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Le chef de gare siffla le départ du train. Je regardai ma montre, une belle montre avec une chaîne en argent que mes parents m'avaient offert pour l'occasion : il était seize heures trente. Cela faisait une heure et demie que nous attendions dans le compartiment que tous les passagers aient pris place pour partir.J'étais assise entre deux hommes ; l'un était jeune, il fumait un gros cigare et empestait l'alcool ; l'autre était plus vieux, et semblait être dérangé par le premier, c'était le maire de ma ville. Mes parents lui avaient demandé de m'accompagner, et il avait accepté.
Si j'allais là-bas, ce n'était pas pour combattre, bien sûr, mais pour participer, moi aussi, à cette guerre, pour aider mon pays. Je me ferais utile auprès des infirmiers et des cuisiniers.
Il est vrai que, du haut de mes quinze ans, j'avais eu du mal à persuader le maire de me laisser partir, mais je crois que s'il avait dit non, je me serais déguisée en gar-çon pour partir quand même.
Le vieil homme n'était pas rassuré. Il inspectait notre wagon d'un regard inquiet. Autour de nous ne se tenaient que des hommes, tous âgés de vingt à cinquante ans, quelques-uns étaient plus jeunes, l'un d'eux ne devait pas être beaucoup plus vieux que moi. Il régnait un vacarme insupportable, tous discutaient, riaient, mais ils savaient très bien que cela ne durerait pas.
Soudain, nous entendîmes tous un cri, une voix féminine qui hurlait :
"Une femme ! Une femme ! Je cherche une femme !". C'était une religieuse. Certains se moquaient d'elle, l'un d'eux lança :
- Et vous, vous n'êtes pas une femme peut-être ? Pour qui elle se prend celle-là, à vouloir nous piquer la seule bonne femme du train ?
Elle n'y faisait pas attention, me cherchait, lorsqu'elle m'aperçut, elle sourit et s'approcha :
- Excusez-moi, jeune fille, auriez-vous la gentillesse de me suivre, s'il vous plaît, on a besoin de vous !
Sans discuter, je la suivis, espérant me rendre utile.
Elle m'emmena dans un compartiment à part, il y avait des lits des deux cotés du couloir. C'est ici qu'on avait placé les blessés. Ils venaient d'un hôpital qui avait été bombardé et on les transférait dans un autre. C'est pour cela que nous avions attendu si longtemps, il avait fallu transporter tout le monde.
Je marchais derrière la sœur, elle traversa le couloir et me fit entrer dans un autre wagon. Il était sombre, on n'y entendait pas un bruit, seulement parfois un gémissement, un râle. Elle m'expliqua que ces hommes étaient ceux qui étaient les plus gravement touchés. Il y avait peu d'espoir qu'ils survivent. Elle s'arrêta enfin devant un des lits, et me demanda d'accomplir la dernière volonté du mourant. Je me mis à genoux, et me penchai, il prit ma main. Il ne devait pas avoir plus de dix-huit ans, mais son état lui en donnait beaucoup plus. Il prit ma main donc, la sienne était gelée, elle paraissait si fragile que le simple fait de la serrer lui aurait brisé les doigts. Je regardais son visage. Il était si fin que s'il avait fermer les yeux, on aurait pu penser qu'il était mort. J'entendis un son sortir de sa bouche, j'approchai mon visage du sien. Il demandait :
- Quel est votre nom, mademoiselle ?
- Anna, répondis-je.
- C'est un joli prénom, murmura-t-il, mais pas aussi joli que vous, Anna.
Je lui souris, il continua :
- Je sais que je vais mourir. Les sœurs font tout pour me réconforter mais je sais ce qui m'attend.
Il fit une pause, pour reprendre son souffle, comme si parler l'achevait.
- Alors j'aimerais bien vous demander une faveur. J'ai dix-sept ans, vous savez, mais je n'ai jamais embrassé une jeune fille.
Je comprenais ce qu'il voulait. La chose me paraissait si minime que je n'hésitai pas. Pourtant, moi non plus, je n'avais jamais embrassé un garçon, et j'aurais voulu donner mon premier baiser à un garçon que j'aimais vraiment. Mais cela ici n'avait pas d'importance, et je devais faire ce que ce jeune homme me demandait. Je me pen-chai, fermai les yeux, et lui donnai un baiser. Quand je me relevai, il sourit, il me dit :
- Je vous remercie, je peux mourir tranquille maintenant.
Ce fut sa dernière parole. Il ferma les yeux et s'endormit pour toujours. La sœur vint me chercher, me remercia et me raccompagna à ma place. Le maire me demanda de quoi il s'agissait, mais je ne voulus pas en
souffler mot. Il n'insista pas.
C'était stupide mais je réfléchis longtemps à la phrase du mourant. Je ne me trouvais pas très belle. Plus jeune, j'en étais même gênée. Mais en grandissant, j'avais changé, et ma mère me répétait sans arrêt que j'étais jolie comme un cœur. Vous connaissez les mamans ! Si j'avais voulu me décrire, j'aurais dit que je n'étais pas très grande, environ un mètre soixante, et plutôt mince (surtout parce que la nourriture n'était pas abondante). J'avais de longs cheveux châtains, des yeux bruns… On disait que je ressemblais beaucoup à mon père. Bref, je n'avais rien de ces belles jeunes femmes grandes, blondes avec de grands yeux bleus qui plaisent tant aux hommes. Mais maintenant que j'étais adolescente je m'acceptais telle que j'étais.
Comme je m'ennuyais, je décidai de dormir un peu. Je fus réveillée plusieurs fois, par des arrêts fréquents, et lorsque nous arrivâmes, deux heures plus tard, nous n'étions plus beaucoup dans le compartiment.
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