Perrine Cambon - Je l'aime, ne me le tuez pas - texte intégral

In Libro Veritas

Je l'aime, ne me le tuez pas

Par Perrine Cambon

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Table des matières
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11

Je n'aurais pas pu dire qu'elle heure il était si je n'avais pas regardé ma montre. Je pensais qu'il était huit heures, il était dix heures passées. Je m'habillai en hâte, affolée par tout ce temps pendant lequel j'avais dormi au lieu de travailler. Lorsque je sortis de ma chambre, sans prendre le temps de faire mon lit, je me retrouvai nez à nez avec Albert Montjol. Je faillis tomber à la renverse.
- Je suis désolée, balbutiai-je, je suis affreusement en retard.
Il répondit calmement :
- Ne vous inquiétez pas, nous vous avons laissé dormir car nous savions que vous en aviez besoin, vous n'êtes pas en faute.
- Merci, murmurai-je.
- Restez donc dans votre chambre ce matin, nous n'avons pas besoin de votre aide pour l'instant.
Je le remerciai une seconde fois, et retournai dans ma chambre. Je fis alors plus attention à une feuille posée sur ma chaise, elle était pliée en deux. C'était une lettre d'Allan, elle disait :

Ma chère Anna,

Je t'écris cette lettre à la faible lumière du jour qui vient, il est 7h00.
J'ai oublié de te dire que je repartais
tôt, accepte mes excuses pour cela. Évi-demment, je n'ai pas osé te réveiller pour te le dire, et je pense que les adieux auraient été difficiles. Je voulais te souhaiter bonne chance pour la suite, et te remercier du fond du cœur pour tout ce que tu as fait pour moi.
J'espère qu'on se reverra bientôt.
Tendrement,
Allan


Je ne savais que penser après avoir lu cette lettre.
Bien sûr, j'étais triste de le quitter, et j'aurais peut-être aimé lui dire au revoir, mais j'étais d'accord sur le fait que les adieux auraient été déchirants. Pour moi au moins.
Je rangeai la lettre précieusement, afin de garder un souvenir du premier garçon dont je fus tombée amoureuse. Pour ne pas tomber dans la déprime, je décidai de ne pas rester à rien faire. Je sortis au jardin, afin de rendre visite à tous mes amis enterrés là. Je ne m'attardai pas trop sur la tombe de Paul, pour ne pas pleurer. Je pensais à mes parents. Je ne leur avais pas encore envoyé la lettre, pourtant, je voulais qu'elle leur arrive avant l'avis officiel de décès. Je me levai rapidement, et la portai au garçon qui était chargé du courrier.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.
- Et bien, une lettre, que veux-tu que ce soit d'autre ?
Mais pour quelle raison me posait-il une question aussi stupide ?
- Montjol ne t'a pas prévenue ? Le courrier ne va pas partir avant au moins une semaine, c'est trop dangereux de sortir maintenant, expliqua-t-il.
- Quoi ? m'écriai-je. Mais ma lettre est vraiment urgente !
- Je suis désolé, mais on ne va pas risquer sa vie rien que pour une misérable lettre !
Je ne pouvais pas répliquer, il avait raison. Mais j'étais très angoissée à l'idée qu'il me faudrait attendre plus d'une semaine pour annoncer la mort de Paul à mes parents. Je rentrai dans ma chambre, posai la lettre sur ma chaise, bien en évidence, pour ne pas oublier. D'ailleurs, comme aurais-je pu oublier une chose pareille ?
Comme je ne savais pas quoi faire, au lieu de m'allonger pour penser à des choses tristes, je décidai d'aller prendre une douche. Il n'y avait personne du coté des hommes, personne pour me chanter une chanson comme ils savaient le faire. Je me déshabillai, il faisait très froid, mais je voulais à tout prix me sentir propre. Je tirai donc la chaînette pour faire couler l'eau, mais ce ne fut pas le liquide habituel, clair et glacial, qui tomba, mais une eau sale, jaunâtre et puante. De stupeur, je me reculai, attendant que l'écœurant jus s'écoule entièrement pour laisser place au liquide propre. Malheureusement, celui-ci ne vint pas, et, dégoûtée, je me privai de bain. Je décidai d'avertir Montjol de cet incident, mais je ne le trouvai pas, alors je m'adressai à un soldat haut-gradé.
- Comment ce fait-il que l'eau de la douche soit sale aujourd'hui ? demandai-je, énervée.
Il m'expliqua alors calmement que l'eau venait à manquer, et qu'il n'y avait pas d'autre solution que de la réutiliser. Un système de tuyau était installé, et l'eau évacuée était ensuite reversée dans les seaux avec lesquels on se lavait. On utilisait donc de l'eau usée !
- Mais ne vous en faites pas, ajouta-t-il, l'eau que vous buvez est belle et bien pure, mais elle sera sûrement bientôt rationnée !
Rationnée ! L'eau allait être rationnée ! Nous ne mangions déjà presque plus rien, nous étions fatigués, nous nous lavions avec de l'eau sale, et celle-ci allait être rationnée ! J'étais accablée, je ne savais plus quoi dire. - Au lieu de restée là à ne rien faire, allez plutôt mettre le couvert ! m'ordonna-t-il, agacé par ce qu'il jugeait des caprices.
Machinalement, je me dirigeai vers les cuisines pour prendre les assiettes, qui étaient plutôt des gamelles, avec les cuillères. Les couverts avaient été repris pour qu'on les fonde, afin de fabriquer des armes. Je mis donc la table, et m'installai à ma place habituelle. Jean-Paul et Lucien vinrent me rejoindre, c'était leur dernier jour à l'hôpital. Je m'assis à coté de Jean-Paul, et épuisée, désespérée, je fondis en larmes dans ses bras. Il me serra contre lui, en me murmurant des mots gentils au creux de l'oreille pour me réconforter.
- Que se passe-t-il Anna ? me demanda-t-il enfin.
- Ce qu'il se passe ? Tu me demandes ce qu'il se passe ! J'ai perdu mon frère, le garçon de mes rêves est parti vers la mort, et vous, mes seuls amis, vous me quittez demain ! Et tu me demandes ce qu'il se passe !
J'avais crié, sans le vouloir, car je ne contrôlais plus ma voix. Mais il savait que si je l'avais fait, ce n'était pas parce que j'étais fâchée, mais parce que je n'en pouvais plus. Il tenta encore de me consoler, et je me levai pour aller chercher la soupe.
Aux cuisines, les hommes s'affairaient. Ils couraient dans tous les sens, cherchant je ne sais quelle chose, criant à tout bout de champ : "Où est passé ma soupière" ou "On m'a volé mon couteau à aiguiser !". C'était l'anniversaire d'Albert Montjol, et pour cela, ils devaient préparer un bon repas, le meilleur qui puisse être en période de guerre.
- Faut-il préparer une surprise ? demanda un cuisinier à un autre.
- Non, répondit l'intéressé, Montjol a déjà ce qu'il veut.
- Ah bon, et c'est quoi ?
- Je ne sais pas, personne ne le sait, c'est une surprise.
- Une surprise qu'il se fait à lui même… murmura l'un d'eux, il est vraiment bizarre cet homme…
Je pris la marmite bouillante avec des gants et me dirigeai vers la sortie, sans plus me préoccuper de leurs racontars. J'aurais dû.
De l'endroit où j'étais, à la porte de la cuisine, je pouvais observer toute la salle du réfectoire. Les premiers jours de mon arrivée, les places manquaient, on comptait par table huit soldats au lieu de quatre. Ce jour là, le 21 octobre 1918, il y avait trop de chaises. Les hommes mangeaient par groupe de deux ou trois, rarement quatre, éparpillés aux quatre coins de l'immense pièce. Dans le réfectoire, il y avait trop de place, mais à l'hôpital, il n'y en avait pas assez. Les blessés s'entassaient de plus en plus, et les convalescents se faisaient de plus en plus rares.
Je distribuai donc la soupe, qui ressemblait de plus en plus à de l'eau grisâtre. Ce qui était ennuyeux, c'est que les plats qu'on nous servait n'était jamais à la bonne température. Tantôt la soupe était trop chaude, tantôt trop froide, et c'était pareil pour le thé du matin. Les hommes acceptaient ma soupe, mais ils étaient dégoûtés. Moi aussi je la trouvais écœurante, les pauvres fayots que nous mangions au début me manquaient affreusement. Jamais, à cette époque-là, je n'aurais pu le croire.
À la fin du repas, lorsque tout le monde eut fini, je débarrassai les tables et partis à l'hôpital. Comme je ne savais que faire, je visitais chaque malade, discutais avec eux. Je trouvai Émile complètement rétabli, et j'en fus heureuse pour lui. Sa femme avait accouché le mois précédent d'une magnifique petite fille, et il tenait dans ses mains une de ses photographies.
- Regarde comme elle est belle, me dit-il, pleurant de joie.
Il venait juste de recevoir sa lettre, elle était arrivée depuis déjà une semaine, mais personne n'avait distribué le courrier. C'est vrai qu'elle était mignonne, cette petite fille, elle s'appelait Juliette. J'étais ravie de voir que, pendant la guerre, certains heureux événements permettent d'oublier les horreurs quotidiennes.
Je m'approchai enfin de Stanislas. Stanislas avait vingt ans. Il séjournait à l'hôpital depuis bien avant mon arrivée, mais sa blessure ne guérissait pas. Depuis qu'on l'avait amputé, la plaie avait mal cicatrisé, et elle s'infectait. Chaque jour il souffrait le martyre.
- Anna ! Anna ! appela-t-il.
- Oui, que veux-tu ? Tu as faim, tu as soif ?
- Non, murmura-t-il, je voudrais te demander quelque chose…
Je lui fis signe que je l'écoutais.
- Je veux…continua-t-il, …je veux que tu m'aides à mourir.
- Quoi ??? criai-je presque, affolée. Mais pourquoi ?
- Tu sais… tu sais que je souffre horriblement. Je n'ai aucune famille, aucun ami qui me regrettera. Je ne trouve pas de bonne raison de m'accrocher à la vie.
Durant tout le temps qu'il parla, je pleurai silencieusement. Je pensais à lui, qui me disait que s'il mourrait personne ne le regretterait. Était-ce possible ? Sans réfléchir, j'attrapai une bouteille "Attention, Danger de mort", j'en versai une grosse quantité dans une seringue, nous nous murmurâmes ensemble un dernier adieu, et je lui injectai le produit. Quelques secondes plus tard, il était mort. Je passai ma main sur son jeune visage, afin de baisser les paupières qu'il n'avait pas eu le temps de fermer.
Je ne pourrais qualifier par des mots ce que je ressentais en ce moment précis. J'avais l'impression d'avoir commis un crime, mais ce n'était pas réellement un crime, puisque c'était la victime qui avait décidé de son sort. J'avais envie de crier, mais je ne le fis pas. Stanislas pensait que personne ne le pleurerait après sa mort, mais il avait tort. Moi, je pleurais. Je ne le connaissais pas très bien, mais j'étais tout de même affectée par sa mort, comme par celle des malheureux qui nous quittaient chaque jour.

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