Martine Prunier - Le livre de Nicéphore - texte intégral

In Libro Veritas

Le livre de Nicéphore

Par Martine Prunier

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-sa)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Nicéphore et l'épreuve de la tolérance.

Au théâtre, on donne une tragédie. Martial et Eumione s'aiment. Ils sont frère et sœur, mais l'ignorent tous les deux. La confidente d'Eumione, Mina, met Isaire, le père de la jeune fille au courant de leur liaison. Celui-ci, muselé par un serment ancien, ne peut révéler à Eumione le secret de sa naissance. Désespéré, il n'a d'autre issue que de sacrifier sa fille en l'enfermant dans un couvent. Martial, fou de douleur, s'engage dans l'armée et meurt en brave.
Aubin interprète le héros avec la fougue de ses vingt ans. Bien que novice, il semble rompu aux jeux de scène. Il occupe l'espace avec brillance, sa voix porte loin. Aubin est beau comme un éphèbe grec, le chant d'amour qu'il entonne au final soumet Nicéphore à son charme.
Depuis la représentation Nicéphore pense à Aubin. Il ne se passe pas un jour sans qu'il éprouve le besoin de l'évoquer avec Nathan tellement il s'est entiché de l'acteur :
— Il est attentionné, doux et sensible comme moi ! s'exclame-t-il.
— Comment sais-tu cela ?
— Il ne peut en être autrement.
— Tu dis ça après une seule représentation !
— Ce sont des choses qui ne s'expliquent pas. Une scène m'a suffi pour mesurer la grandeur de son âme, l'intégrité de ses sentiments. Et puis, quel poète et comme il chante des émotions fortes ! Moi aussi je pourrais mourir d'amour !
— Te voilà bien exalté, Nicéphore ! Ce n'est qu'un jeu auquel tu as assisté, ce n'est pas la réalité, Aubin n'est pas Martial.
— À jouer aussi bien il doit être ainsi. Je dois le rencontrer.
— Je crains que tu ne sois déçu, mon ami.
Nicéphore pense que Nathan vieillit, qu'a-t-il à lui faire la morale ? Il le quitte pour marcher toute la nuit dans les champs sous la lune. Il raconte ses espoirs aux étoiles. Elles finissent par s'éteindre, fatiguées de tant de bavardages. Le sommeil ne visite plus Nicéphore. Il s'installe alors devant son miroir et met en scène sa passion. Faute d'interlocuteur, il invente des dialogues, il se parle à lui-même.
— Qui es-tu Aubin, toi que je veux connaître ? demande Nicéphore à celui qui se reflète dans la glace.
— Je te ressemble autant que tu le souhaites, fait-il répondre à Aubin/Nicéphore.
— Je t’admire tellement Aubin, que je te veux à mon image, ajoute-t-il dans un murmure.

Les rencontres imaginaires, par delà le miroir, ne satisfont plus notre passionné. Il cherche réellement à rencontrer Aubin. Le jeune acteur est toujours en ville et loge à l'auberge du « Feu de Dieu », impasse du Cafard Malfaisant. Nicéphore connaît l'endroit, il achète ses plumes de Buitre dans une boutique toute proche. Notre homme s'installe au bar de l'hôtel. Il espère que Aubin viendra prendre un dernier verre. Il a pris soin de vérifier, c'est jour de relâche, le jeune homme est libre. Les pensées de Nicéphore vagabondent : ils consommeront une camomille ensemble et auront une conversation subtile sur les sentiments raffinés qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Nicéphore saura l'initier aux joies de la contemplation des cieux. Ils observeront la Grande Ourse, ces temps-ci, elle court après un pot de miel.

Tapi dans l'ombre d'un rideau, Nicéphore songe à tout cela et voit arriver Aubin. Il n'est pas seul, Etamine, sa complice sur scène, le suit de très près. Elle a le verbe haut et le geste incertain. « Il va la chasser », espère Nicéphore, jaloux. Mais non, Aubin la prend par la taille et l'embrasse sur la bouche, mieux qu'au théâtre. Puis arrivent d'autres amis, compagnons de bordées. Aubin les accueille à coupes pleines. Le patron ne parvient plus à honorer les commandes. L'eau pour la camomille ne bout pas trop, mais la bière mousse joyeusement. Puis viennent les chants. « Ce sont des chants guerriers » espère Nicéphore. Oui, mais ces guerriers-là ont des envies de repos et les cuisses roses de Vénus sont plus évoquées que les armes de Mars. Il est tard quand Nicéphore, déçu, part se coucher. Il rumine des idées noires. Il s'en ouvre à Nathan qui dort debout d'avoir déjà pris ses somnifères.
— Ce sont les autres qui le contraignent à être aussi grossier. Il ne peut pas être ainsi. Il a peur de la solitude et s'il veut de la compagnie, il doit se dévergonder avec ses amis.
— Il se peut qu'il aime ça, il n'avait pas l'air de se forcer d'après ce que tu me dis.
— Ce n'est pas possible, je lui parlerai. Assuré de mon amitié, il se montrera tel qu'il est.
— Ou tel que tu l'imagines, tu m'as l'air bien sûr de toi ! Si tu veux le rencontrer, adopte ses coutumes, tu pourras peut-être le comprendre et puis, accepte sa différence. Un peu de tolérance t'ouvrira l'esprit !
— Je ne peux pas, s'offusque Nicéphore en finissant sa tisane sédative.
Nathan le chasse pour aller retrouver Morphée, qui est un homme, je vous le précise, malgré la consonance féminine de son prénom. Mais, ça, Nathan ne le sait pas encore.

Nicéphore est en peine. Remettre en question ses avis sur Aubin lui est douloureux et renoncer à cette rencontre cent fois rêvée lui est impossible. Il se souvient des paroles de Nathan : « adopte ses coutumes.»
Nicéphore se voit mal adhérer au mode de vie qu'il a entraperçu. Toucher les filles comme le fait si facilement Aubin le dégoûte un peu. C'est un comportement suspect et inducteur d'alliances douteuses, de maladies, parfois. Il a constaté que l'acteur s'abreuvait de bières de manière inconsidérée. En matière de boisson gazeuse, Nicéphore est plutôt adepte du Kéfir. Abandonner cette habitude en faveur d'un liquide alcoolisé, même pour un soir, lui paraît difficile.

Nicéphore passe ses soirées au théâtre, il y voit Martial/Aubin tel qu'il l'apprécie : fin, esthète, tendre et violent. Il a du mal à imaginer qu'il est aussi celui rencontré à l'auberge. Toujours avide de faire sa connaissance, il se résout à suivre les conseils de Nathan. Il se rend au « Feu de Dieu » et décide, cette fois, de se plier aux coutumes de Aubin. En cet état d'esprit, il s'accoude au comptoir de l'hôtel. Assez maladroit, il tache, aux coudes, les manches de sa veste. Le contact du liquide froid lui est désagréable, mais le voilà qui sourit intérieurement, Aubin arrive et commande un demi. D'autres viennent et un climat de fête s'installe. Noyé par le nombre, Nicéphore parvient à se mêler au groupe sans trop de mal. Il consomme ce qu'on lui offre. Quelque peu avare, il se garde de rendre les tournées, prétextant qu'il n'a pas d'argent, qu'il est sous tutelle. On se rit de lui et on lui tape dans le dos, personne n'est dupe, tout le monde s'amuse. L'alcool aidant, les compères entonnent des chansons paillardes. Nicéphore les accompagne, il ne comprend pas tous les mots. Puis quelques jeunettes le frôlent, lui font les yeux doux. Le bougre a du charme, mais ne s'en rend pas compte. Pour être poli, il offre des friandises aux jeunes filles. Certaines s'éloignent, déçues, d'autres restent avec lui et l'encombrent. Peu à peu, l'ambiance s'épuise, les fêtards s'endorment, l'aube point sur Nicéphore et Aubin dégrisés. L'acteur entame la conversation :
— Que cherches-tu parmi nous ? Je vois bien que tu ne sais pas t'amuser, je te sens désabusé.
— C'est toi que je suis venu rencontrer. Je te vois régulièrement sur scène. Je t'y admire, mais tu n'es pas pareil dans la vie réelle. J'ai du mal à croire que tu es réellement ce bambocheur en quête d'alcool et de femmes.
— C'est ce que je suis, désolé de te décevoir.
— Comment peux-tu montrer tant de finesse sur scène et être aussi grossier le reste du temps ?
— Tout doux, Nicéphore, reste poli. Je ne suis pas grossier, je décompresse. Tenir le rôle de Martial n'est pas de tout repos et me demande beaucoup d'efforts. Je dois me concentrer intensément pour rendre, à la perfection, la grandeur de son âme. Aussi, j'ai besoin, après chaque représentation, de me plonger dans un environnement contraire, cela m'aide à retrouver des repères et à entrer dans la peau de mon héros, une fois sur scène.
— Drôles de manières !
— Chaque acteur a sa méthode pour interpréter les œuvres. Celle-ci est la mienne, elle vaut ce qu'elle vaut
— Et quand tu interprètes un odieux personnage, tu joues les élégants à la ville ?
— Ça m'arrive, mais c'est plus rare. Jouer un misérable m'est plus abordable.
Au sortir de cette soirée, Nicéphore ne sait plus qui est Aubin, mais il comprend qu'il n'est pas celui qu'il croit. Ses yeux se sont ouverts. Plein d'amertume, il visite Nathan qui lui demande :
— Qu'attends-tu d'une rencontre ? Quel intérêt cela a-t-il pour toi, de connaître Aubin ?
— J'aimerais me trouver avec quelqu'un qui me ressemble pour me sentir compris. Il me plairait d'être avec un ami pareil à moi, il me semble que je serais moins seul.
— Et bien regarde-toi dans une glace, ça devrait suffire. Ce n'est pas de rencontre dont tu me parles, Nicéphore, mais de fusion.
— Qu'est-ce que rencontrer l'autre, alors ?
— Il me semble que c'est reconnaître et accepter ses différences.
— Mais cela demande à aborder ce qui est inconnu, j'ai peur de ce que je ne connais pas.
— Surmonte tes peurs, essaie d'être tolérant envers autrui.
— Pourquoi faire preuve de tolérance ?
— Pour savoir accueillir l'étrangeté qui est en chacun de nous. De cet état d'esprit naîtront des relations riches. Tes interlocuteurs te reconnaîtront aussi comme unique et différent. Si tu es trop pareil à eux, je te le répète, ils te prendront pour un reflet d'eux-mêmes. Tu te lasseras comme tu t'es lassé de tes conversations devant ton miroir.

Nicéphore digère la leçon, il est humain et a encore du chemin à parcourir avant de se ranger aux idées de son ami. Chez lui, c'est son image que lui renvoie la glace, c'est déjà pas mal. Il y a peu de temps encore, elle réfléchissait un Aubin imaginaire. Nicéphore se dit que s'il se reconnaît et s'accepte tel qu'il est, les autres seront curieux de le rencontrer. Alors, l'échange deviendra possible.

Chapitre suivant : Insomnie