Signé Vénus
1
Je reçois son premier message ce matin vers 10 heures et je dois le relire trois fois pour me persuader que je ne rêve pas.
« Cher Lucas,
Nous ne nous connaissons pas mais je tenais à vous dire combien j’ai apprécié vos interventions dans les forum de notre Intranet.
Voilà, c’était juste un message comme ça, en passant, gratuitement. »
Je regarde mon écran en clignant des yeux, plusieurs fois, comme le poisson qui découvre l’être humain depuis son aquarium. La signature est des plus simple : Vénus.
Là, j’esquisse un rictus mi-suffisant mi-moqueur.
« Vénus ? On se croirait revenu au bon vieux temps du minitel rose. Pourquoi pas Vanity, pendant qu’on y est ? »
J’ai dû parler à voix haute parce que toutes les têtes se tournent vers moi et je passe l’heure qui suit à raconter cette anecdote à tous ceux qui passent par mon bureau.
J’en ai la tête qui tourne.
*
A midi, je descends déjeuner, seul, à l’Agora, un bouquin sous le bras.
Il règne dans la brasserie une atmosphère de hall de gare Victorienne tant par le brouhaha des conversations et des couverts qui s’entrechoquent que par les piliers métalliques qui soutiennent le haut plafond voûté. Le bruit ne me gène pas : j’y suis habitué.
Je mange l’esprit ailleurs, mâchonnant et mâchonnant encore le message « gratuit » de Vénus. Dois-je y répondre ? Mon éducation me hurle que oui, ma raison se révolte à cette seule idée : Vénus n’a rien réclamé, après tout.
Vénus.
Déesse de la beauté et de l’amour.
Une chose est sûre, en revanche : celle qui m’a adressé ce message doit avoir une sacré personnalité. Adopter un tel pseudo alors que son patronyme figure en toutes lettres dans le champ expéditeur du mail, relève soit d’un certain sens de l’humour, soit d’une forte dose d’orgueil.
Par curiosité, il faudra que je consulte l’annuaire de l’entreprise. Grâce à lui j’en apprendrai davantage sur Vénus, la région où elle travaille, le poste qu’elle occupe, par exemple.
Je ne sais toujours pas si je dois répondre ou non.
Je n’ai pas ouvert le bouquin qui accompagne chacun de mes déjeuners solitaires.
*
13H30. Je viens de regagner mon bureau, face à un ordinateur dont l’écran luit sereinement ; je le regarde sans le voir. Vénus refuse obstinément de quitter ma tête. Peut-être faudrait-il que je me secoue un peu, je finis par ne plus me ressembler. Je perçois d’ailleurs deux ou trois ricanements dans mon dos : on se paie ma tête et j’ai horreur de ça.
J’attrape rageusement ma souris et lui imprime des mouvements amples et secs. De véritables gifles.
Je n’ai pas envie de travailler.
Mais je sais faire semblant.
Un clic par-ci, un clic par-là ; tapotez quatre ou cinq touches de clavier ; saupoudrez le tout d’un air savamment concentré ; agitez de temps à autre sur un siège ergonomique tout en laissant mijoter quatre à huit heures par jour environ. Telle est la recette du glandeur informatisé. Universellement adoptée. On vit une époque formidable.
Vénus.
Elle aurait pu signer Aphrodite mais peut-être a-t-elle cherché à éviter toute ambiguïté ?
Sur le fond blanc de son message, les cinq lettres de sa signature insultent la torpeur bureautique ambiante.
*
J’ai chaud, je transpire malgré la climatisation qui vrombit au-dessus de ma tête.
Caroline Cousin.
Vénus.
Je viens d’ouvrir l’annuaire Intranet d’un clic curieusement angoissé : de quoi ai-je peur, au juste ? Que pourrai-je apprendre que je redoute ? Craindrai-je de lever le voile comme un enfant de perdre le fil de son rêve le matin venu ? Je hausse les épaules.
Vénus.
Caroline Cousin.
Je la trouve : agent de recouvrement. Direction Régionale de Rouen.
Je me laisse aller en arrière sur mon siège, mains croisées sur la nuque - j’aime assez cette position très prisée des informaticiens et des golden boys des films américains - et m’abandonne au curieux sentiment qui m’envahit.
Caroline Cousin, agent de recouvrement, Direction Régionale de Rouen.
Vénus.
Dévoilée.
Je me sens comme l’écolier qui découvre l’identité de celle qui lui a glissé un petit mot écrit à l’encre violette sur une feuille de cahier de textes pliée en quatre.
Je souris : je sais à présent que je vais lui répondre.
*
Certains éprouvent l’angoisse de la feuille blanche, vivent un véritable enfer avant d’inscrire leur premier mot dans l’angle supérieur gauche d’une page.
Aujourd’hui, je suis comme eux : je sèche littéralement, l’esprit aussi vide qu’un nouveau document de traitement de texte. La tête entre les mains, coudes sur le bureau, je remue mes méninges avec une énergie désespérée. En vain.
Agacé, je tente de me calmer.
Vénus.
C’est probablement stupide, pensé-je, mais ce pseudo m’intimide. Comment s’adresse-t-on à une déesse, quand on n’est qu’un misérable homo buroticus ?
Accablé par la chaleur je vais m’accouder à la fenêtre de la salle « fumeurs ».
*
La pièce donne sur une sorte de cour intérieure, dans un immeuble ancien restauré à grands frais.
J’allume une cigarette et tente d’attirer l’attention des jeunes femmes que je vois défiler dans les locaux situés de l’autre côté de la cour. Sans grand succès. Je hausse les épaules.
Vénus.
Comment tourner ma réponse à Vénus ? Cette question me hante : mes messages sur le forum lui ont fait bonne impression, j’ai peur de la décevoir.
Oui, peur.
Je n’ai jamais reçu de petit mot écrit à l’encre violette sur une feuille de cahier de textes pliée en quatre, je n’ai aucune expérience en ce domaine, c’est ce qui me bloque. Que répond-on ? Merci beaucoup de m’avoir remarqué, mais qui es-tu ?
Probablement pas : trop gnangnan.
Salut Vénus ! Ai été très touché par ton petit mot. Et si on faisait plus ample connaissance ? Non plus, peut-être trop… enlevé.
D’une pichenette j’expédie mon mégot par la fenêtre en soupirant.
Vénus.
Si tu savais combien te répondre est une torture…
*
J’ai réussi !
Mon clavier crépite tel une pluie d’orage un soir d’été, les mots inondent l’écran. Et tandis que mes doigts tapent, je ricane, me moque de ma bêtise : il suffisait de se laisser aller, de se détendre, tout simplement !
Mais je m’arrête subitement.
Je viens d’acquérir la certitude qu’il est inutile de noyer Vénus sous un flot de mots. On parle aux Dieux avec déférence et humilité, sans en rajouter.
Je relis ma réponse en me rongeant un ongle, ça ne m’était plus arrivé depuis mes seize ans.
*
« Ô Vénus,
Votre petit mot m’a particulièrement touché. Il est très agréable, en effet, de recevoir un message, comme ça, gratuitement. C’est tellement rare, par les temps qui courent !
Je tenais donc à vous remercier… comme ça, gratuitement.
Sincèrement, merci.
A bientôt ? »
*
Ma montre affiche implacablement que la journée touche à sa fin et je panique : je n’ai toujours pas expédié ma réponse, je dois le faire.
Mais dois-je signer ?
Ne sombrerai-je pas dans le ridicule ? dans le vulgaire plagiat en me bombardant, je ne sais pas, disons… Zeus ?
Après un autre ongle rongé je décide finalement que si, et m’abstiens de tout paraphe. Soyons simple, humble.
Le pointeur de ma souris tremble légèrement juste avant que je ne clique sur « envoyer. »
Voilà, Vénus, je t’ai répondu.
Alea Jacta Est, ne puis-je m’empêcher de penser, ému comme jamais, tandis que mon message avale les kilomètres me séparant de Rouen à une vitesse inimaginable.
Va-t-elle le lire ce soir ou le trouver demain matin en ouvrant son écran ?
Je réalise finalement que je n’en saurais rien, je n’ai pas coché l’option « accusé de réception. »
Et puis tant pis, après tout, les déesses n’ont rien à confirmer, que je sache. Elles disposent. Point à la ligne.
Vénus.
C’est étrange, j’ai l’impression d’avoir transgressé un interdit.
Grisant, aussi.
*
Dans la voiture, en rentrant chez moi, j’aperçois mon image dans le rétroviseur et en éprouve un sacré choc : je ne reconnais pas le type au sourire radieux qui conduit à ma place.
2
Sept heures et demie du matin !
Je n’en crois pas mes yeux mais la badgeuse qui enregistre mes horaires est formelle : il est bien sept heures trente.
J’en cligne des paupières de stupéfaction, je ne suis jamais arrivé au bureau si tôt. Le jour est déjà levé, il fait beau, peut-être est-ce là ce qui m’a trompé ? à moins que je ne subisse les effets pervers du récent passage à l’heure d’été ?
Ma présence dans les locaux déserts est étrangement bruyante, le geste le plus insignifiant provoque un véritable vacarme, j’erre aussi désorienté qu’une âme revenue hanter des lieux familiers. Les objets que je touche, la moquette que je foule de mes pas, rien de tout cela ne semble avoir de consistance.
Je vis une expérience nouvelle et pour le moins curieuse, mais pas forcément désagréable.
*
A mesure que la matinée s’écoule, avec une lenteur exaspérante, monte en moi une colère que rien ne paraît vouloir endiguer. Je ne souris pas, ne parle à personne, me contente d’évacuer le quotidien, mâchoires crispées. Les regards inquiets de mes collègues ne font rien pour arranger les choses. Je n’ai qu’une envie, qu’on me foute la paix.
*
Dix heures du matin.
Ca n’avance pas.
Ca ne s’arrange pas.
A bout de nerfs, je décide d’opter pour une pause. Fumer une cigarette en buvant un café, peut-être cela me détendra-t-il ?
Le silence qui règne dans la « salle de convivialité » - quel est le sinistre con qui a décidé de baptiser de la sorte la salle réservée aux fumeurs ? - me surprend : je viens de pénétrer dans un autre monde.
Accoudé à la fenêtre, je respire enfin, lentement, profondément, et mon esprit s’illumine.
Vénus.
C’est toi que j’attends.
Pourquoi ne me fais-tu pas signe ?
Le plus sérieusement du monde, je m’interroge sur ma santé mentale tout en examinant ma cigarette d’un œil suspicieux.
*
J’ai regagné ma place en chancelant, étourdi par le brouhaha des conversations que rythme le cliquetis des claviers : c’est proprement insoutenable.
Comment peut-on « vivre » dans un tel bruit trente-cinq heures par semaines, ad nauséam ? Comment puis-je supporter ça depuis près de dix-huit ans ?
J’ai la tête qui tourne.
*
Vénus.
Rien à faire, je ne parviens pas à me concentrer. Même en ayant débranché mon téléphone. J’ai l’esprit ailleurs.
A mille kilomètres de là.
A Rouen.
C’est ridicule, tu es ridicule. Tu ne la connais pas, comment peux-tu espérer à ce point un nouveau message de sa part ? Qu’est-ce qui te fait croire qu’elle va de nouveau t’écrire ? Redescends de ton nuage, mon vieux…
« Ta gueule ! »
Le silence atterré qui règne soudain autour de moi ne laisse planer aucun doute : je viens de crier.
*
Ma directrice m’a solennellement convoqué dans son bureau, ça n’est pas la première fois que la délation à court à l’agence. Prenez vingt personnes, enfermez les ensemble à longueur d’année, et vous aurez une idée assez précise de la convivialité assassine qui prédomine ici. Comparé à nous, Loft Story c’est le Manège Enchanté, ou L’île aux Enfants.
On lui a rapporté mon éclat de tout à l’heure - elle ne lâchera pas le nom de son informateur, bien entendu - sans omettre mon comportement jugé pour le moins…étrange.
Je compte mentalement jusqu’à 10, très lentement. Pas le moment de se laisser aller à la moindre rébellion, je risquerai d’écorner le capital confiance dont j’ai bénéficié jusqu’à présent en tant qu’adjoint zélé et respectueux. D’autant plus que la bête est susceptible.
Profil bas.
Frustrant, mais vivement recommandé pour le genre de séance qui m’attend.
Je m’assois dans le fauteuil faisant face au bureau directorial, arborant le visage contrit qui s’impose, sans oublier de baisser les épaules.
L’esprit vide, je me laisse dériver au cœur de la tempête qui se déchaîne.
Quand j’obtiens enfin un blanc seing, évidemment à durée déterminée, je n’oublie pas de remercier avec toute la déférence voulue.
J’aurais dû être comédien.
*
Lorsque je retraverse l’immense pièce principale où oeuvre la majorité du personnel, je me sens bizarrement plus détendu et parviens sans peine à ignorer les regards curieux qui scrutent mes traits afin d’y déceler quelque trace de l’engueulade : je rayonne autant qu’un jeune marié traversant l’église. Leur déception m’amuse.
Vous en êtes pour vos frais, bande de larves !
Sur mon écran, que j’ai oublié de verrouiller, la fenêtre tant attendue - « vous avez du courrier » - ne fait qu’accroître mon sentiment de triomphe.
Vénus.
Bénie sois-tu d’avoir répondu à mes prières.
*
Le second message, toujours signé Vénus, est bien plus long que le précédent mais je refuse d’y voir un quelconque signe du destin.
Je ne la connais pas.
Elle ne me connaît pas.
Ne nous emballons pas.
Cette comptine me trotte dans la tête tandis que je dévore les mots de Vénus avec une avidité confinant à l’extase.
Elle ne m’a pas écrit à l’encre violette sur une feuille de cahier de textes pliée en quatre, pourtant mon âme retrouve une légèreté adolescente que je croyais à jamais perdue. Je cramponne les accoudoirs de mon fauteuil pour me retenir de bondir de joie - je n’ai pas besoin d’attirer de nouveau l’attention.
Ne pas oublier que je n’ai obtenu qu’un sauf conduit provisoire.
Profil bas.
*
« Cher Lucas,
J’ai, à mon tour, été très touchée par votre message. Il n’était pourtant pas utile de me remercier, je ne vous avais écrit que gratuitement, sans rien attendre en retour.
Vos derniers mots sont-ils une invitation à faire plus ample connaissance ? En ce cas, ce sera avec plaisir. Bien entendu, cela va m’obliger à vous poser des tas de questions. Mais je tiens à ce que vous sachiez qu’il n’y a aucune obligation d’y répondre. J’aimerais, en effet, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, que nous poursuivions cette correspondance en toute liberté, sans la moindre contrainte. Qu’en pensez-vous ?
A bientôt, si vous le souhaitez toujours…
Vénus. »*
Comme hier je lis et relis son message, et comme hier j’ai toujours autant de mal à croire que je ne rêve pas.
Vénus.
Moi aussi j’aimerais poursuivre cette correspondance, pour reprendre tes propres mots. Mais toi, le souhaiteras-tu autant lorsque tu me connaîtras mieux ?
Le bruit des fauteuils que l’on tire, des tiroirs qui se referment tels des grilles de prison, des pieds qui se traînent lourdement sur la moquette, emporte avec lui cette sombre pensée. Bruits de fin de matinée. Il est 11H45.
Vénus.
Mon rayon de soleil entre les nuages du quotidien.
*
Je décide de ne pas me précipiter et d’aller déjeuner avant de répondre à ma déesse rouennaise. Cette décision, pour difficile qu’elle soit, m’apparaît plus sage : elle m’évitera d’écrire n’importe quoi, n’importe comment.
Je dois rester lucide, garder la tête froide, garder le contrôle. C’est mon défaut, les émotions l’emportent trop souvent sur la raison.
Et à cette heure de la journée la raison commande que j’aille déjeuner ; je hoche la tête.
Profil bas.
*
Même brasserie que la veille, même atmosphère, même brouhaha, je choisis le même plat. Ma vie est ainsi faite : succession ininterrompue de « même. » Quarante années… Non, c’est exagéré. Disons plus de vingt ans, en tous cas, de rassurantes répétitions : les mêmes gestes aux mêmes heures, les mêmes personnes aux mêmes lieux. Une mécanique patiemment huilée au fil du temps, offrant l’aspect lisse et poli du plus solide des blindages. Je n’ai aucune aspérité, je n’offre pas de prise.
Comment s’appelait ce super-héros, déjà ?
Iron Man ?
*
Fort de mon expérience de la veille, je me suis détendu avant de m’installer à mon clavier.
Cigarette et Tranxene.
Je souris.
Tout va bien.
Iron Man.
*
« Ô Vénus,
Qui pourrait refuser l’échange sans contrainte que vous proposez ? Pas de comptes à rendre, pas d’excuse à fournir : se laisser simplement guider par l’envie, ou l’absence d’envie, sans forcément attendre quoi que ce soit en retour… Le rêve !
Ce que vous m’offrez n’a pas de prix : je serai fou de refuser.
A bientôt »
*
Ce soir, en m’installant au volant de ma voiture, j’adresse un clin d’œil complice au type au sourire radieux qui conduit à ma place depuis hier.
3
Ce matin il m’arrive à nouveau une chose extraordinaire : si hier j’étais là à 7H30, aujourd’hui, et pour la première fois depuis que je travaille à l’agence, je suis en retard.
Un des maillons de la succession de « même » qui enchaîne ma vie a sauté, sans même que j’y prenne garde.
Comme ça, sans prévenir. Gratuitement.
J’avais simplement décidé de prendre mon temps. Ce qui en soi ne signifiait strictement rien puisque je m’étais exactement levé à la même heure que d’habitude. Mais cette idée m’était venue après avoir avalé mon café, alors que je préparais les petits déjeuners pour le reste de la famille comme tous les matins.
Prendre mon temps.
Je badge à 9 heures pile et tout le monde se retourne au bruit de la badgeuse. Ce qu’ils pensent s’inscrit en caractères gras sur leurs visages : ne couverait-il pas quelque chose ?
J’arbore un sourire en biais à la Bruce Willis.
*
« Vous avez reçu du courrier. »
Interloqué, je regarde tour à tour les deux boutons de la partie inférieure de la boite de dialogue : « OK », « Ouvrir »
Quelle heure est-il donc ? Moins de dix heures du matin.
Tiens, Vénus est en avance aujourd’hui.
J’ai beau recevoir des dizaines de messages par jour pour mon travail, je me suis découvert un don : je sais toujours lequel émane de Vénus.
Un petit soupir d’aise, je recule un peu sur ma chaise en me dandinant, et je suis prêt.
« Ouvrir »
Sous mes yeux émerveillés, le fond d’écran s’efface humblement devant le divin et prestigieux message qui apparaît progressivement. Je contemple ce sublime spectacle en plissant les yeux de bonheur, proche de la béatitude.
J’ai le sentiment d’avoir le privilège d’assister à l’ouverture du coquillage qui renfermait Vénus avant que Botticelli ne l’immortalise.
Mes yeux plongent directement jusqu’à la signature au bas de l’écran, en un vertigineux saut de l’ange: cette fois-ci Vénus me gratifie d’un véritable roman fleuve. Elle me noie de questions.
Je n’en suis pas surpris, nous en avions convenu.
J’y réponds avec une application scolaire nimbée d’excitation jubilatoire.
*
16 heures 15. Pure folie de ma part, je décide de rentrer.
Ca suffira pour aujourd’hui, il y a une vie après le boulot, non ?
Je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais faire de ce temps libre que je m’octroie, je dois avouer que cette soudaine vacuité dans mon emploi du temps me trouble.
Un autre des maillons qui entraînait ma vie vient de sauter, il s’agirait de ne pas dérailler.
*
Dans le rétroviseur de ma voiture, c’est un gamin hilare qui conduit à ma place.
4
Je badge.
Tout le monde se retourne.
Non, je ne couve rien.
Sourire en biais à la Bruce Willis.
*
J’ouvre mon écran en sifflotant et à peine ai-je lancé le logiciel de messagerie que celui-ci m’annonce solennellement que j’ai reçu du courrier.
Vénus.
Déjà ?
Mi-surpris, mi-ravi, je m’installe confortablement pour prendre connaissance de sa réponse. J’ai définitivement adopté la pause Mains Croisées Derrière la Nuque : elle me convient parfaitement en dépit des regards assassins des autres. Ou peut-être bien à cause de cela.
Marre du profil bas.
*
« Cher Lucas,
Alors comme ça vous êtes de Marseille ? Je comprends mieux cette impertinence que j’avais décelée dans vos messages sur les forum et cette pointe de fierté, bien qu’elle soit moins apparente. Quel temps avez-vous ? Beau, je suppose. Il doit faire toujours beau chez vous. Et arrivez-vous à travailler ou passez-vous vos journées à profiter su soleil à la terrasse d’un café, sur la Canebière, attablé devant un pastis ?
Trêve de plaisanterie, vous avez une sacré chance d’habiter dans le midi.
Dites, pendant que j’y pense, est-ce que je peux vous dire… tu ? Surtout à présent que nous nous connaissons un peu mieux…
A bientôt, P’tit Marseillais.
Vénus. »*
Je cherche mes lunettes : j’en ai besoin pour relire ce message dans lequel je perçois confusément quelque chose de différent mais, plutôt que de conclure hâtivement, mieux vaut être vigilant. Ne pas confondre vitesse et précipitation, bien peser chaque mot, lire entre les lignes. Il me faut donc mes lunettes. C’est déjà ma troisième paire, mais je ne suis pas bigleux pour autant. Rien d’un Mister Magoo ! D’abord, j’ai beaucoup plus de cheveux que lui et je n’ai que quarante ans. Trois paires de lunettes en quarante ans, ça n’est pas dramatique en soi. On peut même, sans faire preuve d’un optimisme débridé, trouver cela tout à fait dans la logique des choses. Et puis je ne suis pas myope : il paraît que je ne sais pas loucher - j’ai oublié le terme médical exact. Trop de « y » et de « ique » pour que je m’en souvienne. Quoiqu’il en soit, je suis ravi de mes lunettes alors que j’en connais dont le moral aurait chuté rien qu’à l’idée de devoir en porter : ce qui compte, c’est que grâce à elles, je n’ai plus de maux de tête.
*
J’ai tout bien relu, me suis imprégné du message de Vénus jusqu’à le connaître par cœur : avec ou sans lunettes, j’ai une excellent mémoire, une mémoire photographique - la meilleure qui soit, à mon sens.
Pendant ce temps l’agence ronronne avec la régularité d’un moteur bien rôdé. On me fout une paix royale.
Vénus.
Je crois déceler une pointe de jalousie sous l’apparente ironie - impertinence ? - de ton message. Mais une jalousie qui servirait de rempart à une certaine… tristesse, à une forme de regret ? Comme si le fait d’être du midi pouvait être un obstacle. Mais un obstacle à quoi, grands Dieux ?
Tu me demandes également la permission de me tutoyer. Aurais-tu oublié que les déesses disposent et que les hommes s’inclinent ?
Vénus.
Vais-je oser t’écrire tout cela ?
*
Deux heures plus tard, le P’tit Marseillais de quarante ans que je suis hésite toujours, en proie à une timidité maladive dont il croyait pourtant être guéri, rongé par une réticence chronique à livrer le fond de son âme.
Je me souviens des termes techniques qu’a employé le type en blouse blanche que je vois depuis près de cinq ans : hyperémotivité, anxiété chronique, manque affectif avéré, névroses…
En résumé, je suis un Larousse Médical ambulant.
Mais je me soigne.
*
11H45.
Même brasserie.
Même bruit.
Même plat du jour.
Même solitude, mais pas le moindre regret. On s’habitue vite à l’habitude ; on peut même s’y sentir bien.
En l’occurrence, elle m’aide à réfléchir.
Je n’ai toujours pas ouvert mon bouquin.
*
La climatisation est en panne, ça m’agace.
Je transpire, je n’en peux plus et impossible d’ouvrir la fenêtre : le bruit infernal des voitures fonçant sur la passerelle longeant le bâtiment me rendrait dingue ; Larousse Médical Ambulant n’a pas besoin de ça.
*
« Vous avez reçu du courrier »
*
Vénus.
Vénus ?
Mais je ne t’ai pas encore répondu ?
Je me glace soudain, j’ai la chair de poule.
Quelqu’un serait-il venu réparer la clim’ ?
*
« Ouh, ouh ! Eh ben…tu dors ou quoi ??? »
Bouche ouverte je n’en reviens pas. J’enlève mes lunettes et me frotte les yeux.
D’abord, elle n’a pas signé. C’est la première fois. Ensuite, quelle est cette impatience ? Et cette façon de s’exprimer ?
Vénus.
Est-ce bien toi ?
*
Je ne comprends vraiment pas sa soudaine fébrilité.
Elle m’avait paru plus posée, plus pondérée.
Vénus.
Une déesse pressée ?
Face au fond de mal de tête qui frappe mes tempes, je cède. Donc elle gagne. Je vais répondre aussitôt, passer outre mes réticences, mes névroses, pour une fois.
J’ai quand même les mains qui tremblent et les paumes moites.
Combattre le moi par le moi n’est pas chose aisée, me dirait le type en blouse blanche.
*
« Ô Vénus,
Non, je ne dormais pas, je méditais, savourant chaque mot de votre précédent message, ô enchanteresse divinité dont le regard a daigné se poser sur le misérable vermisseau que je suis.
Je ne suis que marseillais d’adoption ce qui procure certains avantages tout en dispensant de bon nombre d’inconvénients. Je ne suis pas certain d’être clair - vous m’intimidez, ô ma divine - aussi vais-je m’expliquer : je ne corresponds à aucun des clichés du marseillais que l’on imagine, je travaille normalement, aux mêmes heures que le reste du pays, au même rythme. Mais je profite pleinement du climat : je suis bien, ici, et, vous avez raison, je suis fier d’y vivre et conscient d’avoir de la chance.
Quant à l’impertinence, c’est pour moi une façon décomplexée de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
Vous l’aurez compris, j’ai horreur de l’hypocrisie… entre autres.
Vous souhaitez que l’on se dise tu ? Vos… tes désirs sont des ordres, ô Vénus.
A bientôt. » *
Je n’ai pas osé signer « Ton p’tit vrai-faux Marseillais ». Il est vrai qu’à côté de « Vénus », ça aurait fait plutôt pâle figure même si chacun fait selon ses moyens. Comment dit-on déjà ? On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a ? Ce à quoi je-ne-sais-plus-qui répondait d’ailleurs, non sans humour : oui, mais quand on peut peu et qu’on n’a pas beaucoup ?
Mais assez de lieux communs.
A propos de lieux communs, il est 16H15 et le P’tit Vrai-faux Marseillais en a ras la boule de pétanque du bureau, lieu commun par excellence. Donc il se casse.
Il fait beau, il va aller se boire un demi à une terrasse, tiens, avant de réintégrer le domicile familial -lieu commun s’il en est ! Soyons fou !
Vénus.
C’est étrange, mais je me demande si tu n’as pas réveillé la part de folie qui sommeillait en moi depuis si longtemps…
Aurais-tu le pouvoir de rajeunir tes adorateurs ?
Il faudra que je me renseigne. Je ne sais pas grand chose de toi, tout compte fait.
Vénus.
Déesse mystérieuse ?
*
Dans le rétroviseur de ma voiture, le gamin hilare d’hier soir se chamaille avec le type au sourire radieux de l’avant-veille.
5
9 heures. Je badge en chantonnant cet air dont j’avais oublié l’existence.
Tout le monde se retourne.
Non, non, je ne couve toujours rien.
Sourire Bruce Willis interprétant Alain Bashung. Curieux mélange.
*
Écran ouvert.
Mains croisées derrière la nuque.
Merde ! Pas encore de message.
Ca ne fait rien, je suis de bonne humeur, je sifflote gaiement. Je ne devrais pas tarder à « recevoir du courrier. » C’est le rite, immuable, qui dure depuis le début de la semaine ; je baigne, bienheureux, dans une confiance aveugle : les Dieux ne déçoivent jamais leurs adorateurs.
Vénus.
Pourquoi signe-t-elle comme ça ?
Tiens ? C’est vrai, cela faisait longtemps que je ne me l’étais pas demandé… Qui sait si je ne pourrais pas lui poser la question, maintenant que nous nous tutoyons…
Je souris car je suis persuadé, et le ton du dernier message de Vénus m’y encourage, que rien ne s’oppose à ce qu’elle me révèle ce secret. Nous sommes désormais plus proches.
Mon sourire se fait plus franc et je ne me contente plus de siffler, je chante carrément, traitant la masse laborieuse au regard inquisiteur par le mépris qu’elle m’inspire. Larousse Médical Ambulant a définitivement arraché le masque du Profil Bas.
Aujourd’hui c’est vendredi, et j’ voudrais bien qu’on m’aime…
Tout à coup, une horrible révélation me tombe littéralement dessus. Je me tasse sur mon siège, terrassé, effaré, tremblant, tétanisé : on est vraiment vendredi !
La fin de semaine !
Ce qui signifie que je vais devoir affronter deux longs jours sans la moindre nouvelle de Vénus, deux jours de contraintes, de comptes à rendre, de justification à apporter, deux jours radicalement à l’opposé de la semaine que je viens de vivre !
Je me sens pâlir, je me vois pâlir : un signe qui ne trompe pas, mes mains sont couleur de suaire.
*
Le cachet rose et blanc que j’avale me détend vaguement, je retrouve des couleurs sans atteindre pour autant la flamboyance d’un Van Gogh - je n’en suis qu’au côté tourmenté de l’artiste, j’ai l’habitude.
« Vous avez reçu du courrier. »
A ce niveau, ce n’est plus du soulagement, c’est une rafale de mistral sur un champ de blé.
*
« Hello mon P’tit Marseillais !
Comment va, ce matin ? Beau temps ?
Tu dis n’être que Marseillais d’adoption ? Ben alors, t’es d’où ?
Je vais encore te poser des tas de questions et tu vas probablement te dire « elle me gonfle, celle là, avec tous ses points d’interrogation ! » Mais t’es pas obligé de répondre. Souviens-toi : pas de contrainte, aucune obligation, purement gratuit.
Je peux y aller ? C’est parti !
T’es marié ? T’as des enfants ? Tu vis où ? Qu’est-ce que tu vas faire de beau ce week-end ?
Bon, d’accord, j’arrête de te casser les pieds.
Je t’embrasse…je peux ?
Ta Vénus. »*
Vénus.
Tu viens de me coller au fond de mon siège, épinglé comme un papillon par un collectionneur.
Vénus, mon tourbillon, ma tornade…
Son message n’est pas long mais sa puissance est telle que j’en suis ébouriffé, secoué.
Vénus.
Avant de te rencontrer ma vie ronronnait lovée sur son coussin de routine ; aujourd’hui elle tourbillonne, me fait tourner la tête. Tu m’as ressuscité, ouvert les yeux, tu es mon manège à moi. Un manège pour enfants. Tu es surprise, spontanéité, insouciance.
Vénus.
Un à un tu as défait les maillons de la chaîne qui m’entraînait vers un avenir morne, sans attrait. Grâce à toi j’ai de nouveau 16 ans, j’aimerais t’écrire sur une feuille de cahier de textes, que je plierai en quatre, avant de la laisser tomber à tes pieds, en rougissant.
En as-tu seulement conscience, Vénus ?
Tu devrais être remboursée par la Sécurité Sociale.
*
J’ai passé le reste de la journée à papotapoter avec Vénus.
Un message répondait à un autre, et vice-versa, et ainsi de suite, en un incessant va-et-vient ponctué de ralentissements réparateurs, tout autant que de brusques accélérations. Nous en avons même oublié d’aller déjeuner, préférant nous flatter, nous titiller, nous admirer, nous explorer jusqu’à plus soif.
Jamais je n’avais connu ça.
Un véritable acte d’Amour.
*
C’est le bruyant silence autour de moi qui m’arrache soudain aux bras de Vénus.
Je suis seul dans les locaux désertés. Il est 17 heures. Personne ne m’a souhaité « bon week-end » à moins que je n’ai pas entendu.
Je ne parviens pas à me faire à l’idée de devoir rentrer, d’abandonner ma Vénus pendant deux jours entiers. Mais ai-je le choix ?
Près de mille kilomètres nous séparent, mille kilomètres malicieusement gommés par la messagerie électronique de l’agence une semaine durant, comme par enchantement.
Mais là, à 17 heures, ce vendredi, seul dans la vaste étendue désertique des bureaux abandonnés, j’ai l’effroyable sentiment que le sortilège est rompu.
Ou sur le point de l’être.
Lucas, ne gâche pas les ultimes minutes qui te sont octroyées : envoie un dernier message avant que tout ne disparaisse jusqu’à lundi !
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Je fais très court, les yeux rivés sur la grande aiguille de la pendule. 17H02.
« Pourquoi signes-tu Vénus ? »
17H03.
« Envoyer »
Attendre.
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Je me suis encore rongé un ongle.
17H05.
*
« Vous avez reçu du courrier. »
Je sursaute, je suis en nage.
*
« Petit curieux, va !
Vénus est la marque des rasoirs que j’utilise pour me raser les jambes.
Satisfait ?
Bon week-end, mon P’tit Marseillais adoré !
Vénus. »*
Je rie tellement fort que j’en ai mal à la tête, les joues ruisselantes de larmes, les oreilles écarlates.
Ca me fait un bien fou.
Je me sens libre.
*
Dans le rétroviseur de ma voiture, un Bruce Willis de 16 ans chante à tue tête du Bashung.
*
Vénus.
Révélez la déesse qui est en vous.
6
Je passe tout le week-end devant la télé, à zapper compulsivement. Je ne cherche que les pubs : j’ai deux jours pour me trouver une signature et à raison d’une dizaine de secondes par spot, le choix est vertigineux.
Ma femme me regarde bizarrement, n’ose pas me parler. Les gens libres ont toujours fait peur. Mes enfants ronchonnent parce que je squatte la télé du salon, la seule qui soit connectée au câble.
Sourire en biais à la Bruce Willis.
*
Dimanche soir, j’en suis à hésiter entre LOU - c’est tellement nous ! -, CITROEN C3 - la vie est belle ! -, ou garder LE PETIT MARSEILLAIS - il met l’accent sur le naturel !
J’ai en revanche irrémédiablement écarté BIO - le bien qu’il fait à l’intérieur se voit aussi à l’extérieur ! -, L’OREAL - parce que je le vaux bien ! -, AXE (parce que leur dernier spot est trop vulgaire à mes yeux), de même que LION, préparation H, et des centaines et centaines d’autres.
Je ne cacherai pas le faible que j’ai longtemps eu pour CAPRICE DES DIEUX…
*
Sur ma table de nuit, je viens de poser l’œuvre de dieu la part du diable, j’ai décidé de le relire.
Pour la première fois depuis cinq ans je regarde la boite de comprimés rose et blanc…
… et lui tire la langue en riant.
Chapitre suivant : Le ridicule ne tue pas