In Libro Veritas

Kaléidoscope

Par g@rp

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Table des matières
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Tamagotchi




   Un coup de talon avait suffi à faire taire le pixel piailleur.
   Un craquement, un écran noir. La poubelle comme sépulture. Rien d’insurmontable. Rien qui ne justifiait d’avoir tant attendu.
    Certes, il allait maintenant devoir consoler son fils de la perte brutale et douloureuse de l’animal virtuel. Sinon expliquer ce meurtre, du moins tenter de le justifier. A grands renforts de « je t’avais prévenu », de « tu n’as pas voulu m’obéir », de « nous étions bien d’accord. »
    Sournois.
    Quel parent ne l’est pas, un jour ou l’autre ?
    Sa tranquillité était à ce prix, le contraignant à dissimuler qu’il était à l’origine même de l’événement ayant finalement conduit au drame. Il avait fait plaisir au gosse pour mieux le peiner ensuite, une succession de coups de tête : l’achat de la bestiole, d’abord ; puis son euthanasie, sur une impulsion exaspérée. Trop tard pour reculer.
    Dans son coin, le gamin pleurait. Lui tournait le dos. Chagrin et incompréhension.
    « Je t’avais prévenu, Arthur. Tu m’avais promis d’obéir, tu ne l’as pas fait.
    - Pourquoi t’as tué mon Tamagotchi ?
    - Parce que je t’ai demandé de rester à table et que tu n’as pas obéi. Voilà tout.
    - Mais il m’appelait. Je devais y aller ! »
    Le père d’Arthur souffla : c’était reparti pour un tour.
    « Non, tu ne devais pas y aller, ce n’est qu’un jouet ! Nous étions bien d’accord : pas de Tamagotchi quand nous sommes à table !
    - Mais il m’appelait !
    - Et alors ? Tu y serais allé après.
    - Non, je devais y aller : il allait mourir ! 
    - Eh bien comme ça, il est mort pour de bon ! »
    Arthur regarda son père droit dans les yeux pendant quelques secondes. Puis tourna les talons et fila dans sa chambre. En pleurant.
    « Je te trouve vraiment dur avec lui, tu sais ? » fit la mère d’Arthur.
    Cette remarque en forme de simple constatation fit mouche. Son mari se renfrogna, sans desserrer les dents.
    Venu de la poubelle, une sonnerie aigrelette traversa l’atmosphère épaisse de la cuisine.
    Ces saloperies de pixels piailleurs sont sacrément coriaces, pensa-t-il.
    
    
*
    
    Le lendemain, on a autorisé Arthur à rendre visite à son père à l’hôpital. Il se sent un peu perdu dans cet univers blanc qui l’oblige à plisser les yeux, mais reste sagement assis sur la chaise qu’on lui a désigné, devant la porte de la chambre.
Il repense à la nuit précédente sans parvenir à remettre en ordre les évènements dont il ne garde qu’un souvenir d’agitation, de pas précipités : peut-être même a-t-il rêvé tout cela…
    La porte s’entrouvre. Une infirmière passe la tête. L’aperçoit et paraît soulagée :
    « Ah ! C’est toi, Arthur ?
    - Oui.
    - Tu peux venir voir ton père. Mais ne reste pas trop longtemps, d’accord ?
    - D’accord. »
    L’infirmière acquiesce et pose sa main sur l’épaule d’Arthur comme pour l’aider à franchir le seuil de la chambre. Il se retient de lui dire qu’il peut y arriver seul, qu’il est grand, qu’il a eu sept ans au mois de mars dernier.
    Au milieu de tout ce blanc, Papa paraît encore plus maigre que d’ordinaire mais Arthur préfère ne rien dire. Il s’agit certainement une illusion d’optique - il a appris cette expression à l’école, elle lui a bien plu.
    Arthur n’ose pas avancer de peur de déranger quelque chose, il y a tant d’appareils qui clignotent, tant de fils, de tuyaux qui relient Papa à ces machines, un assemblage aussi délicat qu’une guirlande de sapin de Noël. Il reste debout au centre de la chambre, les yeux écarquillés. Maman est sur une chaise à côté du lit, les yeux rouges comme lorsqu’elle oublie de mettre ses lunettes pour lire :
    « Approche, Arthur. Tu veux dire quelque chose à Papa ?
    - Oui, mais est-ce qu’il m’entend ?
    - Bien sûr mon lapin, seulement il ne peut pas te parler. Pas encore.
    - À cause des tuyaux ?
    - Pas seulement.
    - Mais qu’est-ce qu’il a, Papa ?
    - Les docteurs parlent de fractures multiples…
    - Il est tombé dans l’escalier ?
    - Justement, non. Je ne comprends pas, les docteurs non plus : ils sont persuadés qu’il lui est arrivé un accident… (Maman soupire.) Tu devrais lui parler, Arthur, l’infirmière ne va pas tarder à revenir te chercher, on ne doit pas le fatiguer.
    - Je sais, elle me l’a dit. »
    L’appareil à côté du lit émet un bip régulier d’horloge, c’est une sorte de gros magnétoscope avec un petit écran télé sur lequel défile une ligne verte qui ressemble aux montagnes qu’Arthur dessine parfois. Sauf que sur celles-ci, il n’y a pas de skieurs.
    De temps en temps, une autre machine se met à sonner, de la même façon que le Tamagotchi que Papa a écrasé hier. Arthur chasse cette pensée qui lui serre la gorge, s’avance vers le lit.
    Il n’aura pas le temps d’ouvrir la bouche, un vacarme infernal se déclenche. Effrayé, il recule :
    « C’est pas moi, j’ai touché à rien ! »
    La porte s’ouvre brutalement, l’infirmière se précipite vers les appareils qui piaillent de plus en plus fort, les consulte les uns après les autres, tourne des boutons, enclenche des interrupteurs. Puis ressort en courant :
    « Docteur, vite ! On est en train de le perdre !
    - Oh mon Dieu, non ! »
    C’est Maman qui vient de crier, elle a joint les mains devant sa bouche. On dirait qu’elle prie.
    « Veuillez sortir, s’il vous plait. On va s’en occuper, ne vous inquiétez pas. »
    Arthur et sa mère sont poussés hors de la chambre, doucement mais fermement. Arthur tente de résister. Les appareils clignotent frénétiquement. L’infirmière insiste, essaie de le raisonner, mais sa voix ne peut rivaliser avec les sonneries aigrelettes des machines. Arthur se débat, lui échappe, se précipite vers le corps immobile de son père. Elle le rattrape par un bras et l’entraîne au-dehors. Il criera tandis qu’on l’emmène de force à l’autre bout du couloir :
    « Laissez-moi, je dois y aller ! Il m’appelle, je dois y aller sinon il va mourir ! »
    L’infirmière secoue la tête et continue de pousser Arthur :
    « Allons, allons, calme-toi un peu. Ca te dirait que je te prête le Tamagotchi de mon fils pendant que tu attends en bas ? »
    
    
    Dans tout l’hôpital on se souvient encore du hurlement d’Arthur.

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