In Libro Veritas

Kaléidoscope

Par g@rp

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Table des matières
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Les Co-incideurs



   « On sait que toute attention fonctionne comme un paratonnerre. Il suffit de se concentrer sur un terrain déterminé pour que de fréquentes analogies accourent d’extra muros et sautent l’enceinte de la chose en soi, ce que l’on convient d’appeler coïncidences, trouvailles concomitantes - la terminologie est vaste. »
   On ne m’ôtera pas de l’idée que l’auteur de ces mots avait une conscience aiguë de notre existence. Il arrive que cela se produise. Parfois. Rarement. Par pure coïncidence, en somme. Alors qu’en réalité, nous sommes là pour les débusquer, les provoquer.
   Nous traquons ces fréquentes analogies accourant d’extra muros.
   Appelez-nous coup de pouce du destin.
   Appelez-nous anges, si cela trouve grâce à vos yeux. Ou même dieux, mais en aucun cas démons : nous ne sommes pas des agents du Mal.
   Nous appartenons à la Corporation des Co-incideurs.

   
   « Nous avons réduit le monde en pièces mais nous n’avons aucune idée de ce que nous devons faire avec les morceaux. »
   Là encore, coïncidence. Celui-ci n’a sans doute jamais su qu’il venait de transcrire ce qui, à quelques mots près, avait initié notre Corporation. A quelques mots près car nous n’avons pas mis votre monde en pièces, mais l’idée est là.
   Nous, nous savons quoi faire avec les morceaux.
   Certains morceaux.
   C’est ça, l’idée.
   Nous travaillons avec les instants dépareillés auxquels vous avez réduit vos siècles et vos années et vos jours.
   Appelez ça un puzzle.
   Un puzzle dont personne ne connaît ni le nombre ni la forme des pièces, un puzzle infini.
   Nous cherchons des pièces à emboîter.
   Vous pouvez aussi imaginer un Polaroid prenant un cliché, disons, toutes les dix secondes. Une infinitude d’instants dépareillés : telle est notre matière première, pour faire simple.
   Imaginez encore qu’en manipulant ces centaines de milliers de clichés, qu’en en plaçant deux cote à cote vous parveniez à créer…un lien. Même infime. Surtout infime. Infime et bref. Deux Polaroids concomitants par un coté font une coïncidence.
   Et bien nous sommes là pour ça.
   Nous sommes derrière ces dix secondes.
   Nous manipulons les Polaroids de vos vies. A tous. A chacun.
   Appelez ça Rubik’s Cube. Nous cherchons deux couleurs identiques.
   Le tout est que ça coïncide, ne serait-ce qu’une fois de temps à autre. Ne serait-ce que dix secondes. Nous ne sommes pas payés au rendement. Ni au résultat. Nous ne sommes pas payés du tout.
   Effectivement, vous pourriez nous appeler anges…
    J’ai entendu dire qu’on naissait Co-incideur. C’est possible. Fort possible. Pour ma part je n’en mettrai pas ma main au feu. Je dis : c’est possible.
   Appelons ça un doute.


   Pour m’entretenir avec vous, on m’a demandé d’être pédagogue. De faire simple.
    C’est ça, l’idée.
   On m’a demandé de meubler, le temps que mes collègues réparent le truc. Ils sont doués et rapides, nous n’avons qu’une fenêtre très courte. Ce qui n’aurait jamais dû se produire, d’ailleurs.
    Mais cela arrive. Parfois. Rarement.
    La preuve : logiquement, vous ne devriez pas nous entendre. Vous n’êtes pas davantage supposés soupçonner notre existence.
    Appelez ça une bavure.
    Ou encore bug, ou dérapage. Il ne suffit pas de créer des coïncidences, encore faut-il les maîtriser. Or personne n’est infaillible.
    C’est ça, le hic.
    Il y a des dérapages incontrôlés. C’est inéluctable.
    Je sais de quoi je parle, j’ai déjà dérapé.
    Avant que mes collègues ne terminent terminé, je devrais avoir le temps de vous raconter le plus célèbre des bugs.
    Le mien.
    
    
    Il nous arrive parfois de laisser échapper quelques coïncidences, un cliché qui aurait pu… Non, vous ne sentez rien. Presque rien. Par exemple : vous êtes dans la rue et soudain vous vous retournez sans savoir pourquoi.
C’est tout.
    Ca, c’est ce que vous appelez une impulsion.
    Nous appelons ça un acte manqué.
    Rien de dramatique, vous en conviendrez.
    D’autant plus si l’on considère le nombre d’images que nous manipulons. Parce que, pour ne rien vous cacher, nous travaillons non seulement sur Polaroids mais aussi sur images télévisuelles.
    Comment peut-on faire coïncider des images cathodiques ?
    Enfantin.
    Nous visualisons plusieurs chaînes à la fois, au niveau mondial - nous sommes bien équipés.
    Lorsqu’on travaille à la section Audiovisuel, on tend la main de temps en temps vers l’écran. Sans le toucher. On entend alors une sorte de grésillement et le tour est joué : quelque part ça coïncide.
    Ou ça a coïncidé. Même si ça ne devrait pas.
    Nous ne sommes pas censés faire coïncider le passé. Uniquement le présent. A la rigueur le futur. Mais le passé, non. A cause des incidences potentielles.
    Faire coïncider ne veut pas dire modifier.
    C’est ça, La Règle.
    Mais mettez-vous deux secondes à la place des équipes de la section Audiovisuel. Il arrive nécessairement un moment où ils deviennent incapables de différencier une image en direct d’une image d’archives. Et les voilà s’imaginant bricoler une coïncidence alors qu’ils déclenchent un Big Bug ! Et tout s’enchaîne : passé modifié, présent chamboulé, futur incertain. L’alarme se déclenche. Branle bas de combat ! Tous les Co-incideurs sur le pont ! Mission : faire coïncider des évènements de ce présent modifié de façon à le re-modifier pour qu’il redevienne ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être - tout le monde suit ?
    Et là, toutes les équipes s’y collent. On transpire dur…
    Non.
    Nous ne pouvons pas transpirer.
    Nous sommes intangibles.
    Vous ne pouvez nous voir.
    Mais ne nous appelez pas fantômes. A moins de souhaiter une sale coïncidence, de celle qui vous efface de la surface du globe… Vicieux, non ?
    Ne craignez rien.
    Nous n’avons pas le droit d’attenter à votre intégrité physique.
    Ca aussi, c’est La Règle.
    Revenons plutôt au Big Bug.
    J’en ai déclenché un beau lorsque je faisais partie de la section Audiovisuel. Je suis certain que vous en avez entendu parler. C’est - du moins me semble-t-il - l’un des événements télévisuel le plus important chez vous, avec les premiers pas de l’homme sur la Lune.
    Cet événement… un Big Bug.
    Et par ma faute.
    Quoique…
    On travaille en binôme, à l’Audiovisuel. Paraît-il pour limiter les risques. Je faisais équipe avec C-999.
    C’est pourquoi je dirais volontiers : torts partagés.
    
    
    Je me frappais un western série Z-n. Image par image. Il semblerait que nous soyons génétiquement modifiés pour appréhender chacune des 24 images existant dans une seconde de vos programmes. Ne me demandez pas comment ni par qui. C’est un fait. Je le sais. On me l’a dit. En l’occurrence C-999, qui est beaucoup plus ancien que moi.
A ce qu’il dit. Encore que C-999 passe son éternité à déconner, à tel point qu’on ne sait jamais où est le vrai du faux, avec lui.
    Passons.
    Bref, western série Z-n, barbant à souhait, rétine soumise au stroboscope en 75 MHz, au bout d’un temps que je serais incapable d’évaluer, mes yeux ont commencé à larmoyer. Comme tout un chacun. Comble de malchance, pas moyen d’accélérer vers un programme plus intéressant.
    Ca aussi, c’est La Règle.
    A coté de moi, C-999 visionnait - coup d’œil dans sa direction - les actualités, il avait l’air de s’éclater autant que moi. Ses images étaient pleines de monde, de voitures officielles avec des drapeaux : suant. Il a tourné la tête, a regardé 48 des images qui m’étaient dévolues, fait une grimace, soupiré.
    Sur mon écran, plein cadre, le méchant dissimulé derrière une fenêtre surplombant l’unique rue du village épaulait sa carabine - c’était d’un classique ! - quand C-999 a froncé les sourcils et tendu un doigt - au mépris de La Règle de la Corporation, vous allez comprendre - vers quelque chose qu’il venait de remarquer. Au même instant, je faisais de même.
    Une stupide coïncidence.
    La faute à pas de chance.
    Nos bras se sont croisés.
    Quand on a réalisé, il était trop tard. On venait d’interférer.
    Ca, c’est mal.
    Un éclair a jailli. De l’énergie pure, ça ne pardonne pas. Pile poil au moment où il pressait la détente, mon méchant s’est
de facto retrouvé propulsé dans les actualités du poste à C-999.
    La bavure majuscule.
    On s’est tous les deux penchés sur son écran quand la foule s’est mise à hurler.
    Quand la femme en tailleur rose a escaladé la banquette arrière de la voiture de tête pour grimper sur le coffre, à quatre pattes, sans lâcher son petit sac à main rose bonbon.
    Puis plus rien.
    Nos deux postes venaient d’imploser.
    Encore une tuile. La loi des séries.
    Je crois que chez vous, grosso modo, ça a dû se produire en 1963.
    On n’a jamais pu rattraper le coup…