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Deux semaines passèrent. Deux trop longues semaines sans nouvelles des gens que j'aimais. Mais je savais que la poste était ralentie à cause de la guerre, il était donc normal que je n'ai pas encore reçu de courrier.Finalement, le jeune homme qui remplaçait Allan dans le travail de facteur m'apporta une lettre. Elle était de mes parents, à mon grand étonnement elle n'était pas datée, et elle disait :
Ma chère Anna,
Nous avons reçu ta lettre hier. Nous étions heureux d'avoir de tes nouvelles, et de savoir que tu t'es fait un ami, cela permet de se sentir moins seul. Hier, Papa et moi sommes allés rendre visite à Mamie, elle va mieux qu'avant ton départ, elle t'embrasse. Nous avons aussi reçu un télégramme de Paul, je ne te l'envoie pas car il est très court : il nous dit qu'il nous aime et qu'il va bien. Nous espérons tous que cette guerre se termi-nera bientôt. J'ai vu Monsieur le curé ce matin, il est très fier de toi, il prie Dieu chaque soir pour tous les soldats et pour toi.
J'espère, ma chérie, que ce n'est pas trop dur pour toi, je peux imaginer que c'est affreux de voir des hommes souffrir.
Je t'embrasse
Maman qui t'aime
Ma grande fille,
J'espère que tu te portes bien et que la vie n'est pas trop difficile pour toi. Avec Maman tout va bien, si on peut appeler bien une vie sans ses enfants pour mettre un peu de joie dans les cœurs.
Tu sais, ce tueur en série qui rodait dans la région, et bien mon collègue Michel et moi l'avons arrêté le lende-main de ton départ. Nous avons été augmentés pour cela. Cet argent va nous aider, ta maman et moi.
Prends bien soin de toi, ma chérie.
Nous pensons à toi chaque jour. Paul va bien, il nous l'a dit.
Je t'embrasse ma grande fille.
À bientôt
Papa
Je souris à la fin, j'étais heureuse que mes parents aient reçu de l'argent, car ils en avaient bien besoin. J'allai déposer la lettre dans ma chambre, et notai de ne pas oublier d'y répondre.
Je passais la fin de la journée avec Jean-Paul, Lucien (un de ses compagnons) et les autres. Certains écrivaient, d'autres lisaient, je discutais avec Lucien. J'étais assise au bout de son lit, les jambes croisées en tailleur, et nous nous racontions nos vies. Soudain il leva la tête.
- Paul !
Je me retournai brusquement, je ne pouvais pas le croire.
- Paul ! m'écriai-je à mon tour. Paul !
Et sans qu'il eut le temps de réagir à ma vue, je me jetai dans ses bras, et ne pus retenir mes larmes. Je sentais son cœur qui battait contre ma poitrine, il battait peut-être plus fort que le mien, si cela était possible.
- Mon dieu, Anna, comme tu as grandi ! Tu es devenue une vraie jeune femme maintenant !
Je souriai, je riai même, cela faisait longtemps que je n'avais pas ri, je crois que je n'avais jamais été aussi heureuse. Il me demanda :
- Que fais-tu ici, Anna ? Personne ne m'avait dit que tu étais partie de la maison.
- Maman et Papa ne te l'ont pas écrit ? Ils ont dû oublier, ils devaient penser qu'ils te l'avaient déjà dit. Ici ? J'aide, je suis bénévole, répondis-je, un peu fière.
- Et je crois qu'elle a redonné espoir à un bon nombre de jeunes hommes, ajouta Jean-Paul.
- Ah ! s'exclama mon frère en riant. J'espère que tu ne leur fais pas imaginer des choses…
- Non, continua Jean-Paul, elle ne leur promet rien. Sauf peut-être à un certain Allan…
Je rougis ; mon frère, qui avait tout compris, me demanda :
- Ah oui, et qui est donc cet Allan ? Quelqu'un du village ?
- Non, répondis-je, c'est un jeune soldat.
- Ah ! Sais-tu à quoi tu t'attends en tombant amoureuse d'un soldat. Sais-tu qu'il peut perdre la vie d'un instant à l'autre ?
Sa voix était un peu agressive, je crois qu'il m'en voulait un peu, car il savait que c'était inconscient d'aimer un soldat, mais il savait aussi que l'amour ne se contrôle pas. Ses reproches n'étaient de vrais reproches.
- Je le sais Paul, mais on ne choisit pas toujours sur qui notre affection va se poser, et on ne peut pas renier les sentiments amoureux. Et puis, la guerre ne tue pas tous les soldats, tu es bien vivant toi.
Il soupira, je crois qu'il prévoyait la mort d'Allan et imaginait mon désespoir.
- Et quel âge a-t-il ce soldat ? me demanda mon frère. Il doit être bien plus vieux que toi.
- Oh non, répondis-je, il a seize ans. Il s'est engagé.
- Voilà un jeune homme bien courageux, murmura Paul. Tu me le présenteras, n'est-ce pas ?
- Bien sûr, acquiesçai-je. Je suis certaine qu'il te plaira.
- Et est-ce qu'il t'aime, lui aussi ? susurra mon frère malicieusement.
- Je ne sais pas, je ne lui ai… je ne lui ai jamais demandé.
Il sourit, je savais qu'il avait connu cela lui aussi, il avait été amoureux d'une jeune fille et n'avait jamais osé lui dire, et cette jeune fille s'est mariée. Mon frère en avait souffert pendant bien longtemps.
Nous bavardâmes jusqu'au dîner, Paul, ses amis et moi. Il nous raconta nombre de ses aventures, dont il était toujours ressorti sans égratignures. Il avait toujours eu une chance inouïe, déjà petit, il ne tombait jamais malade.
Dès la fin du repas, je partis me coucher, j'étais fatiguée. Paul allait dormir avec ses amis, il partirait rendre visite à nos parents le lendemain. Je lui avais demandé de leur adresser un message, de leur dire que j'allais bien. Mais il ne devait pas leur parler d'Allan, ce n'était encore pour moi qu'un rêve, et je ne devais pas affoler ma mère.
Je me couchai à vingt et une heures, mais je n'arrivais pas à dormir, j'étais énervée, excitée, heureuse, j'avais retrouvé mon frère ! Quand il fut vingt-trois heures, comme je ne dormais toujours pas, je me levai. Je me dirigeai vers l'hôpital, il faisait noir, j'étais obligée de tendre les bras devant moi pour ne pas me cogner contre les murs. Je trouvai finalement mon frère, après l'avoir cherché quelques minutes, il était allongé par terre avec une couverture. Il ne dormait pas.
- Paul, murmurai-je, Paul !
- Anna ?
- Oui, répondis-je. Je n'arrive pas à dormir, je peux m'allonger à coté de toi ?
- Bien sûr. Viens !
Je m'approchai, m'assis à coté de lui, il se redressa.
Nous étions adossés contre le mur, et il mit son bras autour de mes épaules en signe de protection. J'aimais bien quand il faisait cela, je me sentais en sécurité, à l'abri de tous les dangers. Lorsque nous étions petits, il était mon chevalier, je crois même que j'étais un peu amoureuse de lui. Nous nous amusions ensemble, moi, je jouais la belle princesse, et lui le beau prince qui venait me sauver d'un affreux dragon. Et pendant cette guerre, le dragon, c'étaient les Allemands, et le prince, toujours lui. Même Allan ne prendrait jamais le rôle du prince.
- Moi non plus je ne peux pas dormir, dit-il.
- À quoi penses-tu ? demandai-je.
- À Valérie.
C'était la jeune fille qu'il avait aimée, et visiblement, il l'aimait toujours. Il continua :
- Ne pense pas que je sois toujours amoureux d'elle, je me suis fait une raison. Mais je ne veux pas que tu fasses la même erreur que moi, ne le laisse pas s'enfuir et t'oublier, d'accord ?
- Promis !
Je lui donnai un gros bisou sur la joue, il me proposa de dormir. Nous nous allongeâmes l'un à coté de l'autre, je me serrai contre lui, et nous nous endormîmes ensemble.
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