à ce qu'il parait — d'odeurs, selon certains. Pourquoi pas... On a la poésie qu'on peut... Moi, je préfère nettement la version atomique à l'olfactive. Question de goût, si je puis dire...
   Bref, je zonais gare de Lyon, à me geler à errer dans les courants d'air — même jouer au Papa venu dire au revoir-au revoir à ses mômes en partance pour des vacances chez Papie et Mamie ne suffisait plus à me réchauffer...
   Pourquoi y a-t-il autant de courants d'air dans les gares, dans toutes les gares...? Pour qu'on tombe malades...? Franchement, je ne vois pas l'intérêt, on est déjà suffisamment dans la merde comme ça sans en rajouter. Quand bien même, ce n'est pas ça qui nous fera décaniller...
   Si c'est de l'image de la gare qu'il s'agit, alors ils feraient bien d'éviter les courants d'air, à mon humble avis : un SDF vaut mieux qu'un SDF enrhumé, point de vue image...
   Gare de Lyon, donc.
   Sur le quai le long du TGV Paris Marseille à faire au revoir-au revoir à des mômes qui n'étaient pas les miens, que je ne connaissais pas — mon jeu favori — j'ai tout à coup entendu éternuer.
   Un petit éternuement de trois fois rien.
   Commencé comme un couinement de girafe en caoutchouc pour finir en bruit de balai qu'on passe sur un trottoir.
   Je me suis retourné — personne.
   Tichoupff, a refait l'éternuement.
   Et là, je n'ai eu qu'à baisser la tête : Camping Gaz me regardait avec des yeux de cocker qui s'interroge sur la meilleure façon de vous faire comprendre qu'il s'excuse.
   Il n'était pas bien grand.
   Pas bien épais non plus.
   Il avait l'air enrhumé — enfin je crois...
   Ca nous faisait trois points communs, il n'en a pas fallu davantage.

*

   En réalité, je ne lui ai pas tout de suite donné de nom, il y avait plus urgent, je me suis dit : soigner son rhume qui ne s'arrangeait pas — les courants d'air dans la gare, évidemment.
   Un tichoupff n'attendait pas l'autre, ça ne me plaisait pas.
   Camping Gaz qui ne s'appelait pas encore comme ça m'a suivi en sautillant avec l'air réjoui d'un caniche en promenade — je ne lui avais pas dit grand chose, juste : "tu me suis ?"
   Tichoupff, qu'il avait fait — ce que j'ai pris pour un oui enthousiaste vu qu'il remuait la queue — je n'y connais pas grand chose en animaux, mais là, tout de même, c'était évident.


*

   A l'époque j'habitais dans la gare — il y avait des travaux pharaoniques, ils semblaient vouloir tout casser, creusaient des trous partout, ce qui n'arrangeait en rien les courants d'air. Je squattais un Algeco du chantier, situé un peu à l'écart des autres. Exclu, qu'on l'aurait cru.
   En bon état, propre, je m'étais demandé pourquoi cette baraque paraissait avoir été rejetée...Et puis en voyant ce que j'avais par la suite baptisé "le Portugal de Lyon" —
   —Portugal de Lyon ? Quatre Algeco empilés en cube, occupés par une armée de portugais tristes partant sur le chantier tôt le matin, avec des yeux gonflés de sardines mortes — j'étais prêt à parier qu'eux aussi avaient le front tatoué du "marque poisse." Donc, l'empilement des portugais logés gare de Lyon, c'était devenu "Portugal de Lyon" —
   — Et le cinquième Algeco, ils n'en avaient pas eu besoin, tout simplement.
   "Et si c'était leurs chiottes ?" avait fait Riton que cette idée avait paru épouvanter.
   Les autres et moi, on s'étaient contentés de hausser les épaules et de tendre le bras vers... ce qui ressemblait à deux cabines de téléportation pour Playmobil — Pelicab, l'escale WC, disaient leurs étiquettes... Sans commentaire — sagement alignées, on aurait dit deux petites vieilles se tenant par le coude et médisant à qui mieux-mieux sur le dos des portugais.
   Riton, ça l'avait soulagé de voir que l’Algeco n'était pas un WC ouvrier.

*

   Ca devait bien faire un mois qu'on squattait l’Algeco de trop — à bien y réfléchir le premier vrai coup de bol depuis un brave moment — quand je me suis pointé avec Camping Gaz qui ne s'appelait pas encore comme ça sur mes talons.
   "On a un nouveau co-locataire !" j'ai fait en poussant la porte.
   "Tichoupff — tichoupff", a éternué Camping Gaz derrière moi. Ca a jeté un froid.
   Je me serais ramené avec la Karembeu dans son uniforme de la Croix Rouge qu'ils n'auraient pas fait une autre tête
   "Ca alors !" a fait Riton.
   "Putain mais t'es barge ?" a ajouté Tonio.
   "On avait dit pas d'animaux, merde !" a râlé Mouchnik.
   Je m'y attendais — Camping Gaz a dû sentir qu'il ne faisait pas l'unanimité, il s'est blotti dans mes pattes, l'air encore plus emmerdé que moi.
   "Attendez, j'ai fait, c'est juste le temps de le soigner...!
   — Parce qu'il est malade, en plus ? (dans mon dos Mouchnik s'était penché et scrutait Camping Gaz de ses yeux de myope) — mais c'est quoi, au juste, comme race de clebs ?"
   Ca, c'était une foutue bonne question.
   "Tiiichouuuuupffff !" a fait Camping Gaz, décidément de plus en plus enrhumé.
   "A tes souhaits, ptit gars" j'ai dit machinalement avant de me retourner vers Mouchnik pour lui dire que j'étais pas véto, que c'était probablement un comme nous : bâtard pure race croisé coin de rue...
   C'est là que j'ai réalisé qu'il allait y avoir un hic.
   Et de taille.

*

   C'est comme ça qu'on s'est retrouvés dehors, lui et moi. Vu ce qui venait de se produire c'était on ne peut plus logique. A la place des autres j'aurais fait la même chose...
   Il n'empêche que Camping Gaz me mettait sacrément dans la merde — tichoupff, qu'il a fait en trottinant à côté de moi sans trop oser me regarder — dans la merde et les courants d'air. Où est-ce que j'allais trouver à me loger, moi, maintenant, hein ?
   Je le lui ai dit sans le regarder, je n'avais pas envie qu'il me fasse le coup des yeux de cocker — je le soupçonnais d'être un peu comédien sur les bords — cabot, en somme.
   Tchi, a juste lâché Camping Gaz — comme quoi il devait être dans ses petits souliers.
   Cabot et manquant de conversation, je me suis dit, avec ça, y a pas à dire, je suis aidé...
   J'ai passé la main sur mon marque poisse, j'avais un début de mal au crâne. Probablement à cause de l'odeur, elle allait mettre des mois à quitter l’Algeco, j'en aurais mis ma main au feu... Façon de parler.
   On a quitté la gare, le Portugal de Lyon, sans se retourner et on s'est enfoncés dans la ville, les épaules un peu plus voûtées que d'ordinaire.

*

   Et bien croyez le ou non — j'ai moi-même eu du mal — la chance s'est comportée comme si elle n'attendait que nous, un vrai bonheur, de ceux qu'on voit dans les pubs, plein de couleurs et de sourires, un vrai beau bonheur, simple comme un coup de fil — à ce qu'ils disent...
   Ca faisait maintenant bien six heures qu'on marchait et pas le plus petit morceau de logement à se mettre sous la dent, je commençais à me faire à l'idée de devoir dormir à la belle étoile...
   Ca, je me suis dit, à tous les coups c'est une expression inventée par quelqu'un qui ne s'est jamais caillé les miches sous un mille feuilles de carton ! Cette "belle étoile", elle sent le confort douillet, bourgeois, je me suis dit — ça n'entre pas dans mes habitudes ni de philosopher ni de ruer dans les brancards, mais là, j'avais les nerfs en pelote et les pieds en compote, donc des excuses. Depuis ce matin que je m'étais fait virer de l’Algeco, l'avenir, je le sentais mal et ça me foutait en rogne. J'en avais plein les bottes. Et mon mal de crâne n'arrangeait pas les choses...
   Tchi, a éternouillé Camping Gaz.
   Je me suis assis sur le bord du trottoir et je l'ai regardé — sans penser à rien de précis.
   Il a reniflé à droite à gauche, levé la tête — il devait probablement sentir des trucs qui m'échappaient — puis est venu poser son derrière à côté du mien et n'a plus bougé : ça ne faisait pas l'ombre d'un doute, il m'avait adopté, il ne me lâcherait pas, je me suis dit.
   Avantage : fini la solitude.
   Inconvénient : ...
   Je me suis tourné vers lui : bon, j'ai dit, moi je veux bien te garder mais va falloir que tu te tiennes à carreaux, p'tit gars. Déjà que c'est pas facile, mais à deux, ça le sera encore moins, tu peux me croire. D'ailleurs, t'as vu ce que ça peut donner, non ? Hein, Mouchnik...? — Donc, profil bas, c'est pigé ?
   Tchi, il a éternué.
   Là, j'ai réalisé que son rhume avait l'air de lui passer, comme ça, tout seul, puisqu'au lieu de ses sempiternels Tichoupff il se contentait de brefs petits Tchi de temps à autres. Bon, d'accord, accompagnés tout de même de nuages de fumée — il faisait pourtant moins froid que Gare de Lyon— ici, au moins, on étaient dispensés de courants d'air — il avait peut-être un peu de fièvre, je me suis dit, mais qu'est-ce que j'y pouvais ? Pas d'aspirine pour mon mal de tête, comment aurais-je pu avoir de quoi faire baisser sa température... ?
   On est dans la rue, p'tit gars, j'ai continué. Tu ne peux compter que sur toi...
   Il a penché la tête
   Je suis sur qu'il avait compris. A ce que j'en sais, les bâtards sont bien plus intelligents que les pures races.
   Je me suis demandé si ça pouvait aussi s'appliquer aux humains...

*

   La pièce a atterri à quelques centimètres de ma main. Je n'ai pas sursauté, je l'ai regardé avec des yeux ronds. Puis j'ai tourné la tête. Sourire édenté radieux au cœur d'un visage plus fripé qu'un papier roulé en boule : une petite vieille.
   Ce n'est pas grand chose, je sais, elle a chevroté, mais si ça peut vous aider...
   Je n'ai pas pour habitude de faire la manche alors je me suis senti tout con, j'ai pas su quoi répondre même s'il était évident que "merci" aurait suffi...
   Tchi, a fait Camping Gaz, me tirant d'embarras — j'ai trouvé que les nuages de buée qui sortaient de ses narines prenaient de l'ampleur, sa fièvre grimpait-elle ? On ne m'a pas laissé le temps d'approfondir la question.
   Ooooh, mais vous avez un petit chien ? a gagatisé la généreuse petite vieille, comme il est mignon.
   La pauvre devait être myope comme une taupe, vu la façon dont elle a collé son nez contre celui de Camping Gaz pour lui gratter la tête Il a cligné deux ou trois fois de ses yeux de cocker pendant que la petite vieille lui débitait tout un laïus roucoulant gazouilleux — manifestement, il avait des problèmes de traduction, à un tel point que ça lui a coupé le sifflet : pas le moindre Tichoupff ni le plus petit Tchi. C'était mieux ainsi, j'avais craint que se reproduise le Mouchnik Incident...
   Elle s'est redressée en se tenant les reins et sans cesser de sourire, j'aurais pourtant parié qu'elle souffrait — une ombre de crispation avait brièvement figé les coins de sa bouche, quelque chose de furtif — je me suis levé vite fait pour l'aider. Je suis pas du genre Boy Scout, c'est juste que j'ai jamais pu supporter la souffrance.
C'est comme ça.
   Merci, jeune homme, a fait la petite vieille en posant une main sur mon épaule.
   Ca, c'était un geste auquel je ne m'étais pas du tout, mais alors pas du tout attendu, j'en suis resté scotché sur mon bout de trottoir, bras ballants et bouche ouverte pire qu'un jouet dont les piles sont nazes. Ca faisait une éternité qu'on ne m'avait pas touché. Effleuré, bousculé, ça oui, et plus souvent qu'à mon tour. Mais touché, comme elle venait de le faire... C'était si lointain que ça devait être un souvenir d'enfance. Et il est remonté brutalement à la surface, avec une énorme bouffée de chaleur : j'en aurais pleuré, tellement je me sentais bien.
   Tchi ? a fait Camping Gaz en me regardant par en dessous, un sourcil levé.
   Je lui ai fait signe que tout était OK, de ne pas s'inquiéter.
   D'où venez-vous ? a demandé la petite vieille sans lâcher mon épaule.
   Je serais infoutu de vous dire qui, d'elle ou de moi, se servait de l'autre pour ne pas tomber.

*

   En règle générale je n'aime pas raconter mon histoire. Pas par pudeur, ni que j'en aie honte. Plutôt à cause de l'invariable compassion qu'elle suscite. Qui me fait une belle jambe.
   En règle générale...
   Mais là, simplement parce qu'elle me l'avait demandé, je lui ai tout raconté, elle ne m'a pas interrompu, n'a fait aucun commentaire, ni le moindre signe de tête ou bruit de gorge.
   Davantage magnétophone qu'autre chose, je me suis dit quand j'ai eu terminé.
   Puis il y a eu un long moment de silence, de ceux qui donnent l'impression qu'il ne se passe rien, alors que c'est exactement le contraire.

*

   Ce n'était pas le Pérou, qu'elle nous a dit en s'excusant, rien qu'une chambre de bonne qui lui appartenait mais qu'elle ne parvenait pas à louer — car sans confort : pas de cuisine, WC et douche sur le palier, juste un lit, une armoire, un bureau et un lavabo sous la fenêtre.
   Pour moi, un palace.
   C'était ça, la chance. Le bonheur, un vrai beau bonheur, un conte de fées.
   Sauf que je m'étais toujours imaginé la fée un poil plus jeune que notre bienfaitrice — mais bon, on n'allait pas chipoter pour si peu.
   Je lui ai dit de ne pas s'inquiéter, que je trouvais ça parfait, qu'on s'arrangerait pour la cuisine, Camping Gaz et moi, mais que pour le loyer, en revanche, mon absence de moyens ne me permettait pas de.
   La petite vieille a rigolé au point que j'ai cru qu'elle allait se disloquer sur place, un os après l'autre, mais non, sa carcasse a résisté au séisme : on construisait solide, à son époque.
   Son fou rire passé, elle a eu un geste de la main comme pour chasser une mouche trop collante.
   Ne vous préoccupez pas de ça, elle a dit en plissant les yeux, vous êtes mes invités. Tous les deux. Le temps qu'il vous faudra — elle a fait demi tour et trottiné à petits pas menus vers la porte — et si vous manquez de quoi que ce soit, n'hésitez surtout pas à venir me trouver : j'habite au-dessus, qu'elle a ajouté.
   De l'index, elle désignait le plafond — Camping Gaz et moi on n'a pas trouvé de mots pour la remercier comme elle le méritait, on a tout juste réussi à hocher la tête. Tant de générosité, j'en avais du mal à avaler ma salive.
   Camping Gaz n'a même pas éternué.
   C'est dire !

*

   C'est ici, dans la chambre de bonne, que je l'ai baptisé Camping Gaz. Eut égard à son comportement de mère poule, je l'ai déjà dit, mais je vais expliquer.
   Camping Gaz fait chauffer mes boites de conserve.
   Camping Gaz fait bouillir l'eau de mon Ricoré matinal.
   Camping Gaz me réchauffe quand il gèle à pierre fendre — pas de radiateur, s'était excusée la petite vieille.
   Camping Gaz m'allume même mes cigarettes.
   Je le regarde faire et je me dis que Camping Gaz, ça lui va comme un gant : un Tichoupff et hop ! une flamme jaillit. Il maîtrise bien le truc, maintenant. Tchi, c'est pour allumer ma clope — Tichoupff, c'est pour chauffer l'eau ou la bouffe et Tiiichouuuuupffff fait gagner 10 degrés dans la chambre.
   La petite vieille m'a fait cadeau d'un toit, je me dis, Camping Gaz m'a offert la chaleur d'un foyer.
   Le rêve.

*

   Je ne suis toujours pas véto — je le nourris de croquettes pour chiens, ça a l'air de lui convenir — mais depuis peu, une question me tarabuste : comment vais-je appeler ce petit dragon trouvé Gare de Lyon une fois qu'il sera devenu grand ?
   Camping Gaz, ça fait un peu gamin, non ?
   Sans compter que ce jour là, on risque de se retrouver avec un nouveau problème de logement sur les bras...

Chapitre suivant : A-coup n.m