Jour de mars
Nous sommes arrivés à l’hôpital la veille, vers 10 heures. C’est moi qui lui avait demandé de m’accompagner, je ne me souviens plus trop bien pourquoi. Pour être « conforme » probablement… Mais je savais que ce moment était trop intime et que je ne saurais pas le partager. Sa présence déjà me gênait, je crois, et j’attendais qu’il parte.
Peut-être a-t-il perçu mon impatience… Ma distance, mon ton sec, mon regard qui fuyait le sien, faisant mine d’être perturbée par les formalités d’admission.
Il m’a cependant suivie jusqu’à la chambre, m’a regardé déballer mon sac. Je n’avais presque rien amené, le séjour devait être court. Il m’a demandé si j’avais besoin de quelque chose… Non, non, merci, ça ira. J’ai pensé à une tarte au flan ! Mais je n’ai rien dit ! J’avais la consigne de ne plus rien manger ni boire.
Enfin il m’a rappelé ses obligations professionnelles et, s’excusant de partir, m’a dit qu’il repasserait plus tard, dans la soirée.
Le médecin est venu me saluer. Un clin d’œil, un compliment en forme de plaisanterie qui se voulait complice et rassurant mais dont je devinais qu’il devait gratifier toutes ses patientes.
L’infirmière est passée aussi. Elle a pris ma tension, le pouls… et elle a tout consigné avec précision malgré l’apparente désinvolture que conférait à son geste le pli de l’habitude.
J’avais emporté un livre, un baladeur et de la musique… Je n’avais plus qu’à attendre le moment.
…
La douleur était supportable… Et elle me rassurait même un peu finalement. Elle me rappelait, tout doucement, graduellement, par salves de plus en plus régulières, pourquoi j’étais là. Allongée sur un lit de fer que je trouvais trop court, entre ces quatre murs blancs et impersonnels. A chacun de ses répits je m’évadais... Pour ce voyage là, j’avais voulu un décor apaisé, au bord du rêve, et mettre des tentures de velours aux portes de mon attente -des poèmes, de Baudelaire-.
L’infirmière est passée plusieurs fois. Je crois qu’elle s’impatientait un peu. Elle me proposa un tour vivifiant dans les jardins. Non, je ne le souhaitais pas. Les jardins et le froid encore mordant de cette mi-mars ne me tentaient pas. J’étais bien au bord de ce lac brumeux où m’emportait mon rêve. Je savais cet instant fragile et unique qui marquait ce tournant de ma vie. J’étais là depuis quelques heures, dans cet état latent qui ne se décidait pas à basculer vers l’irrémédiable…
Quand le médecin est revenu, visite de routine, il m’apparut avec un pauvre sourire fatigué cette fois . Il m’a semblé y lire un peu de déception… Peut être de l’ennui.
Puis tout s’est accéléré. Quelque chose s'est déchiré entre mes jambes et un liquide chaud a inondé le lit. On m’a conduite dans la précipitation jusqu'à la salle d’accouchement. Succession de gestes cliniques… Battements du monitoring… L’instant perdait toute poésie et la douleur m’étreignait les reins. J’ai accepté l’anesthésie. Elle n’a pas eu d’effet et j’étais secouée de sanglots à chaque contraction.
Mon impatience était à son comble et les chuchotements précipités de la sage-femme et de l’infirmière qui surveillait l’écran alimentaient mon inquiétude. Le médecin est arrivé, son front était barré, son regard sombre «Il y a une anomalie. L’enfant ne se présente pas. On va vous descendre en salle d’opération. … Renforcez l’anesthésie ! »…
…
Un rideau tendu m’isolait de cette partie endormie de moi. Je ne ressentais plus rien de douleur physique. Regards concentrés, énoncés de termes techniques, gestes secrets. Je devinais un sourire apaisant sous le masque de l’infirmière qui surveillait ma tension… Mais tout semblait se dérouler sans moi !
Puis enfin je l’ai vue : une petite boule emmitouflée dans la couverture bleue que me présentait l’infirmière. J’ai plongé à m’y noyer, de toute ma foi, dans deux immenses yeux clairs, tout rond et grand ouverts. Mon cœur s’est défroissé d’un coup ! Je l’ai senti se déployer comme les ailes d’un oiseau avant de s’envoler… Jamais monté si haut !
C’était le 19 mars 1999 ; depuis quelques minutes seulement. Elle était arrivée, ma fille, elle était là et rien ne serait plus jamais pareil.
...
Il m’attendait dans ma chambre « Tu l’as vue ? »… « Oui… elle est très jolie »…
Après, il est parti. Et je suis restée seule avec elle, avec cette petite trace de lui, une part détachée de moi, et qui aurait sa vie propre.