Les coups et les couleurs
Pour certains membres du corps enseignant, décrire les élèves de leur collège relève du topos - pour les mêmes, ceci dit entre parenthèses, l’enseignement est un sacerdoce : ils sont curés de campagne alors qu’ils auraient tant souhaité être archevêques, fin de citation - ce qui est loin d’être idiot.
Ainsi, l’habillement de leurs ouailles est à ce point stéréotypé que certains chefs d’établissements sont tentés de l’imposer comme uniforme… si en entendant le mot « uniforme » les élèves ne sortaient leurs revolvers.
Je plaisante.
Et je m’égare.
Topos, disai-je.
Il est indéniable que l’on retrouve, à l’identique ou presque, au fil des générations : le costaud - plus grand et plus fort que ceux de son âge -, le petit gros - vivant l’enfer en tant que souffre douleur attitré du précédent, un enfer puissance dix pour peu que la nature l’ait condamné à porter des lunettes -, et le maigrichon rêveur plongé dans ses romans ou occupé à dessiner. Variante : un petit gros cumule parfois lunettes et rêverie, auquel cas il arrive alors que le maigrichon dérouille davantage - splendeur et misère des coutumes locales, voire principe des vases communicants. Une chose est sure, en revanche, nulle trace de grand costaud à lunettes plongé dans un Jules Verne. Pas davantage un crayon à la main sauf à vouloir le planter dans l’œil d’un autre pour un simple regard de travers.
Topos toujours que cette cour de collège dans le coin le plus reculé de laquelle, savamment à l’écart de ses camarades, tout entier focalisé sur un ailleurs dont les autres sont incapables ne serait-ce que de soupçonner l’existence, un maigrichon - sans lunettes - dessine dans un cahier à spirales qui ne le quitte jamais. Il ne voit personne et vice versa. Ce qui lui a toujours garanti une relative tranquillité.
Du moins jusqu’à aujourd’hui.
Quand la cloche a retenti, et avant de quitter la salle de classe, Michel Angelico a comme de coutume attendu que la meute dévale les escaliers en braillant puis se répande aux quatre coins de la cour. Il a ensuite lentement descendu l’escalier, tandis qu’au dehors les premiers regroupements s’effectuaient : partie de foot d’un coté, initiation au tarot de l’autre, ligue cigarettes aux toilettes, conspirations féminines à l’ombre du gymnase… - topos de nouveau. Puis, après un discret slalom entre la bonne dizaine d’îlots compacts ainsi formés, trop occupés pour s’attacher à sa frêle silhouette, il s’est dirigé vers le banc le plus à l’écart, adossé à la haie de pyracanthes. Là, Michel Angelico a inspecté les alentours de deux ou trois coups d’œil furtifs et ouvert son cartable.
A gestes mesurés il en a extrait son cahier de dessin personnel - et top secret -, l’a posé sur ses genoux, avant de passer à l’étape suivante : sa boite de crayons de couleur.
Des Caran d’Ache.
Mais pas n’importe lesquels : des Prismalo. Des semaines et des semaines d’argent de poche.
Une grande boite métallique de 36 crayons dont il suffit de mouiller la mine pour faire comme de la peinture, il n’a jamais regretté son sacrifice.
Parfaitement alignés dans l’écrin blanc de la boite, disposés de façon à respecter la gamme chromatique, ils ont accroché un rayon de soleil en un clin d’œil complice, Michel Angelico a souri.
Refermé son cartable.
Déposé celui-ci au pied du banc.
Ouvert son cahier à la recherche d’une page blanche sur laquelle élaborer la mise en images de ses histoires intérieures. La cacophonie de la cour a reflué face à la force de concentration du maigrichon s’apprêtant à œuvrer.
Michel Angelico n’a rien vu ni entendu de la bagarre.
N’a pas su que Mouchnik s’en était une fois de plus pris à Baril, lui brisant les lunettes sur le nez d’un coup de boule à l’efficacité effroyable.
Un éclat de verre avait entaillé l’arcade de Baril, ça pissait le sang, l’infirmière avait rappliqué en courant, rameutée par le pion, tandis que Mouchnik s’éloignait mains dans les poches en sifflotant, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession, sa bande pouffait « t’as vu comme il se l’est explosé, le gros Baril ? », justement le gros pleurait, des larmes sanguinolentes dévalaient ses joues, transformaient son T-Shirt blanc en toile pointilliste, l’infirmière beuglait « vous n’êtes que des brutes ! » tout en désinfectant la plaie, et Baril a hurlé « ça piiiiiiique ! », et le pion a entrepris son enquête au cœur d’une foule bizarrement devenue amnésique ou aveugle, puis la cloche a retenti, déclenchant une superbe envolée de moineaux.
Immergé dans sa tranquillité, Michel Angelico avait eu le temps de crayonner deux cases de sa bande dessinée : une histoire de super héros - maigrichon dans le civil, bardé de muscles une fois revêtu son costume aux couleurs éclatantes.
Il contempla ses dessins, sourit - honnêtement, il les trouvait bons - puis referma le cahier, le rangea dans son cartable, bien parallèle à la boite de crayons.
Ne remonta en classe que bien après les autres.
Sans se douter que ce jour là, après la cantine, tout allait basculer.
Sa tranquillité allait voler en éclats par la faute d’un grain de sable venu se loger dans les rouages de cette mécanique lui ayant toujours assuré une transparence salvatrice. Un grain de sable aux longs cheveux châtain clair, aux yeux bleus. Une silhouette menue. En l’occurrence la plus belle fille du collège.
Michel Angelico mangeait au premier service ce qui lui laissait tout le temps de se consacrer à ses dessins avant que les cours reprennent.
De nouveau sur son banc attitré, il attaquait l’esquisse de sa troisième case, cela n’allait pas être facile, il souhaitait utiliser un cadrage particulier, une sorte de contre plongée. Mais si dans sa tête l’image s’avérait d’une netteté irréprochable, sa main peinait à la reproduire. Michel transpirait. Fronçait les sourcils. Râlait seul. Maudissait sa maladresse.
A l’autre bout de la cour, la bande à Mouchnik traînait son ennui du coté des toilettes des filles, en désespoir de cause : les parents de Baril étaient venus récupérer leur fils, quelqu’un avait entendu parler de « points de soudure », on ne le reverrait pas de si tôt, les pions guettaient Mouchnik du coin de l’œil dans l’espoir d’un flagrant délit qui lui vaudrait enfin le conseil de discipline.
Le crayon de Michel traça une série de lignes, hésita un instant avant de revenir forcer les traits…Bon sang ! Ca y était ! Il la tenait enfin cette -
- Qu’est-ce que tu dessines ?
Face à lui, à contre jour, une silhouette qu’il ne reconnut pas.
- Pardon ?
La silhouette soupira. Dans tout le collège Michel Angelico passait pour un distrait (invariable appréciation des professeurs sur ses bulletins trimestriels), un débile (immuable appréciation des élèves, à l’origine de laquelle se trouvait Mouchnik en personne) ne comprenant rien, incapable d’aligner trois mots, un maigrichon aux bras en ailes de poulet se foutant du foot. Cette image de marque à tout le moins peu flatteuse, Michel s’en était accommodé sans peine : on ne cogne pas sur les débiles, on se contente de les mépriser, on se souvient à peine de leur nom. Ce qui lui convenait parfaitement. Toujours le sacro-saint principe de la relative tranquillité.
- Tu dessines ? insista la silhouette. Tu me fais voir ?
Michel Angelico plaqua un bras sur son esquisse avec une précipitation telle qu’il bouscula sa boite de Caran d’Ache, il la rattrapa de justesse.
- Hein ? Oh ! Non… non, non ! Je… Ce n’est pas terminé…
Il avait la bouche aussi sèche et pâteuse qu’après une crise de foie. Un début de mal de tête.
- Allez, sois sympa. C’est quoi ?
Si Michel ne souhaitait pas en entendre davantage et commençait à rassembler ses affaires, la silhouette, quant à elle, n’était pas disposée à en rester là. Aussi fit-elle rapidement le tour du banc, ne laissant à sa proie d’autre solution que de resserrer son cahier contre son torse.
- Fiche-moi la paix, dit-il en se retournant vers…Florence ?
Il pâlit, déglutit avec peine, cramponné à son cahier tel un naufragé à sa bouée, elle lança une main dans sa direction, il sursauta pour lui échapper, manqua de tomber du banc, reprit son équilibre tant bien que mal, se sentit pris au piège…
- Allez, quoi ! C’est une BD ? C’est ça ? reprit-elle sans cesser de lui tourner autour.
- Laisse-moi tranquille, je te dis !
- Mais fais voir ! Ca a l’air vachement bien dessiné…
Le combat dura bien cinq bonnes minutes…
Michel Angelico tournoyait sur lui-même, véritable globe terrestre cherchant en vain à se débarrasser d’un de ses satellites, Florence tendait une main, puis l’autre, tentait de lui arracher son cahier, riait, s’amusait de lui comme d’un chiot refusant qu’on touche à son jouet, il secouait la tête, « Non, j’te dit, laisse-moi tranquille à la fin », « Allez, fais voir », « Arrête ! C’est pas drôle ! »
…jusqu’au moment où elle crut bon d’appeler ses amies à la rescousse, d’une voix perçante, beaucoup trop perçante, qui devait s’entendre jusqu’à…
…l’autre bout de la cour Mouchnik tourna la tête.
- C’est quoi ce bor…
Il ne put terminer sa phrase.
Instinctivement, ses petits yeux plissés s’étaient braqués dans la direction d’où provenait le raffut. Il faillit s’étrangler en découvrant le curieux ballet qui se déroulait autour du banc le plus éloigné, et surtout en reconnaissant qui en faisait partie. N’importe quel garçon l’aurait reconnu, d’ailleurs, à quelque distance que ce soit.
Mais que fichait-elle ? Pourquoi s’agitait-elle comme ça ?
Mouchnik pivota vers ses acolytes, « tellement vert de rage qu’il en était écarlate » (sic) raconterait plus tard un des pions.
- Qu’est-ce qu’elle braille, là ?
Villaret et Lambert se dévisagèrent un instant : leur chef était-il devenu sourdingue ? Beguin, lui, ne se demanda rien, trop occupé qu’il était à chercher une victime potentielle pour la bande, c’était son rôle. Beguin dit « le rabatteur », dit aussi « le rat ».
- Qu’est-ce qu’elle braille ?
Mouchnik avait attrapé Lambert par le col et le secouait violemment, en proie à une de ses coutumières et soudaines crises de démence. Aucun des deux autres membres de la bande ne protesta : les poings de Mouchnik passaient aussi pour être imprévisibles…
Villaret se chargea de retranscrire ce qu’il captait en provenance du banc, Lambert gargouillait trop pour en être capable.
- Heu… « Fais-moi voir »… « Attrapez-le, les filles ! »… « Arrachez-le lui ! »…
Mouchnik écarta les doigts sans se préoccuper de la façon dont Lambert allait retomber sur le sol, puis, mâchoires crispées, tête dans les épaules, menton contre la poitrine, les yeux dardant des éclairs de haine, soufflant par les narines, fonça droit vers le banc où la plus belle fille du collège s’amusait avec ce débile de…de…ce tellement crétin qu’on peut même pas se souvenir de son foutu nom !
- Bougez-vous, lança Villaret en relevant Lambert, ça va saigner ! Va y avoir fiiiiiiiiiladeeeeee !
Beguin sourit. Il lui manquait une dent sur deux.
Au milieu de la horde de filles déchaînées Michel Angelico défendait son précieux cahier de toute la force de ses maigres bras. Le dessin, les couleurs, sa BD, c’était toute sa vie. Pourquoi cette fille avait-elle tout à coup besoin de s’intéresser à ça ? Pourquoi ne continuait-elle pas à parler garçons, ou mode, ou stars avec ses copines, bon sang ! Qu’elles lui fichent la paix nom d’un -
Un coude lui percuta accidentellement l’estomac.
Michel Angelico se plia en deux, souffle coupé, et lâcha sa boite de Caran d’Ache.
Ce fut comme si quelqu’un venait d’enclencher le ralenti.
Ce fut comme une torture raffinée distillée avec une lenteur calculée.
Il vit la lente chute de la boite, couvercle ouvert, déployé tel les ailes d’un papillon blessé.
Il vit ses crayons s’éparpiller, marins abandonnant leur navire en train de sombrer.
Il vit la boite se fracasser au sol.
Il vit la boite rebondir en une lente agonie de convulsions.
Il vit une vingtaine de ses Prismalo - des semaines et des semaines d’argent de poche - engloutis par la bouche d’égout…
Il vit certains de ses Caran d’Ache disparaître dans les poches des filles, chapardés…
Un autre encore atterrir, après un interminable vol plané -
…il hurla un long «Non !» désespéré qui figea les filles…
- sous une énorme chaussure à bouts ferrés.
Qui le coinça.
Le fit rouler d’avant en arrière.
L’écrasa d’un coup sec.
Plus de ralenti, juste le craquement sinistre du crayon brisé qui éclate en esquilles tranchantes.
Michel Angelico s’est figé. Il ne peut déglutir. Ses crayons…
Sans relever la tête il sait à qui appartient ce pied, comprend que c’en est fini de sa relative tranquillité de maigrichon rêveur mais s’en moque. Rien ne peut lui faire plus de mal que la perte de ses inestimables Caran d’Ache. Des Prismalo. Des semaines et des…
Le premier coup de pied le cueille au menton - dommage qu’il n’ait plus son matériel pour reproduire le feu d’artifice de couleurs qui explose dans sa tête, pense-t-il au cœur de la douleur…
Un véritable chef d’œuvre…
Quel talent, ce Mouchnik !
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