Tu et moi dans l'axe du coeur
Démon de midi...?
En quelque sorte.
Encore que chacun voit midi à sa porte − mais c'est effectivement un midi que je l'ai rencontrée, la coïncidence ne m'avait jamais frappée.
Pourquoi ce midi là plutôt qu'un autre − plus tôt − plus tard.
Quelque chose dans l'air ? − la saison ? − novembre n'est pas le printemps, le climat n'y est guère propice aux rencontres. Pourtant...
Je venais de fêter mes quarante ans − je refuse d'y voir un quelconque lien de cause à effet : aucun mécanisme à retardement dans ce changement de dizaine. Le « toc » de la petite aiguille passant d'une heure à l'autre, me poussant d'une année à l'autre, n'avait rien modifié à mon horloge interne. Non, j'étais le même qu'hier. Et que demain.
Je peux le dire aujourd'hui, les plus profonds changements obéissent à la règle de l'iceberg − le fameux coup du 1/8 qui dépasse.
*
Ti-Chee.
Un éternuement… ?
Ti-Chee.
Son prénom.
Peut-être signifie-t-il quelque chose que j'ignorerai toujours...?
*
« C'est beau, un homme qui lit. »
J'ai relevé les yeux − au ras de la couverture de mon livre − la patronne de L'Agora dans ma ligne de mire − une cible facile. Si mes prunelles avaient été des canons de fusils, elle serait déjà morte : un homme qui lit ne supporte pas qu'on le dérange.
Il n'empêche que je n'ai pas su quoi répondre − elle m'avait pris à revers − j'ai dû lui paraître nettement moins beau. Parce que ma mâchoire est tombée. Parce que je suis resté statufié, l'esprit vide et chamboulé, pendant une bonne et longue minute.
La patronne m'a finalement lancé un sourire, plus chaleureux que purement commerçant, puis a tourné les talons. Tout au long de son chemin vers les cuisines, sa petite silhouette ronde et nerveuse − je venais enfin de saisir le sens de l'expression « boule de nerfs » − a engueulé à tue tête et dans l'ordre : trois serveurs, une serveuse, le barman et, dans la foulée, le chef − son mari. Sacré tableau de chasse. Sacré tempérament...!
« Comme d'habitude...? »
J'ai sursauté.
Deux fois.
Deux coups au cœur.
Le premier : paradoxalement prévisible − j'avais l'esprit ailleurs, donc rien d'extraordinaire à être surpris par une voix d'ici.
Quant au second...
Le second me fut fatal. J'ai toujours entendu dire qu'on ne se remet pas d'une troisième attaque cardiaque : il ne m'en a fallu que deux. Mais coup sur coup. En rafale, en somme.
Imparable.
A la réflexion, la seconde en valait largement deux.
*
Je ne crois pas au coup de foudre.
La preuve, si ce... phénomène ? existait, il aurait dû se produire la première fois que je suis entré à L'Agora. Pas des mois plus tard. A moins que, telle la météo, il nécessite certaines conditions pour. Peu importe.
Je ne crois pas au coup de foudre, ce n'est donc pas de l'amour qui me tomba dessus au deuxième sursaut ce midi là. Tout au plus fus-je ébloui par un visage dont la beauté ne m'avait jamais frappé auparavant. Un visage, un corps, un style...
Ti-Chee était tout cela.
Ti-Chee était unique.
Comment se remettre d'une telle révélation ?
Pour la deuxième fois en cinq minutes je restai bouche bée, au risque de passer pour un demeuré.
« Comme d'habitude ? » insista Ti-Chee avec un demi sourire.
Un rayon de lumière accrocha le percing qui ornait son nombril : un scintillant clin d’œil complice. Un signe.
Je ne savais où porter les yeux − ne pas me trahir − mais toute mince et souple qu'elle m'apparut, Ti-Chee emplissait mon champ de vision − aucune échappatoire.
Elle me tenait.
Elle n'allait pas me lâcher.
La main de Ti-Chee effleurant la mienne pour substituer un couteau à viande à celui en inox sur le coté droit de mon assiette acheva de m'achever. Ce geste aurait pu n'être que fortuit s'il n'avait duré plus longtemps que ce que le hasard autorise. Si ses yeux n'avaient pas été plongés dans les miens. Un regard noisette tirant sur le doré.
Elle a glissé le couvert superflu dans la poche de son tablier de serveuse − cette sorte de mini jupe chargée comme une cartouchière − sans cesser de me regarder. Penchée sur moi. A une distance beaucoup trop réduite pour être encore réglementaire. Tout Ti-Chee m'envoyait des signaux. Un message codé ? Du morse ? Si j'avais été aveugle j'aurais tendu les mains vers elle pour y déchiffrer du braille − avec délice.
Lorsqu'elle s'est finalement écartée − sa patronne naviguait dans les parages − j'ai tendu la main pour la retenir − mon regard a croisé dans les mêmes eaux que celui de la boule de nerfs − mon bras a dérivé en direction du livre sur la table - à quelques centimètres du nombril, du ventre doré, de − mes doigts échouant sur la couverture, enserrés dans une camisole de bienséance : nous étions en public.
J'ai senti mes oreilles chauffer − je devais rougir.
A moins que quelqu'un n'ait arrêté la clim...?
*
« Tu es moi. »
Ce n'est pas une question. Ni une affirmation.
Une énigme ?
« Tu es moi. »
Lorsque Ti-Chee me dit cela, l'air sérieux, je comprends que nous sommes faits l'un pour l'autre. Ou plutôt que je suis fait pour elle. Au point d'en devenir elle, si je traduis correctement son expression.
« Tu es moi. »
Je souris et hoche la tête.
*
Jour après jour, j'ai pris davantage de temps pour déjeuner.
Mais j'étais désormais incapable de me concentrer sur mon livre. Qui devint pur alibi : pour la patronne de L'Agora je restais « l'homme qui lit » − en réalité mes yeux s'envolaient au-dessus des mots, des phrases, des lignes, des pages pour se poser sur la divine Ti-Chee. Et ne plus la quitter.
Mon petit manège enchanteur aurait pu attirer l'attention si je n'avais été un homme d'habitudes. Prévisible. J'avais toujours pris le même plat, toujours lu le même livre − ce qui ne pouvait surprendre tant du fait de l'épaisseur de l'ouvrage que de son grand format.
Toutes les chances étaient de mon côté.
J'offrais l'apparence de celui qui mange dans le salon particulier de la littérature, alors que je dévorais littéralement Ti-Chee.
Jour après jour.
Sans la moindre lassitude.
Jusqu’à connaître sa silhouette par cœur - sa démarche par cœur - son visage par cœur - son image - et de l’emporter en moi jusqu’au lendemain.
J’en vint à haïr les week-end et jours fériés qui m'écartaient d'elle.
Deux mois s'écoulèrent ainsi avant que le démon de midi ne sonne à ma porte. A l'instant précis où l'image de Ti-Chee ne suffisait plus à me rassasier. Où trop imaginer tuait mon imagination. Où mon cœur réclamait du concret. A corps et à cris.
Cet instant ? Un week-end. Précisément.
*
« Tu hais moi. »
Ca ne peut être une affirmation.
Une question ?
« Tu hais moi ? »
Lorsque Ti-Chee me demande cela, l'air grave, je comprends que nous sommes faits l'un pour l'autre, au point de n'être jamais rassasiés. De devoir nous repaître l'un de l'autre à jamais.
Ad libidum.
Ad nauseam...?
Je souris et secoue la tête. Ti-Chee a de drôles d'idées.
Elle aurait pu dire : « haï, aime moi »...
*
Elle ne portait ni pantalon noir moulant ni t-shirt blanc trop court - son uniforme de serveuse - et j’avais l’esprit ailleurs. Donc des excuses pour ne pas la reconnaître.
L’insistance de son regard a chatouillé ma nuque - je me suis retourné.
J'ai cru voir double.
L'image féline de Ti-Chee se faufilant entre les tables de L'Agora s’est d’abord troublée, puis a coïncidé une fraction de seconde, avant de s’effacer devant cette jeune eurasienne qui me souriait - rame MB 05 - ligne 2 - 15:33:03 - un samedi.
Je n'en suis pas revenu.
Ti-Chee non plus.
Au point de bafouiller/balbutier/hoqueter, incrédules d'être enfin réunis - et en toute liberté :
« Tu es...?
- Moi...? »
*
Durant les six mois qui ont suivi ce samedi, nous avons rattrapé le temps perdu. Donné corps à nos rêves…
Corps. Accords. Et à cris - l'ai-je déjà dit ?
Six mois merveilleux, quelque part bien au-delà de l'arc en ciel, un vrai conte de fées. « Qui a peur du grand méchant loup ? » nous demandions-nous en riant, insouciants petits cochons lovés sous la cabane de leurs draps.
Six mois de nuits de Chine, comme dit une vieille chanson.
C'est durant ces nuits d'ailleurs que j’ai repris la plume et l'encre de Chine pour tracer le portrait de Ti-Chee - cet éternuement dans ma vie calibrée de quadra.
Elle a pris la pose en me regardant par dessus son épaule, son corps en virgule sur la page des draps - existait-elle vraiment ? me suis-je demandé tandis que crissait la plume esquissant les pleins et les déliés de ses courbes - j’avais du mal à croire en ma chance.
J’avais presque terminé lorsque je remarquai un détail qui m’avait jusqu’alors échappé : un minuscule tatouage.
Un papillon.
Posé quelques centimètres sous l’omoplate gauche de Ti-Chee.
Un papillon… ?
« Tu connais la théorie du chaos ? » lui ai-je demandé.
Elle a éclaté de rire - son dos ondulait sous l’effet d’un tsunami hilare - les ailes du papillon tatoué suivant le mouvement.
Le battement d’ailes du papillon…?
J’ai chassé cette pensée parasite en parachevant mon esquisse de vifs coups de plume.
*
« Tuez-moi. »
Ni une affirmation, ni une question : un ordre - une énigme tout de même…j’ai dû mal comprendre - son accent et sa grammaire déficiente, probablement. D’autant plus qu’elle ne me vouvoie jamais - sauf à L’Agora, lorsque je rendosse mon costume de client lambda : notre couverture - la boule de nerfs n’admet pas que son personnel fraie avec la clientèle.
« Tuez-moi ! »
Je me fige, je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre. J’ai peur de comprendre.
« Tuez-moi ! » s’emporte-t-elle.
Ti-Chee pose ses mains sur mes épaules et m’attire à elle, me fusille de son regard noisette virant au noir - elle ne plaisante pas.
Je me dégage vivement - je viens de frissonner.
Cette fois-ci, c’est à mon tour de l’empoigner par les épaules - je prends toutefois soin d’éviter toute brusquerie tant je la sens à l’état instable d’un explosif qu’on ne doit ni chauffer ni heurter.
« Pourquoi, Ti-Chee ? N’es-tu pas heureuse ? »
Elle tourne la tête, comme torturée par la réponse qu’elle s’apprête à faire - bon Dieu ! mais que lui arrive-t-il donc ? - puis me regarde à nouveau.
Longuement.
Avant de m’assassiner d’une phrase aux mots tranchants, sèche et froide comme une lame de guillotine :
« Nous avons atteint les limites de notre rêve. Le cauchemar ne peut que commencer. Comment dit-on, lorsqu’on se marie ?
- Pour le meilleur et pour le pire ? »
Je me mords les lèvres d’avoir répondu si vite - trop vite. Ti-Chee saisit la balle au bond. Ce que je craignais.
« C’est ça. Nous avons commencé par le meilleur. Le pire va surgir. Le battement d’ailes du papillon, vous vous souvenez ? La théorie du chaos - je me contente de hocher la tête, je crains de comprendre - Vous aviez raison. Un battement d’ailes de papillon, une catastrophe de l’autre coté du globe. »
Et de son index, elle désigne son cœur.
Dans l’axe exact de son tatouage.
*
Serait-elle folle ?
Une vague de colère, née de son pessimisme, me secoue de la tête aux pieds. Sans parler de son vouvoiement qui m’agace. J’ouvre la bouche, m’apprête à montrer les crocs pour protéger mon bonheur. Pour la protéger de moi - je n’ai jamais rien su lui refuser.
Ti-Chee est plus rapide :
« Tuez-moi, et nous poursuivrons le rêve à jamais. Puisque tu es moi, puisque tu n’hais pas moi. »
Elle m’embrouille.
Je ne maîtrise plus rien.
Je ne suis qu’un faible.
Un faible pour elle.
*
Ti-Chee me tourne alors le dos - le rideau de ses cheveux masque ses omoplates - de sa main droite, elle dégage son épaule gauche, m’offrant l’arc de son cou.
Tandis qu’apparaissent les ailes du papillon, qui palpitent au rythme de son cœur.
Je me sens blêmir - jamais je ne…
Par dessus son épaule, son regard noisette vient me persuader du contraire. Ti-Chee me sourit et murmure :
« Tu es moi. Pour toujours. »
Il me semble répondre quelque chose d’aussi niais que :
« A la vie, à l’amour. »
*
Je viens de fêter mes quarante et un ans.
Le « toc » de la petite aiguille passant d’une heure à l’autre ne modifie rien à mon horloge interne. Ne déclenche aucun mécanisme à retardement. Je suis toujours un homme d’habitudes.
Prévisible.
Hormis que je dissimule à présent une part de féminité en moi.
Et un minuscule papillon tatoué sous l’épaule gauche.
Et que tout le monde me plaint d’éternuer aussi souvent - doux leurre destiné à donner le change.
Ti-Chee…
Ailes... Émois... Douceur d’un KO.
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