Perrine Cambon - Je l'aime, ne me le tuez pas - texte intégral

In Libro Veritas

Je l'aime, ne me le tuez pas

Par Perrine Cambon

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Table des matières
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Au bout d'une heure, la nouvelle courait déjà dans tout le bâtiment, à chaque pas que je faisais j'étais fusillée du regard, et l'on chuchotait "Anna est une criminelle" dans tous les coins. Je voulais leur hurler que non, je n'étais pas une criminelle, mais je n'en avais pas la force, et de toutes façons, on ne m'aurait pas crue. J'errais, ne sachant que faire, seule, et désormais haïe de tous. Même les malades ne voulaient pas que je les soigne.
J'étais assise sur mon lit, à réfléchir, quand quelqu'un frappa à ma porte.
- Puis-je entrer ?
C'était le général Montjol.
- Oui, murmurai-je tristement.
D'ordinaire c'était Allan ou mes amis qui venaient me rendre visite.
- J'ai eu écho de votre affaire, Anna, commença-t-il, et je dois vous dire que je suis pas satisfait du tout de votre comportement.
Silence. Je ne voulais pas répondre. Comment aurais-je pu croire qu'il allait faire autre chose que me condamner ? Il continua :
- Je connais la raison pour laquelle vous avez fait ça. Je sais que c'est ce jeune homme qui vous a demandé de le faire, pour apaiser ses souffrances. Et vous ne comprenez pas pourquoi on vous en veut, parce que chaque jour des dizaines d'hommes meurent, blessés, malades ou suite à un suicide. Mais cela est la règle du camp. Un homme ne doit pas mourir par les mains d'un de ses frères. C'est comme ça…
Il marqua une pause, et reprit :
- J'ai tout de même décidé de vous pardonner, et de prononcer ce soir un discours en votre faveur, car, malgré cela, vous servez dignement votre pays, et vous donnez une bonne image de la jeunesse féminine française.
- Merci, dis-je, presque indifférente.
Mon esprit était ailleurs. J'étais pourtant surprise, mais satisfaite.
Une heure plus tard, le dîner était prêt. Tout le monde était invité, et les cuisiniers nous avaient préparés un très bon repas. Le général Montjol se leva et demanda le silence en tapant dans ses mains. Il prit ensuite la parole, très sérieusement :
- Mes chers amis, je voudrais tout d'abord, au nom de toute l'équipe de cuisine et de moi-même, vous remercier d'être venu partager ce repas avec nous. Je remercie, bien sûr, les cuisiniers eux-mêmes pour les bons plats qu'ils nous préparés…
Quelques applaudissements se firent entendre.
- Je voudrais vous parler d'une chose grave, une histoire dont vous avez tous entendu parler, à propos d'Anna Durandier…
Quand il prononça mon nom, beaucoup se levèrent en hurlant et en me huant. Mais je m'étais réfugiée dans un coin, et personne ne m'avait vue.
- Je sais, reprit-il, que vous pensez tous qu'elle a tué votre ami sans raison, pour s'amuser, comme certains disent…
Pour m'amuser ! J'étais stupéfaite. Certains pensaient que j'avais "tué" Stanislas par plaisir, par sadisme !
- Mais il n'en est rien. Anna a achevé cet homme parce que celui-ci souffrait atrocement, et c'est lui-même qui lui a demandé de le faire. Veuillez excuser la faute de cette jeune fille, elle ne le refera pas.
J'étais persuadée que ce discours n'avait pas convaincu les soldats. Ils ne disaient plus rien, se regardaient entre eux, les yeux pleins de questions. Montjol cria alors "Que la fête commence", et les musiciens, qui n'étaient pas de vrais musiciens, mais des soldats qui avaient un certain don pour la musique, jouèrent un air joyeux. Mais personne ne se leva pour danser. Je décidai finalement de sortir de ma cachette. L'ambiance n'était pas aussi gaie que le jour où j'étais arrivée. Montjol paraissait surpris, il me demanda de l'accompagner sur cette danse. J'acceptai, à contrecœur, mais pour ne pas le décevoir encore une fois. A la fin du morceau, je prétextai un mal de tête et regagnai ma chambre.
Une heure passa, une heure ou je m'ennuyai, j'aurais voulu dormir mais je n'y parvenais pas. Finalement, un homme vint me chercher :
- Le général Montjol vous prie de bien vouloir le rejoindre dans sa chambre, dit-il.
Je suivis le soldat; j'étais fatiguée, et je ne me rendais pas vraiment compte de ce que j'étais en train de faire. Que pouvait bien me vouloir le général, alors qu'il savait que je ne me sentais pas bien ? L'homme me fit entrer dans la chambre, Montjol était assis sur son lit, l'air décontracté, la chemise légèrement déboutonnée.
- Viens t'asseoir à coté de moi, murmura-t-il, un étrange sourire aux coins des lèvres.
Il m'avait tutoyée. J'obéis, pas très rassurée. Il continua :
- Tu sais que je t'ai rendu un immense service. Sans moi tout le monde t'aurait méprisée pour le reste de ton séjour. Je crois donc que tu as une dette envers moi…
Tout en parlant, il se rapprochait de moi, je ne savais que faire. Mais il n'avait pas fini :
- Tu sais aussi, bien sûr, que c'est mon anniversaire aujourd'hui, et que je n'ai pas eu de cadeau. Tu as compris ?
J'avais parfaitement compris. Sa main était maintenant posée sur mon genoux, et il la remontait lentement vers la cuisse.
- JAMAIS !!!
Du plus profond de mes entrailles, je sentais que je m'enflammais, et que je devenais comme enragée. Il se jeta sur moi, mais n'eut pas le temps de faire quoi que ce soit, d'un geste vif je tirai de ma poche le couteau d'Allan que je gardais toujours sur moi, et le pointais vers lui.
- Si vous me touchez… je vous transperce le cœur !
Il se releva, effrayé, et je pus m'enfuir, en larmes.
C'est à ce moment-là que j'aurais aimé que Paul soit là. Il m'aurait consolée, prise dans ses bras, et je me serais sentie en sécurité. Lui que j'aimais plus que tout, il aurait trouvé les mots pour me rassurer, et m'aurait vengée, comme autrefois il vengeait la princesse du dragon qui lui avait fait du mal. Je pensais également à Allan. S'il avait été là je ne serais jamais allée dans cette chambre, car il aurait compris que cela était louche, et m'aurait protégée. Il ne fallait pas que je pense à eux. Je
rêvais, mais le rêve n'est pas permis pendant la guerre. Seul l'espoir existe. L'espoir. Un bien joli mot. Un bien faible mot en vérité. Que peut-on faire avec l'espoir ? Certains diront tout, d'autres rien. Ce que je savais, c'est que même lorsqu'il ne reste plus rien, l'espoir doit subsister.
Je me couchai, et cherchai le sommeil sans le trouver, durant de longues heures. Lorsqu'on vint me réveiller, à huit heures le lendemain, je ne devais pas avoir dormi plus d'une heure. Je fis mine de souffrir d'une forte migraine pour ne pas me lever. Je restai allongée, et, étrangement, je me mis à repenser à tous les événements de ma courte vie. Comme si mon âme me quittait et que je n'avais plus envie de vivre. Après tout, à quoi bon continuer à survivre, sur cette Terre où la paix n'existera jamais ? Je pensais là tout le contraire de ce que j'avais pensé la veille. La nuit avait-elle changée ma vision des choses ? N'avais-je donc plus aucun espoir ? Sans compter mes parents, les deux êtres que j'aimais le plus au monde étaient morts ou sur le point de l'être. C'était très étrange, mais je n'imaginais pas revoir un jour Allan. Et je pensais qu'en le croyant mort, et en le pleurant, je lui témoignais encore plus mon affection. Mais je ne crois pas qu'il aurait été du même avis que moi. Il aurait souhaité mon bonheur, évidemment. Mais mon bonheur, n'était-ce pas de vivre avec lui ? Ce que je voulais était impossible, et je m'en rendais bien compte. Mais je n'imaginais pas mon bonheur sous une autre image. Et comme j'étais persuadée que jamais je ne serai heureuse, je ne voyais plus aucune raison de m'accrocher à la vie.

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