ALAIN DE HERICOURT - Le Château des arcanes - texte intégral

In Libro Veritas

Le Château des arcanes

Par ALAIN DE HERICOURT

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Table des matières
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Chapitre 42







42


Après ce bon weekend, un voile de tristesse s'est abattu sur nous, il fallait repartir à la pension. Le lendemain matin, levés six heures, les yeux encore collés de sommeil, petit déjeuner dans un silence aussi épais que la pénombre du ciel, uniquement pollué par les ronflements sourds de papa qui doit finir d'évacuer ses derrières vapeurs d'alcool. Bises à maman, valise et cartable sous le bras, nous nous sommes enfoncés le dos courbé dans la fraîche humidité de ce petit matin sombre de septembre. Nous avons sauté le mur du pré des Tailloles, traversé le grand champ qui se trouve en contre-bas pour atteindre la grande grille de fer noir de l'école. À la cloche nous nous sommes séparés sans un mot pour rentrer dans nos classes respectives. La semaine dernière lors de notre première rentrée, nous n'étions pas trop angoissés, seulement vexés que maman nous ait mis dans cet établissement, on ne savait pas trop comment les journées allaient se passer et avions espoir d'y trouver quelques avantages, mais cette semaine nous savions à quoi nous en tenir. C'est pour cela que nous étions si moroses. Jamais je ne pourrais faire une année entière ici. La seule vue de ses sœurs sans jambes et sans cheveux emmaillotées
  dans leurs vêtements sombres me déprime, seul leur visage se détache comme un masque de clown blanc, mort et sans vie.
         À la récréation nous nous retrouvons au pied d'un gros platane qui commence à perdre ses feuilles.
        - Ça sent vraiment mauvais ici, un chien a dû se laisser aller dans le tas de feuilles mortes.
            Silence.
           - On change de coin ?
        Silence. Christian regarde du côté du préau, il n'a pas l'air à l'aise.
         - Qu'est-ce qui se passe aujourd'hui, personne ne dit rien, déjà que je n'ai pas le moral, vous allez me déprimer encore plus.
            Edmond me répond.
          - Nous non plus nous n'avons pas le moral et Christian a un problème.
         - On a changé de place et il y a toujours la même odeur, c'est quoi ça ?
           - Christian, mais est pas vrai, tu as fait caca dans ton froc ?
         - Oui les sœurs n'ont pas voulu que j'aille aux toilettes pendant le cours.
         - Qu'est-ce qu'on va faire ?
         - Moi je rentre me changer à la maison, j'en ai marre de cette pension.
           En cœur avec Edmond.
           - On t'accompagne, tant pis pour les taloches qu'on va recevoir.
          Naturellement le grand portail est fermé, mais nous avions remarqué qu'en faisant le tour du bâtiment nous arrivions dans le 
jardin du pensionnat, et là, au fond du potager près des plans de haricots un petit portillon en bois vermoulu donnait sur un verger de cerisiers. Accroupis entre les rangs de plantations, Christian en queue pour éviter les odeurs nous avons atteint les alignements de fruitiers. Nous étions sauvés, ils nous suffisaient de faire une grande boucle pour rejoindre le muret des Tailloles.
          Nous étions libre, sans cartable, ni valise… c'est vrai, les cartables les valises, même nos manteaux, tout était resté là-bas, nous n'avions que nos blouses grises et notre bonheur.Il fallait en apprécier l'instant, les secondes, les minutes, car un orage de réprimandes allait s'abattre sur nous dès notre arrivée. De quoi allions nous être privés cette fois ? Qu'importe, nous laissions derrière nous le bâtiment gris de la pension, qui s'éloignait à chacun de nos pas, mais nous rapprochait un peu plus des "marronniers". Nous étions solidaires, prêts à affronter les cris de maman, elle ne pourrait nous faire plier, nous étions des chiens fous indépendants uniquement guidés par le désir de liberté. La pension c'est pour les mous, les dominés, les enfants qui suivent le chemin tracé par les moutons, nous, nous avions besoin d'espace et d'autonomie pour que notre créativité se développe au rythme de notre destinée.   
       
         On courrait de plus en plus vite en zigzagant entre les arbres, les bras écartés, la tête levée vers le ciel, la bouche grande ouverte pour boire l'air de notre campagne, prêts à nous envoler…
 
Fin