Le petit chapeau noir à voilette
Il était midi et la table était mise. Nous étions tous réunis, en famille, conformément à la tradition dominicale.J’avais voulu aider et participer à la préparation du repas ; nous étions donc, ma mère et moi, toutes les deux affublées d’un joli tablier qui nous conférait crédibilité… Enfin, tout au moins c’est ce qu’il en paraissait à mes yeux et j’étais très fière de porter cette petite coquetterie, taillée dans un restant de tissu à la mode.
Ma mère était couturière et c’est elle qui confectionnait les belles robes de toutes les dames fortunées du village, s’inspirant du Petit Echo de la Mode qu’elle recevait chaque semaine. Nous étions d’ailleurs aussi, tous, malgré notre plus modeste condition, toujours très bien habillés et il n’était pas rare qu’une ou l’autre de mes camarades de classe me jalouse de ce fait. Je me souviens bien de ce jour où la fille de Madame Dupain, une jeune et jolie veuve très distinguée, la plus fidèle cliente de notre mère, m’avait interpellée au sortir de l’étude, me signifiant mon insolence à oser porter la même robe qu’elle.
Ce dimanche-là, donc, revenons-y, mon père présidait notre joyeuse assemblée de son regard profond et distant, comme à l’accoutumée.
L’aîné de ses enfants, mon frère Dante, volubile et exubérant, tentait de capter et mobiliser l’attention en racontant, avec force éclats, une de ses sempiternelles anecdotes drôles, dans lesquelles il tenait toujours, comme de bien entendu et sans coup férir, le beau rôle. Robert, le sage, le plus réservé de nous tous, attendait, sans un mot, perdu dans des pensées d’ailleurs, ne prêtant qu’un semblant d’attention diplomate aux ineffables plaisanteries de notre frère... Alice riait, comme d’habitude, en aparté avec Paul, son jumeau, de ce rire indéfinissable, mystérieux et si complice que nous jalousions tous… Et Nano, le cadet, en retard une fois de plus, s’installait en maugréant sous le reproche, tandis que moi, je m’affairais aux cotés de ma mère pour le service.
C’est dans ce gentil brouhaha, rires et conversations animés, que mon père, sans un mot, s’est levé. Droit...
Notre tablée, d’abord indifférente, fut brutalement saisie par l’apparente et incongrue solennité de cette situation inhabituelle, et fit silence. Ma mère s’est immobilisée, tenant le plat brûlant au travers d’un torchon. Son regard s’est à peine obscurci, surpris, interrogateur… « Où vas-tu ? »
… « Je pars »…
Et nous comprîmes alors, tous, instantanément, le caractère douloureux et le sens irrémédiable de ces deux simples mots, énoncés comme une sentence « je pars »…
C’était un dimanche, nous passions à table et mon père partait. Il nous quittait. Il quittait ma mère qui ne fit pas un geste. Pas un mot pour le dissuader, le retenir. C’était entendu. "Eh bien pars… Puisque tu crois ! " … Si nous avions été plus attentifs, moins surpris, moins ébahis, nous aurions sans doute noté le tremblement imperceptible de sa voix. Ce petit tremblement qui aurait voulu dire non… Et nous l’aurions aidée, peut-être... Soutenue… Mais seul Paul, les larmes aux bords des yeux, a tenté « Ne fais pas ça, papa ». Vain...
Notre père, tiré à quatre épingles dans son habit empesé du dimanche, a pris son parapluie -C’est Alice qui m’a rappelé ce détail, moi, je ne me souvenais pas-. Puis il a quitté la pièce, sans se retourner, sur aucune larme de ses enfants.
Je ne l’ai revu que plus tard… A peine quelques mois plus tard. Une seule fois. La dernière.
J’accompagnais ma mère qui avait été appelée à son chevet. Nous sommes entrées dans la chambre d'hôpital. Il dormait apparemment… Le regard de ma mère, embrassant l’espace, est brusquement resté suspendu... fixe. Et moi, suivant ses yeux clairs, que je voyais pour la première fois s’embuer, j’ai compris… A la fois discret et insolent, timide et terrible, sur le portemanteau, pendait le petit chapeau noir à voilette de Simone Dupain.
Chapitre suivant : Est-ce que ça fait mal ?