Perrine Cambon - Je l'aime, ne me le tuez pas - In Libro Veritas

In Libro Veritas

Je l'aime, ne me le tuez pas

Par Perrine Cambon

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Table des matières
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2

Lorsque nous sortîmes de la gare, je vis une voiture qui nous attendait. Je montais à l'arrière, le maire s'assit devant à coté du conducteur. Celui-ci n'était autre que le responsable de notre compagnie, le général Albert Montjol. Il me sourit pendant tout le trajet, et me répéta un bon nombre de fois qu'il espérait que je me plairais là-bas, que tous ses soldats étaient fiers d'accueillir une jeune citoyenne française et qu'ils avaient préparé une petite fête en mon honneur. Je lui souriais moi aussi, le remerciais, mais je savais bien, et cela, il ne pourrait pas me le cacher longtemps, que la vie n'est jamais facile au front.
Le voyage ne fut pas très long jusqu'à la caserne, et j'étais impatiente d'explorer les lieux. Nous arrivâmes bientôt devant une grande bâtisse. Devant la porte était rassemblé un groupe de soldats, qui m'acclamèrent en me voyant arriver. On me fit visiter les dortoirs, les cuisines, le réfectoire, les douches (cela m'intriguait, est-ce que j'allais devoir me laver avec les hommes ?). On me montra ma chambre, une petite pièce éclairée par la simple lumière du soleil lorsque celui-ci était présent. On me conduisit enfin dans une salle pleine de monde, et on me fit monter sur une estrade. Le maire récita, de pleine voix, son discours :
- Mes chers amis, mes frères, je suis ici pour vous présenter une jeune fille pleine de courage. Elle a décidé de venir ici pour participer aussi à cette Grande Guerre, dont, je l'espère, nous ressortirons vainqueurs. Elle s'appelle Anna, elle a quinze ans, et elle aime son pays.
Pour finir, il posa ses grosses mains sur mes épaules, m'embrassa sur les deux joues et me souhaita bonne chance.
Dans la salle, tout le monde était présent, les soldats comme les infirmiers, les cuisiniers et même les blessés, et tous applaudissaient. Je souriais, je ne montrais pas derrière ma joie l'angoisse qui me serrait déjà le ventre. Oui, j'avais très peur, mais je ne devais pas le faire passer.
La fête était très réussie. Tout le monde était gai. Bien évidemment, on avait raccompagné les blessés dans leurs chambres, mais je leur promis de leur passer une petite visite dans la soirée.
Le repas était préparé en buffet, chacun pouvait se servir et manger ce qu'il voulait. Il y avait de la musique aussi ; certains m'invitèrent à danser, j'acceptais, bien qu'assez timide. Après tout, j'étais la seule femme du camp, je ne pouvais pas refuser.
Je me servis donc au buffet, il y avait toutes sortes de viandes, des rôtis, des volailles ; et puis des légumes, des salades, du fromage et diverses sortes de desserts. Parfois, mon regard parcourait la salle, je cherchais des visages connus, des amis, des cousins, ou peut-être même mon frère Paul. Il était parti voilà un an, il nous écrivait régulièrement, mais je ne l'avais pas revu depuis son départ. Hélas, je ne le trouvais pas.
Je fis alors plus attention à un jeune homme mis à l'écart des autres, ou pour mieux dire un jeune garçon, il ne paraissait pas beaucoup plus vieux que moi. J'aurais aimé l'inviter à danser, mais je remarquai tout de suite qu'il avait une jambe et un bras dans le plâtre. Je m'approchai quand même de lui.
- Bonjour, lui dis-je pour tenter un début de conversation, comment t'appelles-tu ?
- Allan, me répondit-il.
Je le regardais, il m'intriguait, je crois qu'il m'intimidait. Il avait de grands yeux verts, et des cheveux blonds, il était très beau. Il ne paraissait pas très bavard, mais semblait avoir envie de discuter avec moi.
- Tu as quinze ans, n'est-ce pas ? demanda-t-il. Est-ce que ce n'est pas un peu jeune pour risquer sa vie ?
- Et toi, quel âge as-tu ? murmurai-je malicieusement.
- Seize ans.
Il baissa les yeux, il savait qu'il venait de dire une bêtise. Il avait presque le même âge que moi, mais lui courait un danger beaucoup plus grand.
- Je ne devrais pas être ici, expliqua-t-il, mais je me suis engagé parce que je suis une éducation militaire depuis que j'ai douze ans. Mon père m'a appris à me battre, et à utiliser les armes. Et surtout, je voulais servir pour mon pays. Est-ce que tu sais te défendre ?
Je lui répondis que non, pas trop, mais que je n'étais pas là pour combattre. Il rougit encore, il se sentait idiot, je pense que je devais l'impressionner autant qu'il m'impressionnait. Pour lui montrer que je ne lui en voulais pas, je lui pris la main et lui demandai :
- Tu as faim ?
Il leva la tête, me sourit et me répondit que oui. Je me levai et lui rapportai une assiette pleine de bonnes choses. Il les mangea avec appétit, on voyait bien qu'on ne leur servait pas cela tous les jours.
Nous bavardâmes toute la soirée, de tout et de rien, de nos vies, de nos vœux d'avenir, de nos rêves, et vers vingt-deux heures, je le quittais pour aller voir les blessés.
On me conduisit dans un grand couloir, mais qui n'était pas calme du tout, à ce que j'aurais pu imaginer pour un couloir d'hôpital. Dans le dortoir, on mangeait, on buvait, tous riaient. Je me demandais si je n'allais pas être de trop dans cette ambiance-là. Un homme me vit par la fenêtre, m'appela : ils me demandaient tous d'entrer.
On m'assit sur un lit vide, et je fis la connaissance de tout le monde. Henri avait quarante ans, une femme et deux enfants. Il avait aussi une jambe en moins. Stanislas avait vingt ans, le genou brisé. Il allait subir le même sort qu'Henri. Patrick et Philippe étaient aveugles, ils avaient reçu des éclats d'obus au visage, ce qui leur avait crevé les yeux. Marius avait tous les membres plâtrés, un infirmier lui donnait à manger. Ces derniers ne voulurent pas me donner leur âge, ils pensaient que les hommes, au bout d'un certain temps, devaient cacher leur date de naissance. Émile avait vingt-cinq ans, il parlait sans cesse de sa femme, il la décrivait comme la créature la plus attirante qu'il ait jamais connu. Marcel était le plus âgé, il était grand-père, il avait été retiré du combat parce que ses rhumatismes l'empêchaient de tenir debout. Jules avait dix-huit ans, il avait été gazé, il vivait ses quelques derniers jours. Il m'avoua qu'il était heureux de revoir une jeune fille avant de mourir, et que la seule femme qu'il eut aimée fut sa mère. D'autres se présentèrent mais il serait trop long de tous les nommer. Je les laissais dormir vers minuit, j'étais fatiguée moi aussi.
Je trouvai ma chambre à tâtons, il n'y avait pas d'électricité dans les couloirs. Je ne défis pas ma valise ce soir-là, j'étais trop épuisée. Le lit était fait, je me glissai dans les draps. Je n'aurais pas pu dire s'ils étaient blancs, j'étais dans l'obscurité, mais cela importait peu, car je savais la chance que j'avais de dormir chaque nuit dans un lit.
Évidemment, je m'endormis assez tard, car je réfléchis longtemps. Je pensais à ma famille, à ma mère qui pleurait sans doute mais qui était tout de même fière de sa fille. Mon père était agent de police, c'est pour cette raison qu'il n'était pas parti combattre. Et mon frère, Paul, dix-neuf ans, où était-il à présent ? Je n'en avais pas la moindre idée, mais je gardais espoir de le revoir un jour, car nous n'avions jamais reçu de lettre déclarant sa mort. Je me promis d'écrire à mes parents le lendemain. Peut-être me feront-ils parvenir des courriers de mon frère.
La nuit me parut très courte, on vint me réveiller à sept heures.

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