La révolte de Nicéphore.
A vous qui m’avez porté, j’annonce mon départ. Je vous annonce mon départ car il faut que je m’éloigne de votre emprise, plusieurs mois, plusieurs années. Il se peut que le temps ne résolve rien, mais l’espace, simplement mettra bon ordre au tourment que votre bonne volonté génère dans mon esprit. Vous m’aimez, dîtes-vous, mais comme chacun qui le prétend vous me détruisez pour mieux m’ingérer.Toi, la première, Cornelia ma mère. Ton amour me mine et me garrotte. Tu me veux petit, quémandant pour un grain de Képhir, tendant mes menottes vers ton sein, à l’instar du bébé vagissant. Que ne m’as tu appris à me débrouiller seul à l’école, auprès des filles et des garçons, dans la vie, quoi ! Non Cornelia, tu as besoin de mon besoin de toi. Tu m’empêches de faire l’expérience du manque par tes nourritures permanentes, tu me défends de créer ce dont j’ai besoin pour exister. Pas de frustration pour moi, mais un gavage intempestif qui annihile tout désir. Il faut me sauver de tout ça, de cette dévoration qui mange mon âme et mon existence.
Même l’interdit, je ne peux accéder à sa transgression puisque, paradoxalement, tu sembles tout permettre. Tu acceptes que j’écrive, à condition que ce soit des livres de cuisine, tu favorises mon addiction, si c’est au Kéfir, nourriture qui se veut intarissable comme le lait que tu n’as su me donner. Tu approuves mes amours si tu en es l’unique objet. Cornelia, ma mère tu as réussi à me choisir un père que je n’ai pu apprécier, tant tu es jalouse des sentiments que je te porte.
Voilà pourquoi, ce soir, je pars, Cornelia. Je pars au pays des gens en appétit. A cause de toi, je ne connais pas la faim. Je suis en manque de ce savoir-là et avide d’en faire l’épreuve.
Nathan, mon seul maître, tu vas me traiter d’ingrat, car tu écoutas bien souvent mes tracas et questionnements. Mais je dois m’éloigner de toi aussi. Je dois m’éloigner de toi qui sais tout, qui distilles tout, qui comprends tout, qui expliques tout. Il me faut maintenant songer par moi-même. Il me faut apprendre à écouter le vent et savoir s’il est, oui ou non, bon pour moi de le suivre. J’ai besoin de grands espaces pour façonner ma liberté de penser. Je fus le fils spirituel que tu n’as pas eu. Tu m’as formé à ton image, il est temps pour moi de trouver un miroir déformant. J’ai besoin de me confronter au regard des autres, pour exister. Le modèle que tu as sculpté résistera- t-il à l’épreuve de la rencontre ? Va-t-il se fondre ? Je dois tester mon image, voir si elle ne se dissout pas dans le sel ou le sucre des sentiments humains. Puis toi, l’ami que je voulais garder philosophe, tu deviens présomptueux. Tu deviens présomptueux car tu veux conserver le monopole de mes introspections. J’ai peur que tu ne deviennes jaloux de ceux avec qui je pourrais échanger des idées. Je suis en dette envers toi, en dette de savoir et je ne le supporte pas. Et tu m’agaces avec tes migraines et les somnifères que tu prends pour t’assoupir ! De plus, il m’est de plus en plus difficile de mener la barque de mes sentiments entre Cornelia et toi. J’en conçois un délire inextricable où ma consommation de Képhir a bon dos. Nathan, Y’en a marre de tes conseils et autres réflexions ! Nathan, te contestes-tu ? J’en ai assez de tes certitudes !
Nathan, ce soir je pars, je pars au pays des gens qui doutent, Je pars au pays des miroirs déformants.
Aubin, mon ami tant aimé, je te quitte aussi. Tu es mon alter ego, celui qui me fascine, celui que j’aurais voulu être. Tu parles facilement et tu obtiens ce que tu veux, du moins je le crois. Les voitures, les filles, le succès et les fêtes, voilà ce qui rend gaie ta vie , voilà ce qui la remplit. Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre quand tu m’as dis, lors de cet ultime rendez-vous, qu’il n’y avait place pour moi dans ton existence. Pas d’espace, pas de pointillés, pas de vide pour loger une parcelle de mon être, m’as tu certifié. C’était un soir où ce journaliste, celui qui s’est attaché à mes pas, voulut te tirer les vers du nez. Aubin, je te quitte après quelques nuits d’amour où nos âmes communiquèrent, m’a-t-il semblé. Mais je suis peut-être le seul, de nous deux, à être dans cette disposition. Alors, je te quitte, Aubin, je te quitte pour des chemins moins convenus, pour des joies moins conventionnelles que celles que tu acceptes. Je te quitte Aubin, je pars au pays des amours perdues et gagnées.
J’ai a vous dire, monsieur le journaliste rencontré un soir d’Irlande, j’ai à vous dire que je m’échappe. Je m’échappe, je vous échappe, je sors de vos pages. Je sors des pages où vous avez su si bien m’enfermer. Vous m’avez octroyé un caractère naïf, candide, un peu niais. Nicéphore cherche à tuer le temps où il veut se dissoudre jusqu’à côtoyer la mort. Nicéphore cherche une plume pour écrire, Nicéphore est « accro » au Képhir… Et pour qui me prend on moi, après de telles aventures ? Pour un benêt, monsieur le journaliste, pour un benêt.
Et voilà, tout est dit, Il n’y a pas à y revenir. Avec vous, cher plumitif qui vous êtes empressé de vous approprier mon âme, rien ne m’est permis. Je n’ai plus la possibilité de changer. Je pars parce que vous me confinez à l’immobilisme. Aussi, comment faire pour me réinventer sinon vous fuir ?
Vous m’aimez ainsi peut-être ? Avez-vous, monsieur le journaliste, la prétention de m’aimer ? Mais cela ne m’étonnerait pas. Or, il se trouve que je ne veux pas de votre affection, elle ne me convient pas. Elle a à voir avec la pérennité des pierres du chemin, elle cautionne une vie sans histoire, sans évolution possible. Voilà pourquoi, je vous annonce, à vous aussi, mon départ, monsieur le journaliste qui m’avez débusqué, un soir de vent en Irlande.
Je pars retrouver une liberté que vous m’avez fait espérer. Je pars m’imaginer une vie loin de vous et de vos exigences. Je pars au pays de ceux qui n’ont ni parents ni amis à satisfaire. Je pars au pays où je dériverai sur une feuille libre, vierge de tout désir d’écrivain.
A vous tous qui m’assurez de votre amour, je n’en veux pas, gardez vos sentiments. Il y a confusion, vous ne m’aimez pas, mais vous êtes dans le besoin de mon besoin. Vous cultivez mon manque de vous afin de mieux m’aliéner à vos personnes. Vous mêlez tout, « aimer » et « avoir besoin de » ne participe pas des mêmes émotions.
C’est que, maintenant, j’ai des exigences quant à l’amour. Pas question, pour moi, de me contenter de peu. Avec vos travers, vos enseignements, vous m’avez donné le goût de sentiments nobles et libertaires. M’aime celui qui me dit : « Je ne t’attendais pas, je suis heureux de te voir. » Il y a t-il un pays où s’éprouve cette idée ? J’y pars.
Un jour, peut-être verra mon retour parmi vous, assez fort pour résister à vos obsessions, à vos vicissitudes. Un jour peut-être, quand vous aurez appris à vivre par vous-même.
Nicéphore, votre fils et ami.