Perrine Cambon - Je l'aime, ne me le tuez pas - texte intégral

In Libro Veritas

Je l'aime, ne me le tuez pas

Par Perrine Cambon

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Table des matières
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10

Il était quatorze heures. Je venais de finir de soigner un malade. J'étais heureuse, parce que l'homme était sauvé, il allait partir en convalescence, et tout cela grâce à moi.
Tous les événements qui se produisirent se déroulèrent très rapidement, mais je pourrais encore les décrire avec beaucoup de précision. La porte d'entrée de l'hôpital s'ouvrit brutalement. Je vis apparaître à la porte un jeune soldat qui portait, ou plutôt traînait, un autre soldat. Le premier c'était Allan, et le second, c'était mon frère. Je ne savais si je devais être heureuse ou pas, j'avais retrouvé celui que j'aimais, et mon frère, mais ce dernier était blessé, avait-il une chance de s'en sortir ? Je courais vers eux, je ne savais que dire, que faire.
- Attrape-le par les jambes, me demanda Allan, nous allons l'allonger sur un lit.
Je fis ce qu'il me demandait, mon frère me parut léger. Était-ce une impression ou avait-il réellement au-tant maigri ?
Nous le posâmes sur un lit vide, je fus d'ailleurs étonnée d'en trouver un, en réalité c'était un malade qui s'était levé pour nous laisser installer Paul, et Allan partit en courant chercher un médecin.
- Anna ! Anna !
C'était mon frère. Il semblait crier, mais sa voix était très basse, il parlait avec peine.
- Je suis heureux de te revoir Anna, murmura-t-il. Dis à Maman et Papa que je les aime…
- Pourquoi dis-tu cela ? On croirait que tu veux nous quitter… Tu sais bien que tu es à l'hôpital, tu seras sauvé…
- Je vais mourir Anna, la blessure est trop profonde…
- Ne dis pas de bêtises, voyons, sanglotai-je, tu es fort, tu as déjà survécu à pire que cela…
- Ne pleure pas Anna, je ne veux pas te voir triste. Je veux garder de toi le souvenir d'une très jolie jeune fille, souriante et extrêmement courageuse.
Je pleurais de plus belle.
- Tu as raison d'aimer Allan, poursuivit-il, c'est un bon garçon, il te rendra heureuse. Adieu Anna, tu seras toujours ma petite princesse.
- Non ! Non ! hurlai-je. Pas toi Paul, pas toi !
Une rivière de larmes coulait le long de mes joues,
Allan arriva avec un médecin, ce dernier s'arrêta, et murmura : "Que Dieu ait son âme". Allan me prit dans ses bras, et je me serrai contre lui le plus fort que je le pouvais, je ne pouvais pas m'empêcher de pleurer.
- Pleure, pleure, murmura-t-il tendrement. C'est toi qui m'as dit que pleurer soulageait parfois, non ?
Il me conduisit dans ma chambre, et cette fois, ce fut un autre sentiment qui s'empara de moi, la rage, j'avais envie de tout détruire. Pourquoi lui ? Pourquoi toi Paul ? Toi, mon frère, le seul qui pouvait réellement me comprendre !
Au bout de quelques minutes, lorsque je fus calmée, je m'allongeai sur mon lit, et décidai de dormir. Contrairement à ce que je pensais, cela ne me fut pas difficile. Lorsque que j'ouvris les yeux, à dix-huit heures, j'en étais très honteuse, j'avais réussi à dormir alors que mon frère venait de nous quitter ! Allan était près de moi.
- Tu m'as été d'un grand soutien, lorsque j'étais malheureux, et je veux t'aider à mon tour.
J'essayais de lui sourire, mais je n'y arrivais pas, les larmes me remontèrent aux yeux. J'avais malgré tout envie de lui dire que je l'aimais, mais comment aurait-il réagi ? Et puis, je n'avais pas le droit de parler de choses si gaies alors que mon frère était mort. Je décidai d'attendre, d'attendre que ma tristesse s'estompe, quelques semaines, quelques mois, quelques années plutôt. Son sourire, le sourire de mon frère, et son bras sur mes épaules qui me protégeait, je savais que ces images resteraient gravées dans ma mémoire pour toujours. Ma tristesse resterait toujours aussi grande. Je parlerai à Allan, un jour oui, mais je ne savais pas encore quand.
- Viens Anna, j'ai quelque chose pour toi, murmura-t-il.
Il me tendit la main, je la pris, et je me serrai contre lui. Cela n'avait rien de sensuel, je cherchais une protec-tion, il m'en offrait une.
Nous marchâmes tous les deux jusqu'au jardin, le soir se faisait, nous étions le 20 octobre, la nuit s'annonce tôt à cette époque de l'année. Il me désigna une tombe, celle de son ami Geoffrey. A droite, il n'y avait plus la pan-carte gravée "Allan Lemarchand", mais une pancarte intacte.
- Ton frère est désormais sous terre, Anna. Il m'a avoué qu'il voulait être enterré ici. J'ai respecté sa dernière volonté. Je ne pense pas que tu aurais aimé participer à l'enterrement…
- Non, répondis-je, c'est bien comme ça.
- Par contre, je ne connais pas son nom, ni son année de naissance…
Je récitai, entre deux sanglots :
- Paul Durandier…
Il gravait en même temps que je dictais :
- 1899-1918, mort pour la France.
Il planta dans la terre la petite pancarte, et, bien que je ne fus pas réellement croyante, je me mis à genoux, et fis un signe de croix. Allan fit de même, et comme il commençait à faire froid, et nous rentrâmes nous réchauffer.
- Tu sais Anna, murmura Allan, ton frère était un jeune homme très courageux. Il est mort à l'assaut. Je n'avais jamais vu de plus brave soldat.
Je souris, je devais rester souriante, comme le voulait Paul, et nous nous dirigeâmes vers le réfectoire.
Jean-Paul, Lucien et les autres étaient à une table, pour une fois, ils ne déjeunaient pas dans leurs lits d'hôpital. Ils repartiraient bientôt. Nous dînâmes avec eux.
- J'ai appris la triste nouvelle Anna, commença Lucien, je suis désolé.
- Je te remercie Lucien, répondis-je. Paul ne voulait pas qu'on pleure quand il serait mort, il voulait qu'on se souvienne uniquement des bons moments passés avec lui.
- Et c'est qu'il y a eu ! Et plus d'un ! s'exclama Jean-Paul.
- C'est tout de même dommage, continua Lucien, c'était un brave gars, il nous manquera.
"A moi aussi", pensai-je. Malgré moi, une larme coula le long de ma joue, et tomba dans la soupe. Je reniflai, et dis :
- Excuse-moi Paul, mais à l'idée que je ne pourrai plus jamais te revoir, je ne peux retenir mes larmes.
Tous mes amis étaient tristes, mais essayaient de ne pas pleurer.
Après le repas, je débarrassai les tables et fit la vaisselle. A neuf heures, je retrouvai Allan dans ma chambre, nous allions écrire une lettre à mes parents. Nous nous assîmes tous les deux sur le lit, je pris une feuille de papier et écrivis :


20 octobre 1918

Chère Maman,
Cher Papa,

La nouvelle qui va suivre ne va pas vous être agréable : Paul est mort.


Non, ça n'allait pas, c'était trop violent. Je déchirai la feuille, en pris une autre et recommençai :


20 octobre 1918

Chère Maman,
Cher Papa,

Aujourd'hui, il s'est passé quelque chose de grave. Je soignai un blessé lorsque la porte s'est ouverte brusque-ment, Allan était là avec Paul dans les bras et …


Non, c'était trop long, et trop compliqué. Je ne savais pas par quoi commencer, Allan décida de m'aider. Finalement, voici ce que j'écrivis :


20 octobre 1918

Chère Maman,
Cher Papa,

Je me joins à mon ami Allan pour
vous écrire ceci. Ce n'est pas facile pour moi, mais il faut bien que je le fasse. Paul a été touché par une balle, et il a succombé. Nous étions tous très tristes, et chacun m'a adressé ses condoléances. Nous avons enterré Paul dans le jardin du camp, comme il le voulait, et chaque jour j'irai prier sur sa tombe. Je souhaitais vous apprendre la triste nouvelle avant que vous ne receviez un courrier officiel.
Je vous embrasse, je vous aime.
Ne pleurez pas trop,
Paul ne voulait pas qu'on pleure.
A bientôt,
Anna

Allan me demanda s'il pouvait écrire quelques mots,
évidemment j'acceptai. Il écrivit :


Chère Madame,
Cher Monsieur,

Je me joins à votre fille pour vous adresser mes plus sincères condoléances. J'ai connu votre fils quelques jours avant sa mort, c'était un jeune homme très courageux, et il est tombé dignement. Comme vous l'a dit précédemment Anna, essayez, si vous en avez la force, de ne pas pleurer. Je sais que c'est impossible, moi-même je ne l'ai pas pu. Je vous souhaite le plus de bonheur qu'on peut espérer dans ces conditions.

Avec toute mon affection,
Allan Lemarchand

Je fermai la lettre, je la donnerai à envoyer le lendemain.
- Je vais aller dormir, dit Allan, je repars demain.
- Oui, bonne nuit… Attends ! Veux-tu dormir ici ?
- Avec toi ? demanda-t-il, rougissant.
- Oui, enfin, moi je dormirai par terre, et toi tu dormiras dans mon lit.
- Je veux bien, répondit-il, mais c'est moi qui dors par terre.
- Bon, si tu le souhaites… Tiens, prends mes couvertures, et puis mon oreiller…
Il s'allongea par terre, je lui déposai une bise sur la joue, et je me couchai.
- Bonne nuit.
- Bonne nuit.

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