Martine Prunier - Le livre de Nicéphore - texte intégral

In Libro Veritas

Le livre de Nicéphore

Par Martine Prunier

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Table des matières
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Insomnie

Nicéphore ne trouve pas le sommeil. Il allume la lampe de chevet et entame un livre.
Entre les caractères sombres du papier blanc, dansent des moutons soporifiques. Notre insomniaque se met à les compter. Il en est à quinze et entrevoit le sourire de Morphée quand surgit, au détour d’une virgule, un mouton noir. Ce dernier dérange la morne continuité de son énumération et finit par le réveiller.
— Nicéphore tu mets les voiles, chante le mouton. Je suis là pour te tenir en éveil jusqu’à l’aube, ajoute-t-il.
Furieux, le lecteur ignore l’importun et continue son histoire. Au bout de quelques lignes où se perchent des hirondelles fines comme des notes de musique, Nicéphore sent venir l’apaisement salvateur. Or un ange l’interpelle. C’est son ange gardien, il le reconnaît à son auréole. Elle est assortie au bleu turquoise de sa tunique. Ce dernier hèle Nicéphore :
— Comment peux-tu espérer dormir avec ce qui pèse sur ta conscience ?
Nicéphore fait la sourde oreille. La voix de basse profonde d'Euphose,
(C’est le nom de l’élu) lui écorche le tympan et éveille sa culpabilité. Effectivement, il a quelque chose à se reprocher, quelque chose d’inavouable, quelque chose qui excite les moutons noirs et les anges du ciel.
Au fait, de quoi se mêlent-ils, ces deux-là ? De quel droit, de quelle loi viennent-ils faire la morale à un pauvre insomniaque ? Tout à sa révolte, Nicéphore se concentre sur son récit. Mais les mots volent, les images lui échappent, les idées sortent des rails.
De ses doigts gourds, il suit les caractères pour aider sa progression. Son index tombe invariablement entre les lignes. Vous savez tous que c’est entre les lignes que se chante la petite musique d’entre les mots. Qu'est-ce qu’ ’il fredonne le coquin refrain ?
— Nicéphore, tu veilleras jusqu’au matin, tes bêtises te conduiront entre les dents du malin.
Nicéphore sursaute brusquement, comprenant qu’il s’est assoupi un moment. Quelle épine l’a donc piqué pour interrompre sa rêverie ? Le songe qui l'habitait devenait agréable. Il buvait à la fontaine du pardon un lait apaisant. Puis il s’acheminait dans une forêt blonde comme l’automne quand une voix le surprit. C’est la voix de sa conscience :
— Nicéphore, ce que tu as fait est inqualifiable, il va falloir rendre des comptes.
À ce mot, il reprend son livre et ses moutons. À quelque temps de là, le troupeau adopte un rythme lénifiant. Le veilleur en est à trente moutons quand surgit celui à cinq pattes. Il bouscule tout, rend aigu un accent grave et vrille, de ce fait, l’audition fatiguée de Nicéphore :
— Ma cinquième patte, c’est pour te mettre des bleus à l’âme, clame-t-il ! Et il insiste :
— Quand on a des pensées aussi noires, on ne doit pas voir la vie en rose !
Nicéphore est en sueur, le scrupule le taraude. L’homme réalise que ses remords sont la cause de son insomnie. En se recouchant dans ses draps humides de honte, il reprend sa lecture. Il tombe ainsi sur une série d’expressions toutes faites qui réactive ses peurs et ne contribue en rien à son assoupissement.
— Faute avouée est à moitié pardonnée, s’entend-il déclamer.
Voilà la solution pense notre coupable : « Je ne dis que la moitié de ce qui me hante et je pourrais dormir au moins sur une oreille. »

La tactique semble bonne et notre homme reprend le compte du troupeau de Panurge. Il en est à cent qui ont choisi un pas régulier. C’est au bord de
l'évanouissement bienfaisant que Nicéphore s’aperçoit d’une cassure de rythme dans leur cheminement. Un agneau innocent a chapardé un accent circonflexe et s’en est coiffé.
— Dodo, l’enfant do chantonne la petite bête, Nicéphore n’est plus un enfant et ne dormira pas de sitôt, ajoute-t-il.
Notre infortuné entend qu’il doit tout avouer. Comme ce qu’il a à dire ne se confie qu’à Dieu, vous ne saurez rien de son péché. En regagnant son lit et en reprenant son histoire, il entrevoit un berger qui mène ses brebis :
— Viens à moi, lit-il sur ses lèvres, je m’appelle Morphée et je te tends les bras.
Enfin apaisé, Nicéphore, s’assoupit en toute quiétude.

Chapitre suivant : La révolte de Nicéphore.