5
La journée de la veille s'était terminée sans grand incident; Allan avait dormi tout l'après-midi, il s'était réveillé pour le dîner. Inutile de préciser ce que nous avions mangé.Mais ce jour-ci allait être plus difficile, Allan partait à neuf heures. Les adieux furent douloureux.
- Tiens, prends ça, murmura-t-il. Je te l'offre.
- Qu'est-ce que c'est ? demandai-je.
- Mon couteau, fais en bon usage.
- Merci Allan, fais attention à toi.
Je voyais qu'il avait envie de pleurer, moi aussi j'avais du mal à retenir mes larmes. Je comprenais maintenant pourquoi. Je le serrai dans mes bras, lui donnai une bise sur chaque joue et lui souhaitai bon courage. Je rentrai aussitôt, je ne voulais pas le voir me quitter.
Je partis me reposer dans ma chambre, je pensais :
"Ouvre-la donc cette lettre, puisque tu en crèves d'envie ! Tu sais bien qu'il n'a aucune chance de s'en sortir !" Lorsque je réfléchissais à cela, j'avais envie de me tuer, "Pauvre fille, me disais-je, il va mourir et toi tu ne penses qu'à ouvrir cette lettre !" Mais à l'intérieur de moi, il y avait une autre voix qui me parlait : "Tu sais qu'il va s'en sortir, tous les soldats ne meurent pas au combat, et puis tu l'aimes, fais ce qu'il t'a dit." Alors je décidais d'écouter cette voix-là, parce qu'elle était plus agréable, peut-être un peu idéaliste, mais on a le droit de rêver. Je ne touchais donc pas à la lettre.
Je m'allongeai sur mon lit, une question me brûlait les lèvres : "Ressent-il la même chose pour moi ?". C'était une grande question, en attendant de la lui poser, je pouvais toujours imaginer que oui. C'était tellement beau à penser. Je l'aimerais, il m'aimerait, la vie ne pourrait pas être plus merveilleuse. La guerre prendrait fin, nous nous marierions, et alors nous achèterions une belle maison à la montagne, que nous peuplerions d'enfants et d'ani-maux. Ce serait le paradis. Mais la vie n'était pas aussi rose, la guerre se terminerait-elle bientôt ? Je l'espérais, je l'espérais du plus profond de mon cœur.
Ce jour-là, on me promit que je ne verrai pas de malades. Les médecins voulaient que je me repose, je ne ferai donc pas de travail éprouvant. Je laverai les chambres des soldats les plus gradés, et le dortoir des cuisiniers. Ce travail était normalement réservé aux femmes de ménage, mais ici, évidemment, il n'y en avait pas. Comme ce n'était pas très épuisant, j'acceptai. De toute façon, je n'avais pas le choix.
Je rencontrai Albert Montjol sur le pas de sa porte, il sortait de sa chambre. C'était seulement la seconde fois que le voyais depuis mon arrivée.
- Voulez-vous que je nettoie votre chambre ?
- Non, ça ira, je vous remercie, répondit-il poliment. Alors, vous vous plaisez ici ?
- Ca va, je vous remercie. Mais vous savez, ma vie n'est pas très difficile, comparée à celle que mènent vos soldats.
- Oui, oui, continua-t-il, indifférent, mais elle ne doit pas être simple pour vous non plus, aucune jeune fille ne vous suivie. Je vous admire beaucoup Anna.
Je rougis, lui murmurai un "merci" et repartis travailler.
- Et bien à bientôt alors ! lança-t-il.
Pourquoi "à bientôt" ? Il espérait sans doute me revoir, pour discuter, mais je n'en avais pas du tout envie, je ne l'aimais pas. Cet homme était général, et cela ne lui faisait rien de voir ses soldats souffrir, évidemment, lui vivait facilement, il avait tout ce dont il avait besoin !
Quand j'eus fini mon ménage, il était onze heures, je partis déjeuner rapidement, et me rendis dans ma chambre pour dormir. On me permit de me reposer tout l'après-midi, ce que je fis. Le soir, je me couchai tôt, j'étais étonnamment épuisée.
Je me réveillais à l'aurore le lendemain matin, il n'était même pas six heures. Je me levai tout de même, car je n'arrivais plus à dormir, et partis prendre une douche.
Lorsque l'eau coula, je poussai un cri, d'ordinaire elle était tiède, ce jour-ci elle était gelée. Je me lavais quand même, mais pas les cheveux, je l'aurais voulu, mais cela aurait été trop désagréable.
Je partis ensuite déjeuner. L'eau de mon thé n'était pas chaude, et le pain était rassi, il avait dû être cuit depuis plusieurs jours déjà. La vie, jour après jour, devenait de plus en difficile.
Après ce léger petit déjeuner, je me rendis à l'hôpital pour donner à manger aux blessés. Je revis Émile, il avait été amputé du bras droit. Il ne pouvait plus écrire à sa femme, et les infirmiers écrivaient pour lui. On m'apprit que Marcel était mort, mort de vieillesse et de fatigue. Il s'était engagé pour aider son pays bien qu'il fût au-dessus de l'âge autorisé. Tous ses amis étaient en émoi, je promis d'aller déposer une fleur sur sa tombe. Elle était creusée dans le petit jardin derrière la cuisine, comme toutes les autres.
J'étais en train de donner à manger à Émile lorsque j'entendis un cri horrifiant, ce genre de cri qui vous glace le sang et que vous n'entendez pas deux fois dans votre vie (normalement, hélas, pour moi, ce ne fut pas le dernier). J'accourus pour voir ce dont il s'agissait, et je poussai moi-même un cri d'horreur. Je vis avec effroi, sur la table d'opération recouverte de sang, un homme qu'on amputait. À vif ! Je savais qu'un jour on amputerait ainsi, mais je n'avais pas été prévenue et manquai de m'évanouir. L'homme était étendu, sur lui était penché un infirmier, une scie à la main, qui lui coupait la jambe ! On avait mis dans la bouche du pauvre homme un morceau de ferraille, pour qu'il le morde et que cela lui fasse se concentrer sur autre chose que sur sa douleur, mais cela ne l'empêchait pas de crier. Je supposais que cela se faisait de cette façon à l'ordinaire, sauf qu'à l'ordinaire, les hommes étaient chloroformés.
L'infirmier, quand il eut fini, me demanda de l'aider, il me tendit la jambe et m'ordonna d'aller la jeter dans les poubelles des cuisines. Alors là, je ne pus plus tenir, je partis en courant. Je pleurais, je pleurais des larmes d'horreur. Arrivée aux cabinets, épuisée, je me penchai en avant, et, malgré moi, je rendis mon maigre petit déjeuner. Jamais plus, jamais plus je ne voulais assister à un spectacle aussi affreux ! On découpait les hommes en morceaux comme on aurait tranché de la viande fraîche !
Je repris mon souffle, essayai de me calmer, lorsqu'un homme vint à ma rencontre. Il me dit :
- Faut pas vous mettre dans des états pareils, mademoiselle ! Si vous supportez pas la vue du sang, fallait pas venir ici !
Je le regardais avec des yeux pleins de reproches.
Comment osait-il me dire ça ! J'étais venue pour les aider !
- Ne me regardez pas comme ça, mademoiselle, continua-t-il. Ce que je dis, c'est la pure vérité.
Et il avait raison. Je n'étais pas aussi courageuse que l'on voulait que je sois, et dans mes caprices, j'étais un fardeau.
- Bon, ce n'est pas grave, reprit-il, allez vous reposer jus-qu'au repas, vous reprendrez votre travail après.
J'acquiescai, et partis dans ma chambre. Je pensais :
"Paul, Paul, j'ai tant besoin de toi ! Reviens, je t'en prie Paul ! Ah, cette foutue guerre ! Peut-être es-tu mort à l'heure qu'il est… Allan ? Où es-tu mon ange, mon héros ? Sais-tu que je t'ai aimé dès que je t'ai vu, et que je rêve de toi chaque nuit ? Non, sûrement pas. Que je suis idiote ! Peut-être avais-tu une fiancée avant de partir à la guerre, et peut-être es-tu en train de penser à elle… Oh mon Dieu, je voudrais que cette guerre cesse ! Exaucez mon vœu Seigneur, et plus jamais je ne me conduirai en mauvaise chrétienne… Est-ce que tu m'entends là haut ? Est-ce que tu existe au moins ? Je ne sais plus si je dois croire en toi maintenant, aurais-tu laisser commencer cette guerre si tu existais vraiment, ou n'aurais-tu pas de cœur ?".
Les pensées se multipliaient dans mon esprit, j'avais la tête qui tournait, je crus que je devenais folle. Je m'allongeai, et m'endormis soudainement, je ne me réveillai que longtemps après, vers vingt-trois heures. Personne n'était venu me réveiller, on ne devait pas avoir eu besoin de moi. Que pouvais-je faire maintenant ? Je n'avais plus envie de dormir, je l'avais fait pendant douze heures. J'avais faim. Je passai à la cuisine prendre un morceau de pain, et sortis au jardin.
Le ciel était étoilé, la lune était pleine. De temps en temps, je voyais surgir de terre comme des feux d'artifices, mais ce n'en était pas, c'était des obus. Heureusement, j'étais loin des zones de combat, mais je pensais à tous ces soldats, aussi bien français qu'allemands, qui se faisaient tuer, chaque seconde tombe un homme.
Je me dirigeai vers la tombe de Marcel, il était inscrit ceci : Marcel Girondeau – 1850-1918. Il est sûr qu'il avait vécu beaucoup plus longtemps que Geoffrey Vigault, qui était mort à dix-sept ans, mais était-ce une raison pour ne pas le regretter ? Je déposai une fleur sur chacune des deux tombes, il n'y en avait pas assez pour les décorer toutes.
Je mangeais mon pain, et celui-ci avait un goût légèrement salé, le goût que mes larmes lui avait donné. Je pleurais tous ceux qui étaient morts, et tous ceux qui allaient mourir. Même si leurs noms ne voulaient rien dire pour moi, je pleurais en imaginant les femmes, les enfants, les parents des défunts qui devaient, eux aussi, faire comme moi, ou attendre dans l'inquiétude.
Je voyais cette tombe : Allan Lemarchand – 1902- ? . J'eus subitement envie de la détruire, de briser ce panneau qui indiquait son nom. Mais cela lui aurait-il fait plaisir ? Sûrement pas. C'est pour cela que je ne le fis pas. Sou-dain, je pensai : "Allez, Anna, reprends-toi, tu es une fille courageuse, tu ne dois pas baisser les bras !" Je décidais de ne plus retomber dans la déprime, et de me rendre utile.
J'entrai dans la cuisine, et devant tout le désordre, je me dis : "Au travail", et c'était parti. Je nettoyai tout de fond en comble, le sol, les murs, les fours, les éviers, les casseroles, la vaisselle, tout ! Quand tout fut fini, j'étais fière de moi, il était quatre heures du matin. Je partis m'allonger deux heures dans ma chambre, puis ce fut reparti pour une journée ordinaire.
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