ALAIN DE HERICOURT - Vallis Clausa - texte intégral

In Libro Veritas

Vallis Clausa

Par ALAIN DE HERICOURT

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Chapitre 1



 

VALLIS CLAUSA
 

 
                                                             

                                                          

                                                            1


       
Encore dix minutes de route. Une demi-heure de trajet ce n’est pas long... Si, le lundi matin, c’est interminable. Heureusement que la radio accompagne les kilomètres. Pendant qu’Eddy Mitchell est sur la route de Memphis, le petit chat de Renault[1] tombe du toit. La campagne est veloutée de brume, c’est chouette, on se sent seul sur cette départementale de campagne. Il n’est que huit heures dix. Il fera beau vers dix heures. Cool. Une belle journée à la fin mars ne se refuse pas, c’est toujours ça de pris. Par endroit la route est bordée d'iris mauves, de verveines roses, et l'on voit les talus parsemés de petites touffes vert tendre qui annoncent l'explosion prochaine de la végétation. Les chênes semblent vouloir ôter leurs habits d'hiver pour rivaliser avec les pins éternellement verts. Dans les villages traversés, on peut admirer les petits jardins agréablement arborés, grâce aux
efforts des habitants. Des rosiers nains rouges, blancs, jaunes, ou des parterres multicolores agrémentent les pelouses qui ont reçues leur premier coup de peigne de l'année, tandis que des grappes de glycines, et des papillons de fleurs de jasmin débordent des clôtures.
Plus que deux virages à travers un bouquet de pins endormis, et la
propriété apparaît, fière et sobre, au milieu de roches dorées, noyée dans la garrigue, qui ne peut cacher le paysage ravagé par les
véhicules de chantiers qui ont blessés ce lieu idyllique lors des dernières pluies. Des tas de gravas, des palettes de matériaux, des planches de coffrage, madriers et échafaudages enchevêtrés, maculés  de projections de ciment, encombrent le passage.
Déjà trois mois de travail dans cette grosse bâtisse fin dix-huitième, qui avait appartenue à un exploitant  des carrières de pierre du Luberon. La maison avait été laissée à l’abandon après 1905, lors des fermetures des dites carrières. Nichée à flanc de montagne, dans  la région de Ménerbes[2], elle offrait une vue spectaculaire sur la vallée et le vieux village, et venait d’être rachetée par des Anglais. Encore des Anglais, boff, ça fait marcher le business. Ces gens-là avaient hérité il y a plusieurs années d'une petite maison à quelques kilomètres d'ici, à Oppède. Tombés amoureux de cette région, ils y étaient venus de plus en plus souvent et ayant eu vent de la vente de ce domaine "les Cyprès", ils avaient décidé de l'acquérir, car elle correspondait mieux à leur standing que la petite maison héritée.
Le Kangoo, après avoir passé plusieurs ornières boueuses, trouva une place entre une vieille 4L et une pelleteuse du même âge. Se garer correctement est primordial, on risque de ne plus  partir le soir,  ou l'on est dérangé toutes les heures pour changer son véhicule place,  quand ce n’est pas une portière enfoncée. La plupart des corps de
métier était déjà au travail. Le ronronnement d’une bétonnière se mêlait aux plaintes stridentes des scies circulaires. Maçons, menuisiers, plombiers, électriciens, carreleurs et peintres  se croisaient, bref sourire, petits signes de la main, mais ne manquaient pas de "s'engueuler ", toujours pour des bêtises. Le maçon entrait dans une pièce propre avec ses souliers crottés, l'électricien devait refaire une saignée dans un mur fraichement peint, ou le plombier avait oublié de faire un raccordement derrière un placo déjà posé.
Tout cela se terminait par une bouderie d'une ou deux heures suivant la gravité de l'incident.
Aujourd’hui on ne glande pas, le planning devra être respecté, nous sommes lundi, c’est la réunion de chantier et dans une heure l’architecte et sa garde rapprochée feront le tour du bâtiment, accompagnés des clients et des différents chefs d’entreprises.
Marc descendit de sa voiture et se dirigea vers le grand bâtiment.
 - Salut, par où est ce que l’on rentre aujourd’hui ?
- Par  la chaufferie, les carreleurs vont te jeter si tu passes par le grand hall.
- Comme dab, mais j’ai vu pire, il m’est arrivé de rentrer par les fenêtres du premier étage car la propriétaire  ne voulait pas que l’on traverse son salon en fausse terre cuite imitation vieilli.
 Une vraie pagaille ce chantier, une ruche, trop de monde, les clients veulent tout, tout de suite. Les peintres doivent passer avant les ébénistes, les plombiers mettent en eau des radiateurs qui devront être démontés, et la fofolle  décoratrice veut commencer à apporter ses meubles avant les parqueteurs.
Un grand  escalier de pierre à double révolution menait au premier,
d’ailleurs beaucoup plus calme. Il n’y avait que les peintres. A droite et à gauche une chambre, en face un hall au toit de verre desservait deux autres pièces. C’est là que Marc travaille actuellement. Un regard du lundi sur son matériel endormi et un coup d’œil sur sa montre le dissuadèrent de commencer la journée maintenant.
La réunion allait débuter, pas la peine de se salir les mains pour une demi-heure de travail. Dans la pièce à côté, le son d’une radio essayait de se faire entendre, noyé par le bourdonnement d’une ponceuse  vibrante. Marc passa la tête par l'entrebâillement de la porte. Malgré la fenêtre grande ouverte, un brouillard de poussière blanche noyait la pièce. Il s'adressa à un peintre, perché sur un escabeau jaune et vert qui s'évertuait à redresser un mur enduit de la veille, le visage à moitié dissimulé par un masque.
- Salut Alex, encore en train de poncer ? Tu n’as pas vu Kader ?   
Le ronronnement de la ponceuse s'arrêta.    
- Quel Kader ?
- Le plaquiste, il doit me terminer la salle de bain deux.
- Ben non, il doit finir sa nuit dans les combles ?
- Déconne pas, c’est un bosseur. Je ne l'ai jamais vu glander!
- Oui mais c’est le ramadan il a un manque de sommeil en ce moment. Mais tu devrais descendre, je crois que j'entends  l’archi qui arrive.
- Et bien toi, éteint ton zinzin, Borel a horreur du rap, et de la musique en général, pendant sa tournée, dit Marc en tournant les talons.
- Je ne crains rien, je suis intouchable, je suis le roi du monde, avec
la poussière que je fais personne ne va se pointer ici, avant longtemps.
Dans le grand séjour du rez-de-chaussée, autour d’une table   improvisée de tréteaux et de panneaux d’aggloméré, Laporte, patron de l’entreprise de menuiserie, Favre électricité, Guérin maçonnerie
ainsi que  Borel l’architecte et son couple d’Anglais examinaient un plan.
- Bonjour.
- …
- Il y a une fuite d’eau au premier.
- Quoi ?
Pas un, cinq " quoi " ils s’étaient tous redressés.
- Non je déconne.
- Pas drôle, vous avez vu Joëlle ?
- Pas encore, mais comme elle est toujours en retard, pas d’affolement. Elle m’a appelé ce week-end et je sais qu’elle viendra, son TGV doit avoir du retard.
Grand et maigre, pas vieux beau mais plutôt ancien beau, un visage aux traits profonds, cheveux blancs, veste et pantalon de velours fripés, Borel se redressa.
- Il ne manque plus que Malfroy et Brunat on va commencer sans eux, ils passeront à la fin.
 - C’est bon les voilà, annonça Guérin.
Après les bonjours traditionnels, comment allez-vous, vous avez passé un bon week-end, le défilé commença. Telle une tournée de médecins avec leur mandarin, la troupe se mit en route, chaque pièce était passée au crible. " Pourquoi les menuiseries du premier étage ne sont elles pas terminées ? Le parquet n’est pas encore posé dans la chambre une ? Les évacuations  devraient être raccordées,  quel est le problème avec ce linteau etc… " Borel examinait les plans, notait tout, jetait des regards exaspérés, essayait de prendre du recul en jouant les diplomates entre les corps de métier, ou détendait l'atmosphère par
 
un rire forcé sur certaines remarques vaseuses des entrepreneurs.
- Brunat, il n’y a personne pour terminer le placo de la cuisine ? Bon sang, les cuisinistes arrivent jeudi.
- C’est Kader qui est dessus mais je ne l’ai pas vu ce matin.
- On s’en fout, mettez quelqu’un d’autre, ça presse, on a au moins
un mois de retard sur le planning.
 - Exc,  excu, excusez moi.
Eric était sur le pas de la porte, les yeux hagards, les lèvres tremblantes.
- Qu’est ce qui se passe,
on est en réunion de chantier, ça ne peut pas attendre ?
- Dans le bassin, derrière la maison.
- Quoi le bassin ? Répond Borel en s’approchant d’Eric en deux enjambées.
- Kader ...
- Mais quoi Kader, il est arrivé, parle!
- Il s’est noyé.
On aurait dit que le silence avait vidé la pièce de toute sa substance. Dans les oreilles de chacun le bourdonnement des outils semblait flotter au loin. C’était comme si la nuit était tombée.
- Coucou mes chéris, ce n’est pas pour un quart d’heure de retard
que vous devez me faire une tête pareille.
Joëlle la décoratrice venait d’entrer, ses cheveux, ni blonds, ni gris, tenu par des peignes en une sorte de chignon queue de cheval, un sac en bandoulière capable de contenir l’encyclopédie Universalis, et vêtue des dernières trouvailles d’Emmaüs.

Le bassin de pierre se trouvait contre le mur sud de la maison, face au parc verdoyant, épargné par les véhicules de chantier. Condition non négociable de monsieur et madame Websters. On ne défigure pas le paysage du coté sud du mas pendant les travaux, vous avez assez de place au nord de la maison pour stocker tout votre matériel.
Lorsqu'elle entendit la nouvelle, Jennyfer portât les mains sur son visage ne laissant voir que ses yeux écarquillés, elle semblait au bord de l’évanouissement. William malgré son flegme prit Borel par les épaules, le suppliant de faire quelque chose.
Le  ciel gris de Londres venait de s’abattre sur eux. Attroupement, téléphone, police, sirènes, la gendarmerie de Ménerbes fut la première sur les lieux. Après les premières constatations ils se renseignèrent sur Kader et apprirent qu'il s'appelait Bekkali, que ses parents habitaient à l'Isles-sur-la sorgue et qu'il avait deux sœurs et un frère, une à Lyon, l'autre à Avignon, le frère Samir y habitait aussi et était sur le coup d'un sursis après avoir trempé dans des histoires de drogue. Ils appelèrent quand même le commissariat principal de la cité des papes pour leur signaler.
Le soleil finissait de manger la brume matinale. Marc avait eu raison en arrivant ce matin, il allait faire beau. Kader, jambes et bras écartés, gisait dans le bassin contemplant le ciel, ses beaux yeux clairs grand ouvert, il paraissait détendu, comme s'il faisait la planche, seule  une large plaie à la tête, trahissait son état, un mince filet de sang suintait, colorant la surface de l’eau en rose clair. Sur le bord de pierre grise, opposé au mur de la maison, l’empreinte rouge de la chute. Tous les yeux  étaient tournés en direction de la fenêtre ouverte du premier.
- Faut être vraiment barjo pour vouloir plonger de là-haut dans un  bassin d’un mètre de profondeur, ce n’est même pas la bonne saison.
Comme lors d’un match de tennis les têtes changèrent de direction.
 Farel, Myriam Farel, se tenait au bout de la pelouse, le visage dirigé vers l’ouverture, faisant tourner un petit sac à dos  jaune orangé au bout de son bras gauche, coude appuyé sur sa taille.

Elle portait un blouson de daim à grosses surpiqûres, agrémenté de quelques franges et une sorte de jeans mauve moulant et délavé, rentré dans des demi-bottes beiges à hauts talons carrés. Sur sa tête une sorte de petit béret qu'elle portait soit en casquette, ou en toque, essayait de domestiquer sa touffe de cheveux roux frisée. A ses côtés, légèrement en retrait se tenait un grand noir, à la peau claire, Laroche, très classe, droit et mince, pas spécialement beau, mais aux traits fins, et habillé avec goût. De grosses lunettes de soleil masquaient ses yeux et lui donnait un air réfléchi.
- Tout le monde reprend le travail, dit elle en se rapprochant du groupe, jetant un vague coup d’œil sur le plan d’eau, personne ne monte là-haut… si…moi. On peut boire un café en attendant le légiste? A qui appartiennent ce bassin et cette fenêtre ? Et ce nageur c’est un ouvrier ? Laroche, qu’est-ce que vous faite, vous venez? Le café c’est où ?
- Par ici capitaine, répliqua Borel en se dirigeant vers la salle de réunion.
Tout en marchant Myriam s’adressa à Laroche, Pierre de son prénom, on ne peut que s’appeler Pierre avec un nom pareil.
- Dans un premier temps, on réunit tout le monde, pour prendre les identités, mort compris, plus personne coté sud ainsi que dans la pièce du plongeoir, dégueu ce café, périmètre de sécurité en bas et

 

en haut, on monte, non je monte. Monsieur Borel vous me suivez, et vous monsieur Brunat qu’est ce que vous attendez.
Ils se regardèrent en haussant les épaules et la suivirent dans l’escalier.
- Ce Monsieur… le mort…
- Kader Bekkali.
- Oui Kader, il travaillait ce matin ?
- Normalement oui, mais il était absent, et d’ailleurs il devait absolument fi…
Myriam le coupa.
- Il a terminé sa semaine vendredi ?
- Non samedi midi, répond Brunat, on est en retard, et ça lui fait des heu…
- Il était seul ?
- Oui, ce n’était pas utile d’être deux pour terminer les bandes à joints.
Ils arrivèrent dans la pièce d’où Kader était  tombé, elle ne mesurait qu'une quinzaine de mètres carrés, et ressemblait pour l'instant à un dépotoir. Les travaux n'y avaient pratiquement pas commencé, si ce n'est un peu d'électricité. Des gaines telles des pieuvres oranges d'où sortaient des fils multicolores sillonnaient les murs encore bruts de haut en bas. Le plafond, peint en vert cru était auréolé de taches d'humidité, et des plaques de plâtre pouvaient se détacher à tout moment.
- Les bandes à joint de cette pièce? Reprit Myriam, les yeux rivés


 
sur plafond, je n’y connais pas grand-chose mais je ne vois pas de placo ici !
- Exact, reprit l’archi, je ne comprends pas pourquoi il était là,
aujourd'hui il devait terminer  une salle de bain côté nord, c'était urgent, vous avez une explication Brunat ?
Le capitaine leur coupa la parole.
- C’est quoi cette pièce ?
En cœur et en duo comme dans une chorale, ils répondirent :
- Le dressing de la chambre quatre, qui se trouve à côté.
Sans rire et l’air absent elle répondit.
- A vous deux vous me faites une chambre huit.
Tout en parlant, Farel examinait la fenêtre, les vitres, la crédence ainsi que les objets entreposés.
La pièce  était très encombrée de plaques de bois et de polystyrène, de vielles chaises et d’une multitude de matériaux et outils indéfinissables. Quelques tas de gravas traînaient sur le sol.
- Il est vraiment très bas le soubassement de ces fenêtres, on peut basculer facilement.
- Il est prévu des barres d’appui sur chaque ouverture de la maison, mais ce travail se fait toujours en fin de chantier reprit Borel, comme pour se dédouaner.
- Je ne suis pas de l’inspection du travail, murmura-t-elle, le visage tourné vers le jardin, un sourire crispé sur les lèvres. Je veux simplement dire, qu’en ouvrant tout bêtement les volets, on peut perdre l’équilibre. D’ailleurs Kader m’a l’air d’un grand gaillard, non, au moins un mètre quatre vingt cinq? On redescend, je vois le légiste qui arrive, on en saura peut être un peu plus avec monsieur viande

 
  froide.
- Bonjour Myriam, pas de grosses surprises, le plongeur de haut vol ne s’est probablement pas noyé, à première vue la mort a été
provoquée par la chute, et plus précisément, c’est le choc de la tête sur le rebord du bassin qui a entraîné la fracture de la troisième
vertèbre cervicale. J’ajouterai, en tenant compte de la température de l’eau, qu’elle remonte entre dix huit et vingt heures
- On tombe entre, ou plutôt il tombe entre quatorze et seize heures dimanche, poursuivit le capitaine.
- Messieurs B et B…, Que foutait ce Kader dimanche à cette heure ci ici, hi hi.
Ne répondez pas, je n’ai pas fini. Ou il est très snob et il travaille en polo et jeans de marque, ou il est venu pour autre chose que les heures supplémentaires.
- Capitaine! Laroche venait de rentrer, et tenait à bout de bras un blouson de cuir poussiéreux, un ouvrier a trouvé ça dans la benne de gravats.
- C’est bon Pierre, donnez le moi, merci, et tout en examinant le vêtement: c’est la classe ce cuir, un Mac Douglas, je constate Monsieur Borel, non je me trompe, vous  êtes l’autre B,  Brunat, que vous devez bien rémunérer vos employés, bravo. Bref je n’ai encore jamais vu un suicidé ou un mort jeter ses vêtements avant de se jeter lui-même.

[1] Chanson de Renault "le petit chat"
 [2] Petit village du Luberon

 

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