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Kaléidoscope

Par g@rp

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Table des matières
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La reine des menottes

    


    La Cène.
   L’assemblée personnifiait de façon ahurissante la Cène, de Léonard de Vinci.
    Elle recula d’un pas.
    J’ai besoin d’un café. Serré, très serré.
   Arrachant son regard stupéfait à cet incroyable fac-similé d’œuvre picturale, elle repéra la machine à café rituellement flanquée de son armée de gobelets sur une table d'une blancheur aseptisée, et se sentit aussitôt rassérénée. Son organisme réclamait une overdose de caféine pour terrasser l’épuisement d’un réveil à l'aube imposé par l’horaire du premier train à destination de Lyon. Arriver à l'heure à son Stage de Management était impératif, sa convocation le stipulait en caractères gras.
     - Sers-toi, je t’en prie, il est encore chaud.
    Pour toute réponse, ses yeux bleu délavés envoyèrent un message de remerciement timide par-dessus le rebord du gobelet fumant, qu’elle tenait à deux mains comme si sa survie en dépendait.
     La Cène.
     Rien à faire, l’impression persistait.
    Accentuée par la pièce dans laquelle allait se dérouler le Stage. Un véritable espace théâtral dans lequel les lignes de perspective se rejoignaient dans l’œil droit de celui qui venait de parler, soulignant ainsi sa position centrale dans la composition. Dans ces conditions, réminiscences des cours d’art pictural qu’elle suivait en dilettante,
le Sers-toi je t’en prie de son hôte avait résonné à ses oreilles comme le En vérité, je vous le dis, l’un de vous va me livrer, annoncé par Jésus à ses disciples (Matth. 26 : 21) A la différence près, tout de même, que personne ne semblait exprimer ici ni surprise ni effroi par différents gestes et réactions.
  Fin de la coïncidence avec les nouvelles voies empruntées par Léonard, sur le plan artistique, pour réaliser sa composition et dramatiser tout autant l’événement que le lieu.
     - Ne t’inquiètes pas, reprit le Jésus Animateur, tu n’es pas en retard.
     Nouveau message bleu délavé sur des joues rosissant de timidité.
    D’une main aux doigts longs et fins, il lui désigna sa place, souriant sereinement. Davantage une invitation qu’une intimation. Marie-Madeleine - car tel était bel et bien le prénom de la dernière arrivée - s’installa le plus discrètement du monde, le menton enfoncé dans la poitrine avec une obstination qui n’avait d’égale que sa peur panique d’affronter le regard des autres.
     - Bien, dit-il d’un ton sacerdotal, je vais à présent vous raconter une histoire.
   A n’en pas douter, Léonard se serait satisfait de l’éventail des réactions de surprise que manifestèrent les participants.
    
    Force est pourtant d’admettre que l’on changea de Cène. De Léonard on passa à Prévert : personne n’avait en effet l’air dans son assiette. Il y eut un sévère instant de flottement que l’animateur ignora souverainement.
     - Je m’appelle Sammy et dimanche dernier j’ai voulu faire plaisir à mon fils : il adore les chevaux.
     Mais où veut-il donc en venir ? se demanda l’assistance - Ca n’était pas censé être un Stage de Management ? - On m’avait prévenu, que ça risquait d’être un peu…bizarre - Autant d’interrogations que de participants, ou presque.
     Imperturbable, Sammy poursuivit :
   - Lorsque nous sommes arrivés au corral, mon garçon a choisi sa monture parmi les poneys alignés comme à la parade. « Celui-là » a-t-il dit avec un sourire ravi tandis qu’il désignait du doigt le plus agité des équidés. Inutile de dire que mon cœur de père a fait un bond, pressentant le danger. Comme pour me donner raison, la grosse voix du propriétaire du corral a retenti derrière nous : « Si j’étais toi, j’en choisirais plutôt un autre, mon garçon. 
     - Pourquoi ça ? s’est inquiété mon fils.
     - Parce que c’est le plus capricieux, il risquerait de te faire tomber.
     - Même si je suis gentil avec lui ?
     - Même. »
    Sammy, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, marqua une pause. Il vérifie que tout le monde l’écoute, se dit Marie-Madeleine, un vieux truc d’orateur : éveiller et maintenir l’intérêt de son auditoire en ménageant des plages de suspense. Elle ne put s’empêcher de sourire, façon Joconde - ceci nous ramenant, bien involontairement d’ailleurs, à Léonard - assez satisfaite d’avoir percé un des trucs du prestidigit-animateur. Lorsque celui-ci reprit son récit, ce fut en arpentant la salle d’un pas à la lenteur et la solennité calculées, mains croisées dans le dos, tel un instituteur dans l’exercice de ses fonctions dictéestoriales.
   - Malgré l’air désemparé de mon fils, je dois vous dire que j’ai longuement hésité à intervenir, tiraillé entre l’envie de l’aider à retrouver le sourire et la crainte du danger que représentait malgré tout le poney versatile. En quoi pouvais-je intervenir ? vous demandez-vous. C’est très simple. [courte pause] Voyez-vous, [pause] il se trouve que je suis, comment dire… [nouvelle pause] un peu…[pause prolongée avant l’estocade, nota Marie-Madeleine]… magicien.
     , se dit-elle, il ne coupera pas à une salve de soupirs d’agacement, peut-être même saupoudrée de quelques toux exaspérées.
     Bingo !
    Marie-Madeleine avait vu juste. Son sourire de Mona-Lisa s’accentua. Ce stage s’annonçait sous de meilleurs auspices que ce qu’elle avait supposé.
    Sammy leva une main sans se départir de son calme. Il souriait : aucune des réactions de l’assistance ne le surprenait, tout étant prévu, calculé, réglé au mot, au silence prêt. Et tout fonctionnait à merveille. D’où une intense jubilation.
    - Mon histoire ne sera plus très longue, tout au plus quelques minutes. Ensuite, je pense que vous aurez amplement mérité une pause. [irrépressibles soupirs d’aise, agitation impatiente quoique retenue, retour au calme, reprise de l’orateur dans un silence attentif légèrement teinté d’un sentiment de culpabilité] Donc, disais-je, comme je suis un peu magicien, j’ai finalement décidé d’intervenir et je me suis approché du poney capricieux. Je me suis agenouillé près de son oreille et lui ai parlé, longuement, lentement. Ce que je lui ai dit n’a aucune importance puisque je ne parle pas plus que vous le langage des chevaux.
Non. Je ne lui ai rien dit d’intelligible. Je me suis contenté de lui parler, à voix basse, calmement. Il m’a écouté - vous noterez que je ne dis pas qu’il m’a compris - a soufflé deux ou trois fois, puis s’est finalement calmé. [longue pause]
     L’auditoire regardait Sammy avec des yeux ronds mais s’abstint de bouger de crainte de voir supprimer la pause promise. Ce dernier demeura lui aussi immobile, le regard fixé sur un point situé bien au-delà des baies vitrées de la salle de réunion ( quel comédien !) Puis, à l’instant précis où l’attente franchissait la frontière ténue séparant le supportable de l’insoutenable, il pivota brusquement sur ses talons et asséna sa longue tirade de conclusion. [voix haute et claire, phrasé parfait, discours galvanisateur]
     - Le management moderne et efficace n’est plus celui de la Loi Du Plus Fort. On obtient davantage des individus en les respectant, en les apaisant, en leur donnant/redonnant confiance en eux, qu’en leur hurlant dessus. Le temps où diriger égalait dirigisme est bel et bien révolu. Le temps des Petits Chefs est révolu. Manager, aujourd’hui, c’est savoir murmurer à l’oreille des chevaux. Comme je l’ai fait dimanche dernier. Au cours de ce stage, vous allez apprendre à devenir, vous aussi, des magiciens capables de dompter les chevaux les plus sauvages pour tirer le meilleur d’eux-mêmes. [longue, interminable pause dans un silence religieux] OK. On reprend dans une demi-heure ?
     Marie-Madeleine eut le plus grand mal à se retenir d’applaudir, même si le concept énoncé par Sammy était loin de revêtir l’attrait du neuf à ses yeux. Cela faisait déjà dix ans qu’elle murmurait à l’oreille des chevaux de « l’écurie » du
Darbraleph Artistic Trust.
    
     Les trois jours que durait le Stage de Management animé par Sammy le Magicien ne virent jamais Marie-Madeleine se départir de son sourire énigmatique et amusé de Joconde ; elle était aux anges. Elle avait découvert qu’elle appliquait déjà de façon innée - il s’agissait de son premier stage de cette sorte - ce que les participants s’évertuaient à assimiler, ce qui l’avait complètement désinhibée.
     Aussi Marie-Madeleine s’amusa-t-elle. Follement. Tout simplement.
    Malgré une timidité endémique et une aversion caractérisée pour la prise de parole en public, elle fut de tous les jeux de rôles, de toutes les mises en situation, de la plus sérieuse à la plus ridicule - et si bien des Stages de Management en regorgent, celui-ci recelait la quintessence en la matière au point d’en devenir une synthèse - avec l’énergie de la petite fille qui a décidé d’essayer tous les manèges d’un Luna Park. Mais si Marie-Madeleine s’amusait, elle le faisait cependant avec une maîtrise appliquée de ses émotions, cette éternelle retenue la caractérisant. D’où un sourire refusant de dépasser le stade de l’esquisse.
    Elle participa au jeu de La Conversation Téléphonique, illustration de L’Art De Rester Maître De La Situation Quel Que Soit L’Interlocuteur, et fut une mère de famille surendettée des plus convaincantes.
     La Force De L’Esprit la vit debout, les yeux fermés, tenter de lever les bras tandis qu’elle répétait mentalement « 
je suis fatiguée, je suis fatiguée », devant une assistance se retenant tant bien que mal de pouffer.
     Puis, après que leur fut expliqué que chaque émotion se caractérisait par une couleur - rouge, bleu, orange - on passa à un jeu de rôle qui n’était pas sans présenter certaines similitudes avec la célèbre scène du Schpountz : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée » Il s’agissait en effet de présenter aux autres un bulletin météo de quelques secondes, en couleurs ; le (ou la) volontaire ayant toute liberté quant à ce qu’il choisirait d’exprimer. Bleu : rigueur, froideur ; Rouge : dirigisme, exigence ; Orange : convivialité. Inutile de préciser que Marie-Madeleine se tira de cette épreuve avec brio, allant même jusqu’à recueillir des applaudissements enthousiastes. Elle avait salué en rougissant.
   En matière de synthèse du ridicule, la dernière heure du Stage de Management atteint des sommets.
    Après une ultime pause, chacun regagna la place qui lui était dévolue au sein du simulacre de La Cène.
     Sammy s’adressa à ses disciples en disant :
     - Nous arrivons au terme de ces trois jours et avant que vous ne sautiez tous dans vos taxis respectifs - j’en vois qui consultent déjà leurs montres, soyez rassurés, nul train ni avion ne sera manqué par ma faute - je souhaiterais vous mettre une dernière fois à contribution. Nous allons tous nous présenter…à rebours.
  Une bonne vingtaine de sourcils interloqués s’arquèrent, Marie-Madeleine souriait toujours, éternelle Joconde. Le Sammy Messie poursuivit, il avait obtenu l’effet de surprise escompté.
     - Quand je dis à rebours, loin de moi l’idée de vous imposer une présentation en verlan, [rires polis teintés toutefois d’inquiétude] je ne suis pas si cruel. Il ne s’agit que d’un rituel tour de table…[soupirs soulagés]…mais d’un genre un peu particulier. Je demanderais en effet à chacun d’entre vous de bien vouloir nous présenter son voisin en nous faisant part de ce qu’il a aimé en lui.
     La réaction de l’assistance, bien que muette, fut unanime : il nous prend pour les membres d’une secte !
     - Ainsi, coupa court Sammy, si je vous présente, disons, mon voisin de droite [sursaut du dit intéressé], je dirai : « Luc, ce que j’aime en toi, c’est ta simplicité. » Tout le monde a saisi ? Bien. Nous continuerons ensuite dans ce sens, voisin de droite par voisin de droite. D’accord ? [hochements de tête davantage polis qu’enthousiastes] Vas-y, Luc.
     - …heu…Marion…ce que j’aime en toi, c’est…heu…ta…sincérité ?
     - Très bien, intervint Sammy, parfait. J’ai juste omis de préciser qu’il n’est bien entendu pas question de s’attacher au physique de la personne. Vous devez uniquement évoquer un trait de son caractère, rien d’autre. Allez, poursuivons. A ton tour, Marion.
     Ce petit jeu digne d’un feu de camp scout se prolongea une vingtaine de minutes avant que le grand brun assis à la gauche de Marie-Madeleine ne prenne la parole.
   - Ce que j’aime en toi, Marie-Madeleine, bafouilla-t-il sous l’œil bienveillant de Sammy, c’est…heu…ta timidité.
     Il n’est pas dit que quelqu’un l’eût remarqué, mais il est indéniable que ce fut la seule fois où le sourire de Marie-Madeleine se figea. De surprise. Elle n’aurait jamais cru possible d’être ainsi percée à jour, qui plus est par un quasi inconnu. Aussi, nantie d’une admiration non feinte, elle se tourna vers « Grand Brun Perspicace » et le félicita d’un hochement de tête. Il la remercia pour ce muet compliment en rougissant tout autant qu’elle : deux pivoines dodelinant sous l’effet d’une brise printanière - tableau bucolique s’il en est.
     - Mesdames Messieurs, les taxis vous attendent, sourit Sammy. Bon retour chez vous. [bruits de chaises, de serrures d’attachés case, de paquets de cigarettes dégoupillés avec la frénésie d’une attente trop longtemps contenue] Et n’oubliez pas de murmurer à l’oreille des chevaux !
     Ite missa est, ne put s’empêcher de songer Marie-Madeleine.
    
    
     Changement de décor.
     Plus de Cène ni de Léonard.
   Plutôt un univers à tout le moins coloré que n’aurait pas renié Toulouse Lautrec. Bienvenue à La Feuille de Rose - raison sociale O combien explicite, digne d’un Maupassant.
     Malgré l’absence de papier à en-tête et d’inscription au Registre du Commerce, La Feuille de Rose bénéficie d’une notoriété âprement acquise par le bouche à oreille, spécialité pourtant fort éloignée de celle pratiquée dans cette maison officiellement close. A la tête de ce gynécée frénétique qui réfute les 35 heures mais n’en dispose pas moins d’un règlement intérieur drastique - dans l’intérêt évident de la clientèle : question de santé publique, serait-on tenté d’ajouter - une maîtresse femme : Madame.
Ni plus, ni moins. Plutôt plus que moins, d’ailleurs, à en juger par le physique de ladite personne, dont la corpulence semble aller de pair avec l’importance de la fonction. En d’autres termes, Madame en impose. Érige le dirigisme en sacerdoce. Par voie de conséquence, Madame ignore tout des théories du Management Moderne.
     Rien que de très logique, somme toute.
    
     L’ultime client à peine reparti, ravi comme il se doit et soulagé à plus d’un titre, Madame tira le rideau de fer et éteint la discrète mais non moins traditionnelle lampe rouge qui veillait depuis près de cinq ans sur la destinée de La Feuille de Rose. De son pas d’importance, elle se dirigea vers le titanesque escalier art déco qui illuminait de sa massive présence le salon du rez-de-chaussée et desservait les quelque douze chambres situées à l’étage. Madame avait voulu ce qui se faisait de mieux en matière de décoration et, de là, n’avait pas regardé à la dépense. Force était d’admettre que le résultat égalait la hauteur de ses ambitions : un compromis entre luxe et confort qui ne déméritait en rien de ses semblables du XIXe.   
    Dans un égal souci d’esthétique - à l’en croire - Madame s’était montrée intraitable quant au choix de ses pensionnaires. Sa philosophie, en créant La Feuille de Rose, pour simple qu’elle fut, n’en constituait pas moins une ode au client. « Et s’il le sent, jusque dans le moindre détail, s’était-elle dit, le client deviendra vite un habitué. » En ce sens, elle était loin de s’être fourvoyée. Si Madame ignorait tout du Management Moderne, elle ne s’en laissait pas compter en terme de Marketing.
   A l’aide d’une minuscule clef, qu’abritait un décolleté aux allures d’Aérostat des frères Montgolfier, elle verrouilla sa caisse - elle n’aurait laissé ce soin à personne - puis, cette ultime tâche quotidienne accomplie, s’apprêtait à franchir le rideau de perles quand elle s’entendit apostrophée. Cavalièrement, jugea-t-elle.
     - Faut qu’on parle.
  En digne administratrice d’un établissement haut en couleurs, Madame était une sanguine. Elle pivota, ulcérée par tant d’audace, par un tel manque de respect.
     - J’exige que l’on n’omette pas mon titre, lorsqu’on s’adresse à moi ! rugit-t-elle.
     - N’empêche qu’il faut quand même qu’on parle…Madame !
    Accoudée à la rambarde de l’étage, diaphane apparition contrastant étrangement avec la rudesse de son ton, Tosany dardait son étroit regard d’eurasienne sur sa bovine patronne.
     - Tu n’es pas encore rhabillée, Tosany ? Aurais-tu oublié l’heure qu’il est ? Va ranger cette chemise dans le placard des soies et reviens me parler quand tu seras décente. Allez, va, ma fille.
    La fonction reprenait le dessus sur la colère. Madame se surprit même à adresser un sourire paré de bienveillance à sa protégée.
     - Pas question ! Faut qu’on parle, j’vous dit. Maintenant !
  Madame sentit fondre en elle jusqu’à la plus infime once de magnanimité. Elle serra les poings à s’en incruster les ongles dans la paume des mains.
     - Depuis quand une fille se permet-elle de…
     - Pas une, Madame. Toutes !
     Une à une les employées de La Feuille de Rose apparurent alors au côté de Tosany, telle une armée sortie de l’ombre. Pas une ne souriait.
     - Mais…qu’y a-t-il donc qui…(se reprenant soudain) Je n’ai pas pour habitude de céder à la menace, et encore moins de négocier avec des…des rebelles ! Fichez-moi le camp ! Toutes ! Je ne veux pas vous revoir avant demain, c’est compris ?
    En haut de l’escalier, au cœur de l’obscurité nimbant le pallier, personne ne bougea.
     - C’est important, Madame, reprit Tosany d’une voix blanche. Très important. C’est au sujet de la Reine des Menottes. Ca ne peut plus durer !
    
     Face à la détermination de ses troupes, Madame se résigna à baisser les bras, du moins provisoirement. Elle dissimula sa fierté outragée derrière un masque qu’elle voulu le plus avenant possible et invita les filles à la rejoindre dans le salon ; puisqu’il fallait en passer par la négociation, même contrainte et forcée, l’atmosphère de cette dernière allait être prédominante. Madame s’activa donc et prépara un thé qu’elle drapa de tout un cérémonial qui soulignait l’importance de l’instant. 
     Ce que les filles ne manquèrent pas de remarquer. Leurs échanges de regards suffirent à s’en convaincre.
     - Alors, leur demanda Madame tout en remplissant avec déférence les tasses de chacune, vous avez un problème avec la Reine des Menottes ?
     Tosany reprit son rôle de porte parole.
     - Ca ne peut pas continuer de la sorte, Madame, fit-elle en insistant sur chaque mot.
   - Que veux-tu dire par là, ma fille ? Qu’est-ce qui ne peut pas continuer ?
     Tout en remuant son thé, auriculaire aristocratique dressé, Madame parcourut les visages fermés de ses pensionnaires : à n’en pas douter, le problème était réel et allait exiger une solution. Accepter le dialogue ne suffirait probablement pas. Aussi reposa-t-elle lentement sa cuillère sur le bord de sa sous-tasse, se composant une attitude paisible, et attendit la suite, manifestement à l’écoute, leur offrant même le luxe de son sourire attendri numéro 32 - d’ordinaire réservé aux clients sinon mécontents du moins déçus.
   Tosany chercha l’assentiment de ses consœurs avant de lancer précipitamment :
     - Il n’y en a que pour elle.
     Le visage de Madame se figea, trop brièvement cependant pour que sa surprise fut perceptible. De peur de voir son courage l’abandonner, Tosany ne s’était même pas interrompue.
     - Les clients ne jurent que par elle. Lors de notre dernière assemblée générale (Madame leva un sourcil interrogatif. On en apprend tous les jours, se dit-elle) nous sommes parvenues à établir que la baisse de notre taux de fréquentation atteint les 30 à 40%. Chacune ! Vous conviendrez aisément que c’est énorme. De plus, qui dit moins de clients dit davantage de temps libre, et le temps libre, ça revient cher. Nous sommes dans une impasse financière, une spirale infernale, nous avons besoin de votre aide.
    Madame hocha la tête tandis que l’assemblée des filles bruissait d’une rumeur soulagée.
     - Mesdemoiselles, fit-elle après quelques minutes de réflexion, je ne vois sincèrement pas en quoi je puis vous être d’une quelconque utilité. Pour la gestionnaire de La Feuille de Rose que je suis, la Reine des Menottes est une aubaine : non seulement elle attire la clientèle, mais elle la fidélise. Et un client fidèle est un client qui dépense.
     - Peut-être, renchérit Tosany, mais ce n’est pas avec nous qu’il dépense ! Notre marge bénéficiaire est en chute libre : nous ne récoltons que les déçus, trop pressés pour attendre que La Reine des Menottes soit libre. Et encore, à condition de réduire nos tarifs ! C’est simple, si la situation perdure, nous n’allons pas tarder à travailler à perte !
     Grondement approbateur du chœur des pensionnaires.
   Madame frappa solennellement dans ses mains jusqu’à ce que l’instant retrouve la sérénité qu’il seyait.
     - Mesdemoiselles, ne noircissez pas le tableau je vous prie. N’oubliez pas que les finances de La Feuille de Rose sont au mieux : nous sommes à mille lieues du licenciement économique, je vous le rappelle. Pour preuve : n’ai-je pas investi dans la réfection des chambres, des suites tout autant que des Salons à Thèmes ?
     Tosany sursauta.
   Puis ses yeux s’étrécirent davantage encore - ce qui paraissait pourtant impossible pour une eurasienne - et elle explosa.
     - Parlons-en, de vos investissements ! Il n’y a que le Salon de sa majesté des Menottes, qui a été refait ! Un comble ! Quand on pense que Jane-la-liane attend depuis maintenant près d’un an que l’on change les plantes de sa jungle ! Et Marilyne : savez-vous depuis quand vous lui promettez la réparation du ventilateur soulevant sa jupe ?
     - Tosany, ça suffit ! Vous abusez de ma patience. On n’administre pas une entreprise pour satisfaire aux exigences de ses employés : il y a des priorités, des priorités dictées par la rentabilité !
     - Mais il en est de même pour nous, Madame. Nous avons aussi des charges !
     - Il suffit, j’ai dit ! Je continuerai à gérer comme je l’entends, avec pour seule ambition de satisfaire ma clientèle !
     - Mais bon sang ! Qu’est-ce qu’elle leur fait, aux clients, la Reine des Menottes ?
     Madame foudroya Tosany du regard.
     - Secret professionnel, ma belle. Considère-la comme un prototype. Top Secret.
     Ses derniers mots claquèrent dans l’atmosphère lourde du salon tel l’éclair blanc d’un orage de chaleur. Il n’en fallut pas davantage pour mettre le feu aux poudres.
     - Top Secret ? explosa Tosany en une colère contrastant sévèrement avec son habituelle réserve orientale. C’est oublier un peu vite que nous entrons pour une part non négligeable dans le chiffre d’affaires de La Feuille de Rose, malgré notre baisse de fréquentation.
     - Justement, ma fille, ricana Madame. Travaille ton intéressement si tu ne veux pas que je supprime ton fixe !
     - Vous cherchez la grève ?
     - Et toi un licenciement pour faute lourde ? Non ? Alors ferme-là !
     Cette scène à tout le moins dramatique démontre, si besoin était, que la diplomatique n’a pas figuré au cursus de la rue suivi dans sa jeunesse par Madame. De même que murmurer à l’oreille des chevaux n’entre pas dans son attirail de manager.
    
    
     L’éternel sourire de Marie-Madeleine s’accordait parfaitement avec l’ambiance feutrée et paysagée du Darbraleph Artistic Trust, entreprise multimédia à la renommée exponentielle.
    Après avoir salué chacun des membres de son personnel d’un aimable « bonjour », ni trop conventionnel ni trop affectif, elle s’était installée derrière son écran 19 pouces dont l’envergure lui procurait l’indicible avantage de pouvoir surveiller ses troupes tout en camouflant sa timidité - bien malin qui peut lire dans des yeux affleurant le rebord d’un Illyama.
     Là, avec le minimum d’intimité autorisé par le rempart des cloisons mobiles obtenues grâce à son statut de Directrice Adjointe - le stade suivant, pour lequel il lui faudrait patienter trois ans, passerait par un bureau bunkerisé de Grand Ponte- elle se prépara un café long sucré qu’elle savoura le regard dans le vide, quelque part entre sommeil éveillé et réflexion profonde.
     Marie-Madeleine appréciait ce court préambule matinal au cours duquel elle s’imprégnait de l’atmosphère des locaux, synthétisait les humeurs du personnel, jusqu’à ce que la tonalité de la journée lui apparaisse avec autant de certitude qu’un prévisionniste. Il lui suffisait ensuite d’adapter son propre comportement à la météo ambiante. En quelque sorte, Marie-Madeleine sortait couverte.
     Personne ne lui avait enseigné cette technique, elle s’y sacrifiait comme on subit un don du ciel. Sans se poser de question. D’instinct. Avec une pointe de ravissement.
      A neuf heures quinze précises - on serait en droit de s’interroger sur la vie chronométrée qui semble régenter les timides - elle rangea sa tasse méticuleusement nettoyée dans le premier tiroir de son bureau en tek et entreprit de connecter son micro ordinateur au réseau global du Darbraleph Artistic Trust. Autre rituel matinal, initié par le sanctifié trinitaire Ctrl Alt Suppr.
     La sirupeuse mélopée de mise en route du système d’exploitation résonna à l’instant précis où le Président pénétrait le sanctuaire professionnel de Marie-Madeleine - qui fut tentée d’y voir autre chose qu’une simple coïncidence.
   - Je n’aurais su commencer ma journée sans vous saluer, Marie-Madeleine, dit-il sans flagornerie tout en prenant d’autorité place dans le fauteuil des visiteurs.
        Elle se sentit rosir.
        - Alors, poursuivit-il, ce Stage de Management : intéressant ?
     Marie-Madeleine s’agita nerveusement, ne sachant si elle pouvait se permettre de révéler qu’elle n’y avait finalement rien appris qu’elle ne pratiquât déjà. Elle n’ignorait rien du budget astronomique que réclamaient de telles séances : elle se trouvait donc en terrain miné.
     - Certes, Monsieur le Président, certes, fit-elle après avoir opté pour une réponse toute diplomatique.
     Elle n’osait regarder son patron dans les yeux.
     - Je vois, dit-il simplement.
     Il n’est pas dupe. Il sait.
     - Mais là n’est pas le but de ma visite, Marie-Madeleine. Je souhaitais évoquer l’incident de l’autre jour.
     - Oh ! La cellule Micro, c’est ça ?
    - Exactement. Vous avez réglé ce problème relationnel de main de maître. Sans haine ni violence, oserais-je dire en me gardant bien de vouloir plagier qui que ce soit. Vous m’en voyez admiratif. Sincèrement. Tout autre que vous aurait explosé face à une telle tension. Vous avez su rester pondérée et user des arguments appropriés à chaque individu. On m’a tout rapporté : en moins de dix minutes vous avez ramené le calme dans ce service, un calme qui plus est durable. Vous forcez l’admiration, Marie-Madeleine. Vous avez un secret, n’est-ce pas ?
     L’Adjointe se mordit les lèvres.
   - Pas du tout… J’ai… essayé de maîtriser mes émotions, d’être à l’écoute, de rester intègre, conciliante et juste. Rien que de très… normal…
     - Serait-ce là un des effets positifs du Stage que vous avez suivi ?
     Nous y revoilà.
     - Probablement, se contenta-t-elle de répondre.
     Le Président se pencha en avant et posa ses mains bien à plat sur le bureau de son Adjointe.
     - J’ai suivi ce stage, laissa-t-il tomber brutalement.
     Marie-Madeleine ouvrit la bouche pour protester, elle n’en eut pas le temps.
   - Voyez-vous, je teste tous les stages auxquels je soumets mes salariés. Question de retour sur investissement, si vous préférez. Quand on dépense des sommes colossales pour ce qui n’est, somme toute, qu’un produit, autant s’assurer que l’on acquiert quelque chose de qualité, n’est-ce pas ?
     [Acquiescement quelque peu précipité de l’Adjointe prise en flagrant délit de mensonge à un président directeur général dans l’exercice de ses fonctions]
    - C’est pour cette raison que vous ne me ferez pas avaler que l’on apprend à résoudre à un conflit  en parodiant le Schpountz ou à l’aide de stupides exercices du style « Ce que j’aime en toi »! Quant à murmurer à l’oreille des chevaux, c’est la plus incommensurable connerie que j’ai jamais entendu ! Je réitère donc ma question : quel est votre secret, Marie-Madeleine ?
    Il se redressa et attendit, bras croisés, que sa Directrice Adjointe daigne se livrer.
     Ce qu’elle fit avec la diplomatie qui la caractérisait.
     - Je me contente d’écouter, de répondre. De dialoguer. En un sens, je suis au regret d’admettre que je murmure à l’oreille des chevaux, Monsieur.
     Le Président fronça les sourcils.
  - Donc, si je vous suis bien, votre succès résulterait de votre seule…sensibilité ? Même avec cette bande de machos forcenés de la Cellule Micro ? Savez-vous qu’ils ont usés jusqu’à la trame pas moins de quatre DRH ?
     - Je suis au courant.
    Le Président secoua la tête, manifestement résigné, puis tourna les talons. Tandis qu’il s’éloignait de son pas lourd, Marie-Madeleine l’entendit grommeler :
  …murmurer à l’oreille des chevaux…foutues Nouvelles Théories du Management !
    
     La Directrice Adjointe se cala confortablement dans son fauteuil ergonomique, toute à son soulagement, sourire de Joconde aux lèvres. Elle resta ainsi quelques minutes, puis extirpa une minuscule clé plate de la poche de poitrine de son tailleur et ouvrit le dernier tiroir de son bureau.
     Un éclat métallique jaillit un bref instant sous la lumière des néons tandis que la main de Marie-Madeleine caressait rêveusement la paire de menottes dernier modèle dissimulée dans le meuble.
     Murmurer à l’oreille des chevaux fidélise ma clientèle à un point que vous ne soupçonnez pas, Président…
     Le sourire énigmatique de la Reine des Menottes se fit furtivement carnassier.

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