La visite
...
Je lui avais dit : je vais venir… je ne sais pas quand, alors ne m'attends pas. Je vais venir, ce n'est pas un rendez-vous, c'est une promesse.
Ne m'attends pas. Comprenez, je n'aime pas être attendue. Je ne sais pas pourquoi... Alors oui, bien sur, certains vont penser que c’est par lâcheté ? Que peut-être je me donne une dernière possibilité de renoncer... Ou alors par prudence ? On ne sait jamais ce qu'il peut arriver et de quoi demain sera fait...
Un peu de tout cela sans doute... mêlé de la peur de décevoir, et qui n'est finalement rien d'autre que le masque pervers d'une crainte égocentrique d'être soi-même déçu...
Enfin voilà, il est 13h00, il fait beau et je prends la route...
Téléphone… mon portable : "Ton voyage s'est bien passé ?".
Il s'inquiète, me devine proche mais ne sait pas : mon hôtel est à deux pas. Je ne veux pas le voir tout de suite. Je lui ai dit "Ne m'attends pas" mais je veux, paradoxalement, moi, me préparer à la rencontre !
L'été s'éteint, la nuit tombe et il pleut maintenant. Robert, le bagagiste a tenu à me conduire au parking et nous revenons à pied sous le parapluie de l'hôtel. Il me drague, c'est un fait. Assez lourdement... Mais très bizarrement cela me rassure... Son empressement à vouloir m’accompagner et ses regards glissants sur mes jambes… En quelques minutes je sais tout de sa vie, de ses voyages, ses illusions ordinaires et ses désespoirs communs… Tout ce qui traîne un homme à cette solitude pluvieuse d’un soir de dimanche, et qui s’ensoleille d’un échange, de quelques mots, avec une mystérieuse inconnue.
Je l’écoute d'un sourire vague et poli, distraite...
Au bout de la rue, une silhouette se dessine à notre rencontre... Plus frêle que je ne l'avais imaginée. Un pas, plus décidé que je n'aurais cru... et puis voila, le sourire, le regard... il est là ! Mon complice... mon ami... mon frère, aux liens tissés de milliers de mots échangés sur le net.
.. Il est là et je le désire.
... Elle est venue... arrivée un peu après 21h00. Il l'a rejointe dans la rue, au bas de son hôtel et elle l’a suivi, chez lui, jusqu’à sa porte…
Deux pas... un troisième... Son regard embrasse la pièce unique, le plafond haut, les murs peints un peu défraîchis. Deux fenêtres sur la rue...
Son manteau glisse, de ses épaules, puis de ses bras. Elle le laisse tomber à ses pieds et l'enjambe. C'est une négligence qui le surprend ! Elle, n'a pas réfléchi. C'est un geste naturel et, a posteriori, assez symbolique de cette recherche de la pauvreté essentielle, détachée de toute matérialité, et qui l'anime.
Elle regarde maintenant les affichettes et les photos jaunies sur le mur. Tout parait là depuis toujours. Elle se sent bien dans ce décor si peu habituel et pourtant déjà étrangement familier.
Elle s'assied sur le canapé. Ses longues jambes pliées. Elle pose les coudes sur ses genoux serrés et le visage dans ses mains… Elle parle. De tout, de rien... S’étourdie de mots, de questions et de rires... Ce n'est que pour masquer son trouble.
... Plus tard, il aura envie de l’embrasser… Pardon !
... Son souffle était là, tout près, si près au coin de ma bouche. Sa langue s’est glissée entre mes dents et nous sommes restés ainsi, immobiles, un très long moment bouche à bouche, souffle à souffle et nos paroles mêlées...
Un oeil dans le rétroviseur et les lèvres encore tremblantes... Pourvu qu'il ne se retourne pas...
Il ne s'est pas retourné sur mon départ et sa silhouette s'est évanouie sobrement dans le miroir... Je garde ce souvenir de son souffle près de mes lèvres... Rémanence… Vous savez, quand parfois on a fixé de trop la lumière en face et qu'ensuite, dans le noir, un point lumineux persiste au regard.
Chapitre suivant : Laisse moi te dire...